Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 8
Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre le coeur.
FAUST.
Ange plein de pressentiments!
MARGUERITE.
Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour toi.
FAUST.
C'est de l'antipathie!
MARGUERITE.
Il faut que je te quitte.
FAUST.
Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein, serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne!
MARGUERITE.
Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous surprenait, j'en mourrais sur la place.
FAUST.
Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil profond.
MARGUERITE.
Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter aucun mal?
FAUST.
Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais?
MARGUERITE.
Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux, et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire.
(_Entre Méphistophélès._)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La brebis est-elle partie?
FAUST.
Viens-tu encore d'espionner?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode. «S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre tour.»
FAUST.
Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez!
FAUST.
Grotesque ébauche de boue et de feu!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le diable. Eh! eh! cette nuit...
FAUST.
Que t'importe?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
C'est que j'en ai aussi ma part de joie.
XXXIX
Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée de sa faute.
Voici la scène.
Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang dans le sein de la pauvre séduite.
Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue affilée.
LIEICHEN, _à Marguerite_.
N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
MARGUERITE.
Pas un mot; je vois si peu de monde!
Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit.
Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné, Incliner ton front vers ma douleur! etc.
Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils repoussé par le monde!
Autrefois, à l'aube naissante, En allant cueillir ces bouquets, J'arrosais de mes pleurs de déité Les pots de fleurs sur ma fenêtre! Et maintenant le premier rayon du soleil M'a surprise encore éveillée, Assise sur mon séant Dans ma couche de tristesse!
XL
La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie, qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas été calomniée par la malignité des voisins.
En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent; le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la maudissant.
Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus acéré qu'un coup de poignard.
Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur humain!
LAMARTINE.
(_La suite au mois prochain._)
XXXIXe ENTRETIEN.
LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
LE DRAME DE FAUST
PAR GOETHE.
(2e PARTIE.)
I
Nous avons interrompu le dernier entretien au moment où l'expiation de l'amour commence pour le coeur de l'infortunée Marguerite, déjà trois fois involontairement coupable, mais restée toujours intéressante comme une victime tombée au piége de l'esprit infernal de Méphistophélès: une fois coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust; une autre fois coupable d'avoir endormi sa mère du sommeil éternel en ne croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance; une troisième fois coupable accidentellement du meurtre de son frère chéri par son amant, par suite de la mauvaise renommée que sa liaison fatale avec un séducteur étranger avait portée jusqu'aux oreilles de ce brave soldat, son frère.
Entrons à fond maintenant dans la pathétique horreur de ce drame, et voyons comment le poëte allemand, qui a joué jusqu'ici avec la riante et naïve imagination, va torturer de la même main les fibres les plus sanglantes du coeur! Théocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni Théocrite n'a de telles puretés virginales au commencement, ni Sophocle n'a de telles mélancolies à la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien à envier à la Grèce ou à Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du ciel à la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrétien. Assistons à la dernière partie de son oeuvre, et laissons son divin génie le louer mieux que nous.
II
Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes que la nature.
«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de Dieu dans un même coeur!
(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._)
Marguerite! Marguerite! Où donc la tête? où donc le coeur? Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère, Que ta faute a mise au cercueil? Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte? Et là, là, plus bas que ton coeur, Ne sens-tu pas déjà dans ton sein Remuer quelque chose qui en s'agitant T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment!
«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre moi!»
Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre:
_Dies iræ, dies illa, Solvet sectum in favilla!_
L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de son jugement personnel.
Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille des menaces directes en vers de la même mesure.
La colère du Ciel fond sur moi; Les trompettes retentissent, Les sépulcres se meuvent, Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil, Tressaille dans ton sein.
MARGUERITE, _épouvantée_.
Oh! que ne fuis-je d'ici? Cet orgue m'étouffe et me déchire, Ce chant m'écrase le coeur Dans le creux secret de mon sein.
Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater et sans vengeance au dernier jugement.
Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite, Tout s'écroule sur moi. Je suis dans un cercle de fer; La voûte de l'église s'abîme! De l'air! de l'air! de l'air!
MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_.
Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile éternel!
MARGUERITE, _presque folle_.
Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi!
Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne croient plus être pardonnés.
«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!»
Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église.
La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais conçues.
III
L'acte qui suit est une puérilité savante et poétique intercalée hors de propos par le poëte comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame humain.
Méphistophélès soulève un des coins du voile de la nature; il met Faust en communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les éléments, et il leur fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanités et sur les misères de l'humanité. C'est une superbe débauche d'imagination, de philosophie et de poésie; mais c'est une débauche. Elle interrompt le récit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent perdus dans les espaces imaginaires.
Revenons au drame humain.
IV
Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le soir d'automne d'un jour qui va bientôt rentrer dans l'éternité mystérieuse. Méphistophélès cause avec Faust. Le visage décomposé de Faust contraste avec le sourire mal déguisé, mais triomphant, du génie du mal.
FAUST.
Dans le dénûment! elle! dans le désespoir! misérable sur la terre! un moment insensée et maintenant en prison! L'infortunée! la douce créature! en être tombée là! là!
(_Se tournant vers Méphistophélès._)
Esprit de trahison, esprit de néant! tu me l'as caché... En prison!... en prison! elle! dans une irréparable honte! abandonnée au jugement humain qui juge et qui n'a point d'âme!... Et pendant ce temps tu m'éloignais, tu me retenais par d'insipides distractions, tu me dérobais son angoisse croissante, et tu la laissais périr sans secours!
MÉPHISTOPHÉLÈS, _froidement_.
Est-elle donc la première?
FAUST.
Chien! exécrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour que je puisse t'écraser du pied! etc., etc.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Qui donc l'a poussée dans l'abîme, moi ou toi?
(_Faust l'accable de mépris et d'imprécations._)
MÉPHISTOPHÉLÈS, _en ricanant_.
De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prémuni contre le vertige! As-tu fini?
FAUST.
Sauve-la, ou malheur à toi!... La plus affreuse imprécation sur toi pendant des milliers d'années!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a poussée dans cette prison, moi ou toi?
FAUST.
Conduis-moi où elle est; il faut que je la délivre.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat, son frère, est encore là tout présent à l'esprit de la ville où son cadavre est tombé sous tes coups, et, au-dessus de la place où son sang a coulé, plane la vengeance publique qui attend son assassin!
FAUST, _en l'injuriant avec plus de colère_.
Conduis-moi où elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du geôlier; empare-toi de la clef de la prison pendant sa léthargie. Entraîne-la de ta main seule dehors! Je veille, les chevaux sont prêts, je vous enlève! Cela, je le puis.
FAUST.
Promptement, et partons!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Allons! En avant! en avant!
Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dressé dans l'ombre.
Passons sur ces sorcelleries déplacées dans le sérieux d'un tel drame.
V
Ici la scène est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en l'abrégeant. C'est une de ces scènes où l'imagination et le coeur de l'homme ont recréé la nature dans tout son honneur et dans toute sa pitié.--Lisez!
FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de fer_.
Je suis pénétré d'une épouvante désaccoutumée dès longtemps, pénétré du sentiment de toutes les calamités humaines. C'est ici qu'elle habite, derrière cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu trembles d'aller à elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrésolution hâte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant épie, qu'il entend gronder les chaînes, la paille qui frémit.
MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforçant de se cacher_.
Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort!
FAUST, _bas_.
Chut! chut! je viens te délivrer!
MARGUERITE, _se traînant jusqu'à lui_.
Si tu es un homme, alors compatis à ma misère.
FAUST.
Tes cris vont éveiller les gardiens qui dorment!
(_Il saisit les chaînes pour les détacher._)
MARGUERITE, _à genoux_.
Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens déjà me chercher, à minuit! Aie pitié, et laisse-moi vivre. Demain, au point du jour, n'est-ce pas assez tôt? (_Elle se lève._) Je suis pourtant encore si jeune, si jeune! et déjà mourir! J'étais belle aussi, et ce fut ma perte. Le bien-aimé était près de moi; maintenant il est loin; ma couronne est arrachée, les fleurs dispersées. Ne me saisis pas si violemment! Épargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne t'ai jamais vu de ma vie.
FAUST.
Comment résister à tant de douleur?
MARGUERITE.
Je suis maintenant tout entière en ta puissance. Laisse seulement que j'allaite mon enfant. Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit; ils me l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué! Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est méchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y faire allusion?
FAUST, _se jetant à ses pieds_.
Un amant est à tes genoux; il vient ouvrir la porte à ta captivité lamentable.
MARGUERITE, _faisant de même_.
Oui, oui, à genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mène un train!
FAUST, _à voix haute_.
Gretchen! Gretchen!
MARGUERITE, _d'un air attentif_.
C'était la voix du bien-aimé. (_Elle bondit. Les chaînes tombent._) Où est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra! Je veux voler à son cou, me reposer sur son sein. Il a appelé Gretchen; il se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du fracas de l'enfer, au milieu des éclats de rire des démons, j'ai reconnu sa voix si douce, si aimante.
FAUST.
C'est moi!
MARGUERITE.
C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! Où sont toutes les tortures? où sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu viens me sauver! Je suis sauvée! Oui, voilà bien la rue où je te vis pour la première fois, et le jardin charmant où Marthe et moi nous t'attendions.
FAUST, _l'entraînant_.
Suis-moi! Viens!
MARGUERITE.
Oh! reste! J'aime tant à rester où tu es! (_Elle le caresse._)
FAUST.
Hâte-toi! Si tu ne te hâtes pas, nous le payerons cher.
MARGUERITE.
Hé quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, éloigné de moi si peu de temps, et tu as désappris à m'embrasser! D'où me viennent ces angoisses dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient tout un ciel dans l'âme et que tu m'embrassais à m'étouffer! Embrasse-moi, autrement je t'embrasse. (_Elle se pend à son cou._) Oh! Dieu! tes lèvres sont froides; elles sont muettes. Où ton amour est-il resté? Qui me l'a ravi? (_Elle se détourne de lui._)
FAUST.
Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que ça.
MARGUERITE, _les yeux attachés sur lui_.
Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sûr?
FAUST.
Oh! oui; mais viens!
MARGUERITE.
Tu brises mes chaînes, tu me reprends dans ton sein! D'où vient que tu n'as pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu délivres?
FAUST.
Viens, viens! déjà la nuit se fait moins sombre.
MARGUERITE.
J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé: ne t'était-il pas donné à toi comme à moi? Oui, à toi. C'est toi! je le crois à peine. Donne ta main! Ce n'est pas un songe! Ta main chérie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il me semble qu'il y a du sang après. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette épée, je t'en conjure.
FAUST.
Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure?
MARGUERITE.
Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te recommande le soin dès demain. Tu donneras la meilleure à ma mère; mon frère tout auprès d'elle; moi un peu de côté, seulement pas trop loin, et le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer près de moi. Me serrer à ton côté, c'était un doux, un charmant bonheur, mais je ne le ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour aller à toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me regardes avec tant de douceur, de tendresse!
FAUST.
Si tu sens que c'est moi, viens donc!
MARGUERITE.
Par là?
FAUST.
À la liberté!
MARGUERITE.
Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit de repos éternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je pouvais t'accompagner!
FAUST.
Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte.
MARGUERITE.
Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien à espérer. Que sert de fuir? Ils sont à nos trousses. C'est si misérable d'être réduit à mendier, et encore avec une mauvaise conscience! si misérable d'errer à l'étranger! Et d'ailleurs je ne leur échapperai pas.
FAUST.
Je reste auprès de toi.
MARGUERITE.
Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du ruisseau, au delà du petit pont, dans le bois, à gauche, à l'endroit de la planche, dans l'étang. Prends-le vite! Il cherche à sortir de l'eau; il se débat encore. Sauve! sauve!
FAUST.
Reviens à toi! Un seul pas, et tu es libre.
MARGUERITE.
Si nous avions seulement passé la montagne! Là ma mère est assise sur une pierre. Le froid me saisit à la nuque... Là ma mère est assise sur une pierre et branle la tête; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tête lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle dormait à souhait pour nos plaisirs. C'étaient d'heureux temps!
FAUST.
Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je t'emporte d'ici!
MARGUERITE.
Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement! Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour?
FAUST.
Le jour commence à poindre! Ma mie, ma bien-aimée!
MARGUERITE.
Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pénètre ici! Ce devait être mon jour de noces! Ne dis à personne que tu as été déjà auprès de Gretchen. Oh! ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas à la danse. La foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me garrottent et me saisissent! Me voilà déjà enlevée vers l'échafaud. Déjà palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus du mien. Le monde est muet comme la tombe.
FAUST.
Oh! pourquoi suis-je né?
MÉPHISTOPHÉLÈS, _paraissant à la porte_.
Alerte! ou vous êtes perdus! Désespoir inutile, irrésolution et bavardage! Mes chevaux frémissent! L'aube blanchit l'horizon.
MARGUERITE.
Qu'est-ce qui s'élève de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le saint lieu? Il me veut!
FAUST.
Il faut que tu vives!
MARGUERITE.
Justice de Dieu, je m'abandonne à toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
Viens! viens! ou je te plante là avec elle.
MARGUERITE.
Je suis à toi, Père, sauve-moi! Vous, anges, saintes armées, déployez vos bataillons pour me protéger! Henri, tu me fais horreur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Elle est jugée!
VOIX D'EN HAUT.
Elle est sauvée!
MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
Viens à moi! (_Il disparaît avec Faust._)
VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_.
Henri! Henri!
VI
Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée, le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux, s'il pouvait en avoir.