Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 7

Chapter 73,897 wordsPublic domain

Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer.

XXXI

Attention! nous y voici.

On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés auprès de Faust.

FAUST.

Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour vous conduire où vous allez?

MARGUERITE.

Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me conduire à la maison.

FAUST.

Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier. La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon coeur. Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur, c'est à ravir les yeux et la pensée. (_Survient Méphistophélès._) Il faut que tu me procures cette charmante jeune fille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laquelle?

FAUST.

Celle qui vient de passer à l'instant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle!

Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son cou, une chose qui l'ait touchée!--Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.»

XXXII

La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (_Elle sort de nouveau._)

Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le moderne. Shakspeare même dans son chef-d'oeuvre, _Roméo et Juliette_, n'a pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a contenu l'idole de ses yeux. Écoutez:

MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust intimidé par ce sanctuaire_.

Entre tout doucement; allons! entre!

FAUST, _après un moment de silence_.

Je t'en supplie, laisse-moi tout seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS, _furetant dans toute la chambre_.

Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile.

FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_.

Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon coeur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement! Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de félicité! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:)

Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu._) Quelle atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la violence le moment de la possession, et je me perds en songes de respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air? Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vite! je l'aperçois en bas qui monte!

FAUST.

Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais!

Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la séduction, présente une cassette à Faust.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre. Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu.

FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hésite_.

Je ne sais si je dois!...

Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans l'armoire.--Ils s'évadent sans être vus.

XXXIII

Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante pour se rassurer la ballade du roi de _Thulé_, comme Desdémona chante la romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant: les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce collier siérait à mon cou.»

Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir.

--«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres que nous sommes!...»

XXXIV

La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble.

--«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais procurée pour _Gretchen_, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.» La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et les laisse tout édifiées.--«Et Gretchen? demande Faust.--«Elle est maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit, rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a apportés!»--Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa bien-aimée.

XXXV

Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette pleine de merveilles dans son armoire.

--«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine; «elle la porterait encore en présent à l'église.»

La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de Marguerite.--«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me montrer ni dans la rue ni dans l'église!--Viens me voir souvent, lui dit la voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite heure devant le miroir.»

La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre.

Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine, sans prévoir le piége.

Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est le serpent sous l'herbe.

XXXVI

Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le coeur naïf de la belle enfant.

MARGUERITE.

Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de temps pour me souvenir de vous!

FAUST.

Vous êtes donc beaucoup seule?

MARGUERITE.

Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir, une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines; pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre enfant m'était si chère!

FAUST.

Un ange! si elle te ressemblait.

MARGUERITE.

C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle était née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère; vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, jouait, grandissait.

FAUST.

N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?

MARGUERITE.

Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! Monsieur, on n'a pas le coeur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son repas et son repos.

Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite soeur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de situation!

Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de Marguerite pour mieux séduire elle-même le coeur de Méphistophélès. (_Ils passent._)

Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se promenant dans le jardin.

FAUST.

Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin?

MARGUERITE.

Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux.

FAUST.

Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église?

MARGUERITE.

Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de n'être pas assez indignée contre vous!

FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_.

Chère âme!

MARGUERITE.

Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille en rêvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri de joie._)

FAUST.

Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime!

(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._)

MARGUERITE.

Je me sens toute tressaillir.

FAUST, _avec un sincère et ardent enthousiasme_.

Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre, s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point de fin!

Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe.

Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du jardin rapprochée du spectateur.

MARTHE (c'est le nom de la voisine).

Voici la nuit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, nous nous retirons.

MARTHE.

Je vous engagerais bien à rester plus longtemps, mais on est si méchant ici! Et notre jeune couple?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Enfuis là-bas dans l'allée, les joyeux papillons!

MARTHE.

Il en paraît bien épris.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et elle aussi éprise de lui; c'est le cours du monde.

Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'éloignent, une scène de badinage amoureux, naïve et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux, affligés de leur séparation. C'est de l'_Albane_ à côté d'un _Rembrandt_, la lumière et l'ombre.

XXXVII

La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la nature.

Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de s'enraciner dans l'âme pieuse.

Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme, dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme mystérieuse du grand poëte.

«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi, peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air, dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous ses rayons toutes choses...

«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre, des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!»

Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en ricanant) je n'ose dire comment!»

--«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ta bien-aimée, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pèse, tout la chagrine; elle t'aime au delà de sa puissance de sentir; le temps lui paraît lamentablement long; elle s'accoude à sa fenêtre, regarde passer les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moitié des nuits!

FAUST.

Serpent, vil serpent!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Peu m'importe, pourvu que je t'enlace.

FAUST.

Sors d'ici, misérable, et ne prononce pas le nom de l'angélique créature, et ne viens pas présenter à ma passion sainte un profane désir!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu'en résulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui!

FAUST.

Non, je suis de coeur et d'esprit auprès d'elle; je ne puis jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses lèvres pieuses y touchent!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bravo! mon cher. Je vous ai souvent enviés, moi, couple de jumeaux couché parmi les roses!

Faust, qui se sent dominé et entraîné à perdre ce qu'il aime, s'invective lui-même et pleure sur sa victime. Méphistophélès rit et raille.

XXXVIII

La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre, filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur son propre sort:

Adieu mes jours de paix! Mon âme est navrée! etc.

Où il n'est pas, Là est ma tombe! etc.

C'est lui qu'à ma fenêtre Je cherche à l'horizon! etc.

Et son air noble! Et sa parole pénétrante! Et sa main qui presse la mienne! Ô ciel! Et son baiser! etc.

Adieu mes jours de paix! Mon âme est navrée! etc.

Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre, a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du coeur.

MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.

MARGUERITE.

Promets-moi, Henri!

FAUST.

Tout ce qui est en ma puissance.

MARGUERITE.

Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon, un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup.

FAUST.

Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans ses sentiments et sa foi.

MARGUERITE.

Ce n'est pas tout; il faut y croire.

FAUST.

Faut-il?

MARGUERITE.

Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les saints sacrements.

FAUST.

Je les respecte.

MARGUERITE.

Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à confesse. Crois-tu en Dieu?

FAUST.

Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de celui qui leur aura fait cette question.

MARGUERITE.

Ainsi tu n'y crois pas?

FAUST.

Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi! amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme.

MARGUERITE.

Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais avec des mots un peu différents.

FAUST.

En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la mienne?

MARGUERITE.

À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme.

FAUST.

Chère enfant!

MARGUERITE.

Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....

FAUST.

Que veux-tu dire?

MARGUERITE.

Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet homme.

FAUST.

Chère mignonne, ne le crains pas.

MARGUERITE.

Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure!

FAUST.

Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là.

MARGUERITE.