Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 5

Chapter 53,867 wordsPublic domain

«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers, et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que nous trouvâmes notre intérêt à le faire.

«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée, la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de curiosités naturelles.»

VII

C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne, par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père, ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue voisine.

La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.

Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock, venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le rayon de la miséricorde.

Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune, de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants. Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques dans leur mémoire.

Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu, à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre, jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison.

VIII

Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence, qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_, abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont les vraies muses de notre âme.

Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main:

«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où nous étions.

«Elle nous salua avec une grâce timide.

«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui voulez-vous?

«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien aimable si tu voulais aller nous en chercher.

«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire. Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi, en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.

«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»

IX

À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.

«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.

--«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.

«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise plaisanterie qui finira mal?

«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne puisse pas en faire un usage sérieux.

--«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?

«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans rien dire son nom au bas des vers.

«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais elle me repoussa doucement.

--«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes cousins reviennent du jardin.

«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si troublé!...»

X

Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit.

«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.»

XI

Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet, nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à la France la traduction, le sens et le commentaire.

La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa la mort de la pauvre Frédérique.

Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en lui plus qu'en elle-même.

Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir.

C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature. Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté, française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps.

XII

Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le livre de _Werther_.

Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset, poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas, Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide.

XIII

Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman, qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.

Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue, était à Wetzlar.

Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses petites soeurs; elle était leur unique providence.

Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits chagrins de famille disparaissaient.»

Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.

XIV

Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde. Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies!

De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps, ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son public pendant des années ou pendant des siècles.

_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se jeta sur ce livre.

Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est fasciné.

XV

Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité. Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.

On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe, homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre dont il fait un dieu!

XVI

Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par _Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_, grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.

XVII

Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie, la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon, tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.