Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 3
Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner, Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi, je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore la revoir.»
Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à y trouver des _empêchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime! Le scrupule parle dans la réticence.»
XXX
Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se flattait-il d'être aimé un jour!
L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse, poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion. Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la mort.
Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie, écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé, dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout. Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle, simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine, c'était le regard de Charlotte.
Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de Robert.
XXXI
À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.
«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,» écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer. J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me dérober à moi-même.»
Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi, moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»
«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je? toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme, à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu, candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_) si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle... Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice, défend-elle les penchants qui en éloignent?»
XXXII
Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard.
_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations.
Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici.
La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames, comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices. Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles, rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture, pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet du tableau.
XXXIII
La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde l'horizon d'un regard plein de pressentiments.
À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la navigation.
Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père; il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la prochaine nuit.
Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte des enfants.
XXXIV
En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à être encastrée dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à l'embarquement en silence.
Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes, admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante, jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le regarde, on l'admire; il suffit.
XXXV
Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa soeur; le pathétique commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne; son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux yeux quand on la regarde.
XXXVI
À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre pression s'adressait à son mari qui s'embarque.
Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur; mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou de _Sasso-Ferato_; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute, cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire du coeur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à notre insu dans le tableau.
XXXVII
Léopold Robert travaillait au tableau des _Pêcheurs_ avec patience et assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'oeuvre, tantôt découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique, intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois qu'on l'a regardé.
On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de _la Jérusalem_, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main d'une autre Éléonore.
Son secret, concentré dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantôt il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes, existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami. On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est la faute de la bonté.
«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold, étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique... Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?»
Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement entrevoir dans ce mystère une vague probabilité.
La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour. Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise. On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse à un autre.
Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume. Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet (sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière... c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...»
Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière; la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange, qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de Vittoria Colonna, s'écria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISÉE AU FRONT!... Mais Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de celle dont on se flattait d'être aimé?....
XXXVIII
Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de la veille le _Requiem_ de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!...
Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer qu'il peignit de là, dans ses _Pêcheurs_, se déroule terne et brumeuse autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures; le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre sur la sépulture des vagues!
Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des grandes imaginations qui ont un faible coeur. Où Michel-Ange aurait survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui _anéantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons.
XXXIX