Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 20

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Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie, désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur. Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style, nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit. Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, _une nouveauté_. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme était _nouveau_ parmi les enfants du siècle.

XIV

Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né! s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie, l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style la vieillesse des choses.

Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours. On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des tribunaux de cette petite île.

Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à Pétersbourg.

C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements (vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.

XV

Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît le trône de son monarque.

L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple, éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël, une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs, aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans sa correspondance.

J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures révélations du caractère.

À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.

Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un moment la scène.

«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.» Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut que le coeur.

XVI

Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule. L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie.

Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe, l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de son coeur.

Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne.

«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le crime en vertu!)

Il continue:

«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but. Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté, il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession légitime, etc.»

On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!» Quelle amnistie à toutes les infidélités!

XVII

À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces délicieuses mélancolies du regret des temps passés:

«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance (Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre.

«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux!

XVIII

Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.

Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa manière.

«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas: _Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!»

Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets.

Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à Milan sous la protection de la Russie.

Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de Louis XVIII.

«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec celui à qui il lui a plu de donner la puissance.»

Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien digne par son esprit d'un tel correspondant.

Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre, qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le roi de Cagliari!

La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas.

XIX

On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.

On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg, commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches, des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à la servir?

L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?

Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la légitimité?

On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de Maistre en manquait ici.

Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils.

Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis, après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un royaume ou un autre.

XX

On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse, de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre. Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale, représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en acceptant ses dépouilles?

Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde?