Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 2
À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie, déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie, en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie depuis que j'ai respiré son atmosphère.
XV
La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir la chaleur du milieu du jour, sous les arcades.
Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent, grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède, où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées.
Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu, dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire, à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on sait qu'on rêve.
XVI
Cependant le soleil, qui marche toujours, a dépassé les arcs de l'aqueduc et penche vers les montagnes; un souffle fait voler çà et là le duvet des chardons qui floconnent à vos pieds; de temps en temps le gémissement d'un chariot rustique résonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs têtes, ou de quelques belles jeunes filles balançant à la cadence de leur pas, sur leurs épaules, une urne étrusque contenant l'eau pour les lieurs de blé mûr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les _pfifferari_ préludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-être, de paix, d'existence, de sécurité, de plénitude des sens et du coeur, pénètre l'âme avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes de la campagne de Rome; on se sent noyé dans la béatitude du soleil d'été; la vie surabondante écume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit même d'une respiration, l'extase qui vous soulève d'ici-bas on ne sait où; on se tait, et ce silence est l'hymne inarticulé de la saison où l'homme fructifie avec l'herbe des champs.
XVII
C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne sans mots de la création.
Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance, la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot, sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe.
XVIII
C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut, des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé.
Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer.
À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins, une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, _Alma parens!_ Admirez la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on a porté ses regards sur le groupe humain?
Or voici le groupe.
XIX
Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques. Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.
Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur dignité et font corps avec la famille humaine.
XX
Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug.
Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert. On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises, ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche.
L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fière, pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille d'un côté pour écouter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu idéalisé de la princesse Charlotte.
XXI
Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot; adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois mois, emmaillotté comme une chrysalide.
La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur le chemin.
Elle écoute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire est toute sa joie.
Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles, il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique, ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes, dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson. C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il chante. Il va chanter.
XXII
À gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres, dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire; l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules, dans leurs genoux.
L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est le délire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi aussi j'ai chanté l'épisode des _Laboureurs_ dans mon poëme domestique de _Jocelyn_; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette!
XXIII
Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux trois quarts son visage du côté du groupe.
Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile. La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée, lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse? Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et transfigurées en une seule réminiscence?
XXIV
C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages; mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'on ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_: Raphaël a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la _transfiguration_ de la terre.
XXV
Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie, qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde. Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre?
[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le soleil!]
XXVI
C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_ qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine, l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut.
Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il pouvait dès lors aimer de plain-pied.
Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de coeur et de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes.
XXVII
Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste; la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond, sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se flatter de le posséder jamais.
Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les populations les plus vivaces habitent ces montagnes.
Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de leur exil.
Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la _malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire, quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion, et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté du destin.
XXVIII
Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié.
Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance, n'aimait pas les révolutions.--«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!»
Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie, car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre. Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des artistes.
XXIX
La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M. Marcotte.
«Florence, 1831.