Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 19
Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_.
VII
C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg, rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles, retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un heureux et riche mariage avait fixé son sort errant.
L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de _Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit, par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.
VIII
Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents, et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content, reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car il en était par excellence la bonté.
Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le connaître, c'était l'aimer.
L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent.
Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille, et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison. L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux c'est l'écrivain.
Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que l'émotion. Gloire aux larmes!
IX
Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude: après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères.
Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre. De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance, moitié de sarcasme, complétaient cette figure.
L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure, reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.
Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein soleil.
X
Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du ridicule.
Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!
Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris; il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»
Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.
Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.
Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons. Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.
Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand, Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M. de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.
Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.
Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.
Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la postérité.
XI
Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président de ce qu'on appelait le _sénat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne.
Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en France.
M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être?
En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit, comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part.
M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent son nom. Ses _Considérations sur la France_ éclatèrent de Lausanne à Turin, à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle théorie de la monarchie!
«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir.
«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger sans contraindre la nature.
«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.»
Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque.
XII
À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi; tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation qui nous vient des montagnes.»
Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses. C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet, trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre.
«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par ses amis et par ses ennemis!
«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème, c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu?
«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie, et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté par ses rivaux comme un enfant.»
Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique.
Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti, au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste. _Inde labes!_
XIII
Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la _Némésis_ révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables, et _nous savons pourquoi_.»
Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à vaincre l'Europe.