Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 18

Chapter 183,737 wordsPublic domain

C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par _Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé, tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin, aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer, leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance; qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de printemps, comment y aurait-il un été?

XXII

Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute; nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut, l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci:

L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie, l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome; l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée, savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans son berceau; il en sortira quelque Platon.

Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux encore.

La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui. Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire. Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_.

On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il y a du feu, il n'y a point de foyer.

Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine, cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel: l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées.

Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.

LAMARTINE.

XLIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES

DU COMTE DE MAISTRE.

I

_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.

Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui l'ont connu simple mortel comme vous et moi.

Voici comment ce phénomène s'opère.

Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe, surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris, l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.

Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti, qu'arrive-t-il?

Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense autour de son nom.

Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu.

La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète.

II

C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le _Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des _Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela!

Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu.

III

On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela; c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans illustration jusqu'à lui.

C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.

Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé, semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises, sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et becquettent le grain volé dans la cour.

Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques qui montent au château du gouverneur de Savoie.

IV

Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie. Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes; quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.

Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur, contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive. Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles la décorent.

V

Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.

Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère, ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités, l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et opuscules neutres comme le sentiment.

VI

Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais, avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre, le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de Dieu contre la faculté de penser.

Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée d'hommes extraordinaires.

C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou d'hôtes.