Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 17

Chapter 173,784 wordsPublic domain

Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice; une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination. Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion. Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas.

Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.

«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui, chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère, je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...

«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage, ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur.

«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire, mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre, et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants; cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue, un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui allait s'évanouir dans l'air.

«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.»

Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie:

«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!!

«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi, j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!»

XVII

Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode.

«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal ils récitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas nos pensées, nos sentiments.

«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein; ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que ferai-je quand tu seras morte?--Oh! répondit-elle, alors je te serai devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et contenir les battements de mon coeur irrité; elle s'était mise à l'autre fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai la place où elle avait appris à atteindre le coeur. Je la suppliai en pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou, et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient; elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le coeur!» Afin de ne pas lui faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris tout cela pour une plaisanterie.»

XVIII

Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est décrit par son amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le génie de Goethe a déteint sur ces jeunes amies.

Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue, mais forte.

«_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _était gravée en lettres de feu dans le coeur de Pétrarque_; dans mon coeur à moi c'est la date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu, gravée par le jour où je t'ai connue!

«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je portais déjà dans mon coeur, etc.»

La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes dans sa correspondance.

«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.»

On croit véritablement entendre les confidences de _Daïamanti_ au dieu son amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est teinte des eaux du Gange.

«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose, comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah! pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers. Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître; chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer, puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...»

Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses allemandes à ces rêves de jeune coeur. Le rêve se poursuit aussi coloré et aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril.

XIX

C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir, dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes clartés du soleil couchant.

Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière, plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui fit une apothéose comme à un immortel.

On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme. La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de _Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur.

Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité.

C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans son corps.

Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que, dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que la sainte beauté de son sacrifice.

Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_; c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile, de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des pensées.

Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu.

Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son génie.

XX

S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique; Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués, mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire, comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent plus isolés dans leur majestueux égoïsme.

Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine? Remarquez que nous ne disons pas de la vertu.

XXI

La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder, de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide, froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la récolte, la stérilité.

Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning, Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons.