Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 16

Chapter 163,871 wordsPublic domain

C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple, jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence, toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres, s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne. L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les comparer.

Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes, intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme, qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe, qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et le sentiment.

Écoutez!

XIII

LA CLOCHE.

«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut que la bénédiction vienne d'en haut.

«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement. Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui l'honore.

«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile alliage.

«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles, pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette couronne de métal et la fera vibrer au loin.

«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion. Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune amour!

«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant, compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort.

«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane, puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort, par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons. Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige; elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose.

«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison, ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur. Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel, et le malheur arrive d'un pas rapide.

«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant dans l'enceinte du moule!

«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour, gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent, les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite, cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait, terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur, son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres.

«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô bonheur! il ne lui en manque pas une.

«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur? Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait!

«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil pour une meilleure vie.

«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer désert.

«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail; que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos.

«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois; car l'oeil de la justice est ouvert.

«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le plus précieux, l'amour de la patrie.

«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord, et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre travail.

«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée, où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs terribles de l'incendie des villes et des villages!

«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée! Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux.

«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister.

«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé; lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix.

«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains, incendier les villes, ravager les campagnes.

«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal, pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur. Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche, donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour des réunions de paix et d'affection!

«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt expire!

«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut, elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers accents soient des accents de paix.»

XIV

Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante. Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil en France.

Ce fut une de ses dernières oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais philosophique en ces termes:

«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux; j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église, quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte l'esprit et console le coeur. La froide raison a éteint cet enthousiasme; il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les perfections de la nature sont réunies en Dieu. _La nature est Dieu divisé à l'infini_ (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait tous les hommes, il posséderait le monde entier!»

C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau, le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux de son lit.

XV

Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des illusions encore pleine à la main.

Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme.

Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé de ce Jupiter mourant.

Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en Allemagne.

Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre, sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les songes ne s'évanouissent pas avec la nuit.

XVI

Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte, Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.

Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme de feu.

Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui.

Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de 1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son dernier soupir.