Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 15

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La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage pour la scène, _les Brigands_.

_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe, une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre législation par l'énergie du coeur et par la force du bras.

«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée: elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands) qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume, pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.

Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.

IV

Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son printemps.

Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses travaux pour la scène.

Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le mouvement et le bruit d'une foule.»

V

Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de _Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.

«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le mien.»

Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe, véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule; mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de l'instruction publique dans ses États.

Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le _Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar. Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses lèvres.

C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui, comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.

VI

La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_. Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur, qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la fortune de son ami.

«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux, dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et d'intuition.»

--«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue, nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein, non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.»

N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se continuer et se grandir après lui dans son disciple?

--«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre intellectuelle.»

VII

«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami, pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux points de contact s'établiront ainsi entre nous.»

--«J'irai,» écrit à l'instant Schiller.

Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent.

--«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous à Weimar.»

Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique, _William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de notre souvenir:

Principibus placuisse viris!

La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles. «Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance. Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.»

VIII

Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_, sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir, pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de _Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même amour qui si cette oeuvre eût été la sienne.

--«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé, n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si parfaitement l'un l'autre!»

Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me donner.»

Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il, repose maintenant dans le berceau!»

L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis.

Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité.

Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter.

La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé, avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait pas par l'amour.

IX

Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité.

Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre, auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections.

La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale.

L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible qui guérit tout en déplaçant tout.»

Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour.

C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs, s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés, avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante, colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier.

Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.

X

On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle, c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement _bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la chaîne.»

Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au talon. Glissons sur ces misères.

XI

Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de _Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent. Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée sur mon propre domaine est du plus heureux présage.»

--«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde, continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure, le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.»

--«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu poétique (c'est-à-dire créatrice).»

Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la représentation sont fiévreuses d'amitié.

La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de _Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe. Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.

Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides, évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M. Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de tribune. Ils la jugent sévèrement.

XII