Cours familier de Littérature - Volume 07

Part 13

Chapter 133,969 wordsPublic domain

«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et sauvage dans l'âpre _Lubéron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir, se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.»

Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre.

«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!»

«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon frère, vous donner la sainte absolution.»

«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau resta suspendu au rayon éclatant.»

--«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux genoux du saint pâtre, en pleurant à _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.»

Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle enfant, là est quelque mystère.--«Je veux, dit Mireille, me cacher en un couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à chanter la ballade provençale de _Magali_.

Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été, toutes les autres cigales en choeur reprennent son même chant, telles les jeunes filles en choeur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade de Nore.

Voici la ballade:

XVI

«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles; le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.»

--«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.»

«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je te pêcherai.»

--«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.»

«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; je te chasserai.»

--«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.»

«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je t'arroserai.»

--«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!»

«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent de mer; je te porterai.»

--«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.»

«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert lézard, et te boirai.»

--«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi, la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.»

--«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je t'envelopperai.»

--«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas; moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.»

«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je m'enivrerai de toi.»

--«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi, de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.»

«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de lierre; je t'embrasserai.»

--«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.»

«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai et je t'entendrai.»

«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali, qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et nuage, herbe, oiseau et poisson.»

«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.»

--«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.»

«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre; là je t'aurai.»

--«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant. Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.»

«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali, vois les étoiles, comme elles ont pâli!»

XVII

«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient, sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.»

Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse dans le coeur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos villes?

XVIII

Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme des ressemblances, jamais de copies.

«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis, tous les trois jeunes et beaux.»

Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur, environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue de ses richesses au défilé des monts dans la plaine.

Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le seuil du _mas_, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité, pour sonder son coeur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux décrit que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire, raille, refuse, et s'enfuit.

XIX

Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet, leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait bondir les flots.»

Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a deviné que le coeur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il reprend au repas le sentier pierreux du désert.»

XX

Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la confiance de sa richesse et la dureté de son métier.

«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes? Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son nourrisson entre les jeunes pins?»

Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de pareilles images?

Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en la demandant pour épouse.

Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine. «Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la source ses pieds au gué!»

Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins. «Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier, donnez-moi votre amour!

«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!»

XXI

Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et s'éloigne en ruminant sa vengeance.

Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai comme un lézard.»

Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux, Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se mesure la distance entre les deux poëmes.

XXII

Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.

Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme, qui le portent au mas des Micocoules.

«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux et ranimé la vie dans ses veines froides.»

Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan, qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!»

Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même ne soupçonne pas le pieux mensonge.

Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous, nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme. Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer. Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité.

XXIII

Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace: «Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme;

«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement venait s'alentir.

«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère; là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux poissons argentés.

«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux.

«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs tremblants.

«C'était Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du pays d'Arles à la hutte de son père.

«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles, personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que le Rhône amoureux aimait à éclabousser.

«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu n'es plus maître de ta bouche!--Pour que l'âne se délicote, père, il faut que le pré soit rudement beau!

«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez qu'elle m'a dit: _Je te veux!_»

--«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.»

Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!»

XXIV

Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder le coeur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau; c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader l'oeuvre.

«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage, et le cou tendu comme un arc!»

Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher! qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille?

Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique, dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au coeur humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié.

Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille; vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars! Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont! Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.»

Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton chien, je garde mon cygne!»

À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus, dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise. Le coeur de Mireille rugit dans son sein.

XXV

«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»

«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit, couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes. Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!

«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au labour!

«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...

«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite, vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!

«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui revient tout à coup un conseil de Vincent.

«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme, ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»

«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»

Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de noyer, tout fleuri sous le ciselet.

«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie, un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres dans le sombre éloignement.

«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement elle s'attife encore.