Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 12
--«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce domaine!
--«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands micocouliers!
--«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau, interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit panier.»
VII
Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille, pour passer la nuit.
«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de leur faisceau dénoué de forts osiers.»
Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.»
--«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille. Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles. Allons! à table! car vous devez être las.
--«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte, assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.»
Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique amoureux de Salomon.
«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie, folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!»
Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait encore ou trouvée ou osée!
Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le vannier chante.
VIII
Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que tout est né de la nature dans le poëte.
«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre pigeonnier.
--«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»
Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier: le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.
«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur un regain du mois de mai.
«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.
«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que, pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi mes veillées et ma vie.»
Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant.
IX
Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant.
LA CUEILLETTE DES OLIVES.
«Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.
«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques, à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette matinée-là, passa par là de nouveau.
«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton il chassait les cailloux.
--«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et vers elle vola joyeux.
«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu à peu tout rameau se dépouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui!» Pendant qu'elle riait là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le vieux maître Ramon?
«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler (avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle. «Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela.
«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses l'été, avec mon père, de métairie en métairie.
«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec lui!...
--«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle donc?--Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit: Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore la cabane, pour lors c'était un plaisir!--Mais quoi? Vincent,
«Tu as une soeur?--Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien êtes-vous plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent...
«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers; beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil! Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel dans les champs pierreux.»
X
Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de sa soeur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh! voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille.
Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire.
--«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.» Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles, plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les porte est à l'instant dépouillé tout nu!
Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il arriva que les jolis doigts effilés de la jeune _magnanarelle_ se rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de Vincent.
«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému:
--«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?--Je ne sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le premier..........»
Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des deux mains dans les feuilles. Le voilà:
XI
«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie; et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie.
«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois! vois! tout à coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche, vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir!
--«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant.
«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues: Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles mésanges bleues!
Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire? Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse... Proverbe, dit mon père, est toujours véridique.
«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.--Jésus, mon Dieu! prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin, car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau,
«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh! combien?...
--«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et, folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse. Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--«Tiens! tiens! tends la main derechef,» cria Vincent.
--«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid.
--«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge! Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!--Eh! bonne fille que vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix, douze oeufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!»
XII
À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!»
«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent! Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment, dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement.
«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations, culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades.
«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant;
«En défeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche où Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer!
«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la _coiffe_ déjà, une à une, rapporte les mésanges.
«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore aux premières clartés...
«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte, ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie...
«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais, sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur!
«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles!
«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla le jeune homme aux paniers:
XIII
«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:
«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»
«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»
Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils vagabond du vannier!»
L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!
«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton cou.
«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la pierre à la bague!
«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»
L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?» dit-elle.
«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»
Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la regardant de loin courir dans le blé.
Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur.
XIV
Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique, homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux transparents.
Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres, en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée, fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide de la belle Provence. Écoutez:
«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à pleine voile au pied du château d'If.
«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable, élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau.
«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir pour venir saluer Notre-Dame des Doms.
«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.»
XV
L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille. Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs bouches. Lisez cela.