Cours familier de Littérature - Volume 07
Part 10
Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le coeur de la jeune étrangère.
«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas. Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi! Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le revoir avec joie.
«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui, maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du conducteur.
«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont remises entre les mains d'un ecclésiastique.
«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les chemins poudreux et la foule animée des promeneurs.
«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent, impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment.
«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur, puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.»
Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile, non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!»
«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine, une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.» Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.
Le traducteur est poëte ici comme le modèle.
XVI
Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.»
Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions, «dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui seras mon maître aussi.»
XVII
Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune! C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les vitres.
«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure; c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas. Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois, l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.»
Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis, heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité.
Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman.
La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais, bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une complète obscurité.
«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement. Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule; leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui fait l'honneur de son sexe.
«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.»
XVIII
Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière sagesse des vieux jours.
Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la porte semble trop petite pour eux!
«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne m'arrêtera ici.»
«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des deux mains et lui dit avec étonnement:
«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»
«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses, veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins, s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et d'amour:
«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source, je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»
«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs, dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les remplira désormais avec amour!»
Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort acceptée pour défendre son pays.
Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression. Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant auxiliaire de la liberté et de la vertu!
XIX
Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et _Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons, l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de mémoire que d'enthousiasme.
XX
Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités, toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville. Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique, Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.
Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe, entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil décida de la vie entière de Goethe.
L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.
Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits. C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère, favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait conserver son heureuse étoile en la voilant.
XXI
Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers. Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami, s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour. C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_ allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa sagesse.
Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier, incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.
XXII
On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie, mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.
Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la raison et de la piété humaine.