Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 9
Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et pour les pasteurs:
«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu l'amollis, tu lui commandes de végéter, tu couronnes l'année de tes dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les plaines du désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, les prés sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on est dans la joie et on chante!
«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or jaune!»
Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un holocauste.
Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une pareille poésie?
XVII
La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous autres modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.
«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma mère!
«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de confabulation!
«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de mon nom!
«L'humiliation me comprime le coeur. Je tombe en défaillance, j'espère être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a pas.
«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que je bois...
«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs boeufs avec leurs cornes et leurs sabots!»
XVIII
Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la sueur de son front, agite David à son tour; il l'exprime dans une ode égale en doute à celle du patriarche de Hus.
«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.
«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité, et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?
«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon coeur?
«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.
«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!
«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que vient la fortune. Dieu seul est roi!
«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps qui a coulé!
«Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon coeur pour méditer dans mon esprit!»
Il se rappelle le passage de la mer Rouge.
«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!
«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de tes pas.»
Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de ses autels par un pontife-roi.
L'épopée finit par ses propres aventures:
«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de brebis!»
Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le rend plus pieux et plus poëte.
«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon coeur et ma chair te chantent, ô Dieu vivant!
«Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits, tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!
«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes des pervers.
«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»
XIX
Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la vie humaine en dehors de Dieu.
«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!
«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;
«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme une faction montée dans la nuit!
«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un sommeil, comme une herbe née du matin!
«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et morte!
«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin d'oeil, et nous ne sommes plus!
«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions rapporter les fruits de la sagesse!
«Que tes oeuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime à les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le _nébel_, soit dans des hymnes méditées sur la harpe!
«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il fructifie encore dans sa vieillesse!»
L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.
«Celui qui a _planté_ l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a aplani l'oeil ne verra-t-il pas?»
Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante et unième ode; il chante jusqu'à son agonie dans la suivante.
«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un tison au feu.
«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.
«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou habitant des ruines.
«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!
«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!
«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te l'offre!
«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!
«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...
«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre nue!
«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.
«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de gerbes!
«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit, aux portes de la ville, n'attendent le matin!
«J'ai apaisé _devant toi_ et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est assoupie de confiance en moi!»
Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle de ce berger?
XX
Et comme chaque trait des moeurs pastorales ou sacerdotales lui fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses fils.
«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble dans la paix!
«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe jusque sur les bords de son habit sacerdotal!
«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»
Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en refrain dans la bouche du choeur ou du peuple, ajoute le retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!
Écoutez!
LE POËTE.
«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!
LE CHOEUR.
«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui a couché la terre sur les eaux!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui a fait le soleil pour le jour!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!
LE POËTE.
«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!
LE CHOEUR.
«Car sa miséricorde est éternelle!»
Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.
Horace chantait-il un tel _Poëme séculaire_ aux Romains?
Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?
«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous pleurions.
«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!
«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous retenaient en captivité.
«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?
«Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite m'oublie moi-même!
«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon palais!
«Fils de Babylone, _la rosée du sol_! tremblez, etc., etc.»
L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.
XXI
Tout finit par un choeur de louange à Dieu, auquel le poëte convie tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres! Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!
«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!
«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!
«Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! étincelantes constellations!
«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez au-dessous des cieux!
«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez ses paroles, chantez!
«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres _qui portez l'ombre_, chantez!
«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!
«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!
«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!
«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le par le nébel à dix cordes!
«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!
«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»
Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa vraie source, à Dieu, comme les flocons de la fumée d'un incendie de l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le coeur humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voilà la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! Voilà le vase des parfums brisé sur le parvis du temple et répandant ses odeurs du coeur de David dans le coeur du genre humain presque tout entier! Car, hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute religion, tout gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce vase répandu sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses accents. Ce petit berger est devenu le maître des choeurs sacrés de tout l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec ses paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde de sa pauvre harpe dans tous les choeurs religieux ou seulement sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement à l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de tous les temples répercutant son coeur.
C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a la poésie quand elle s'inspire de la divinité!
XXII
Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous les âges; il y a dans le coeur du héros, du poëte ou du saint, des élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le coeur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.
Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le barde de Dieu!
Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.
Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié du genre humain!
XXIII
J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et de table.
La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier lit, sous les pieds de nos chevaux.
La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route ne lui échappe.--Sublime raison de leur part, mais qui les mène par l'exagération à de funestes conséquences!
XXIV
À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se développe à l'oeil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!--c'est le tombeau de David!--c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie et de son repos!--lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre divin a si souvent touché le coeur et ravi la pensée. C'est le premier des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si graves; jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les plus secrets du coeur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra refuser au poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.
XXV
J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence, j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.
Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse. Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait l'écume et la voix.--Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si mélodieusement.
Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon coeur et celles du coeur de tous les hommes dans cet âge inquiet, comme ce berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de foi! Mais il n'y a plus de chant dans le coeur de l'homme; les lyres restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aimé, ni prié, ni chanté.
XXVI
Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime, d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée se figure: un lac pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.
XXVII
Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains, sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.
Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés, ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux, soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait, sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte.
C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons, ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir, insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une grande ville d'Orient.
Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte qui les a éternisés par ses hymnes.
J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste; mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au coeur.
XXVIII