Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 8

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Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et, s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante, en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné comme une ode, affirmatif comme un oracle.

Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les moeurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le mot, nouveau jour jeté sur la Bible.

II

«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs coeurs? Pourquoi ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?

«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son _consacré_!

«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de leurs boeufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!

«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs complots, Jéhovah le Seigneur!

«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile sur Sion, ma montagne de prédilection!

«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül, devant qui et pour qui il chante.

«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes desseins!

«Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute cette terre pour domination!

«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en morceaux comme l'oeuvre d'argile du potier!»

Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs oreilles:

«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et chefs de la terre!

«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en tremblant!

«Prosternez-vous dans la poussière devant son _choisi_, de peur qu'il n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin! Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en lui!»

III

Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente comme l'insulte du guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte s'adresse d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il fait parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à Saül auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un langage royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux ennemis, de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se résignent à la domination du _choisi_, de l'_élu_, du _sacré_, c'est-à-dire de Saül!

Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée, parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est, par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.

Les moeurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le laboureur lie ses boeufs, et du joug rejeté au loin par le cou des taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers de Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.

IV

En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.

Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur et le génie les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, cette élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.

«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que d'ennemis s'élèvent contre moi!

«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de salut pour lui dans son Dieu!»

On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et d'assurance dans son Dieu:

«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu me redresses la tête!

«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne sainte!»

Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:

«Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après avoir dormi, je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!

«Je ne crains pas les multitudes d'ennemis portés autour de moi!

«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!

«Le salut est en Dieu! ses protections sont sur son peuple!»

Quelle confiance assurée en Dieu!

V

Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à des contemplations philosophiques, semblables à celles qui assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils, ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela dut être écrit dans sa vieillesse.

«Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis l'espace autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!

«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.

«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon coeur que dans le coeur de ceux dont tu multiplies le blé et le vin.

«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me repose!»

On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.

VI

La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, à aucune circonstance personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le soulagement mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période de son égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom du roi abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur sa harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.

En voici seulement quelques strophes:

«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton irritation ne me détruis pas!

«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes membres sont disloqués,

«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»

Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long silence de son instrument?

VII

Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide, reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»

Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls gardent de ses bienfaits:

«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne (dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»

Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:

«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!

«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs vieillit avant le temps ma face.»

Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se transfigure en hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, la menace et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.

«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a exaucé le murmure de mes larmes.»

Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du coeur tombant des yeux de ses créatures!

«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes invocations!»

Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses ennemis:

«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre et qui se ferme sur l'oeil!»

VIII

L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité. L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses calomniateurs:

«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu as décrété sur eux!

«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout! Tu es ma cuirasse!

«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»

Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne. Qu'on en juge.

«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!

«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres qui tettent encore le lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.

«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple cette lune et ces étoiles que tu as semées...»

L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition tacite et naturelle, à l'extase.

«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»

Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.

«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah et ses créatures).

«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la plante de ses pieds!

«La brebis, le boeuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forêts!

«L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur les vagues!...

«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»

Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce _Te Deum_ de l'âme, tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles par la contemplation de l'oeuvre de Dieu en soi et hors de soi?

IX

Mais le véritable _Te Deum_ de David, que les commentateurs ont placé sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans sa langue:

«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!

«Toi, mon rocher, ma forteresse!

«Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!

«Je m'abrite en toi!

«De son palais il entendit ma voix.

«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla, les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon Dieu, contre mes ennemis.

«Une fumée sortit de ses narines,

«La flamme de sa bouche.

«Elle aurait allumé des charbons!

«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de ténèbres.

«Monté sur un _Chérubin_, il prit son vol.

«Il plana sur les ailes du vent;

«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de lui.

«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...

«Par le seul souffle de ses narines.

«Les fondements de la terre furent dénudés!»

X

Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un fier hommage pour ses vertus.

«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!

«Car toutes ses inspirations sont ma loi!

«Je suis sans tache devant lui!

«Je me préserve de l'injustice!

«Il me rétribue selon ma foi,

«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!

«Tu es bon avec les bons!

«Tu es juste avec les justes!

«Tu es pur avec les purs!

«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir mes ténèbres!

«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?

«Quel autre rocher que lui?

«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!

«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!

«Il solidifie mes muscles pour le combat,

«Et ma main bande l'arc d'airain!

«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,

«Et mes talons ne glissent pas!

«Mes ennemis crient vers Jéhovah...

«Mais point de salut! il ne leur répond pas!

«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!

«Je les foule comme la fange des chemins!

«Tu me fais chef des peuples;

«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.

«Vive Jéhovah! vive mon rocher!

«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!

«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»

XI

Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la magnificence des oeuvres divines qu'il célèbre.

«Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophétise l'oeuvre de ses mains!

«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses mystères.

«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!

«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa carrière.

«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord; rien ne peut échapper à sa chaleur!»

Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte dans la conscience de l'homme vertueux.

Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des batailles:

«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»

XII

Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:

«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?

«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent ton secours, et mes cris vers toi?

«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!

«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la tête avec dérision!

«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait jadis pour lui:

«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as bercé, endormi!

«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!

«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!

«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont assailli!»

Il s'apitoie sur lui-même:

«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de poussière trouvée dans le sépulcre!

«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de mon squelette leurs regards!

«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent le de du sort!

«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»

Puis, comme s'il était déjà secouru:

«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je chanterai ton nom!»

On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du ciel à la terre, comme le coeur du poëte ou comme les taureaux de Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées sous de si fortes touches. Si le coeur humain était devenu harpe, c'est ainsi qu'il aurait résonné!

XIII

On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs des montagnes de Bethléem, sa patrie.

«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes.

«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.

«La coupe est pleine pour moi!»

L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses mondes par les portes immenses des éternités.

«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le Roi de gloire entre dans ses empires!

«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah! c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la bataille!

«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah _Tsebaoth_! C'est lui qui est le Roi de gloire!...»

XIV

Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la paix de ses jours prospères!

«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;

«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.

«C'est de lui que mon coeur dit: Recherchez sa présence! Je rechercherai ta présence, ô Jéhovah!

«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»

La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.

«Terrible est le nom de Jéhovah!

«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les cèdres du Liban!

«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!

«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!

«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!

«Mais sa colère ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa miséricorde dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le matin, la joie!

«Dans tes mains je couche ma vie!

«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la crainte de Dieu!

«La vieillesse approche.

«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,» chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi comme néant!

«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!

«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après toi!

«J'ai soif du Dieu vivant!»

Il est malade; la tristesse lui remonte du coeur comme la lie d'un vase.

«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?

«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»

XV

Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.

«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah; «est-ce que je bois le sang des boucs?

«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers et tout ce qui l'habite.

«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que tu lui dois!

«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa main!»

Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.

«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je chercherais l'abri et la paix!

«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux déserts!

«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»

Là une misanthropie terrible et sublime contre les infidélités des affections humaines et contre les calomnies!

«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!

«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout attendris à la maison de Dieu!

«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!

«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile, mais c'étaient des glaives hors du fourreau!

«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur langue a le tranchant du fer!»

Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.

«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe! Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!

«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se fond en traînant sur la terre humide, comme l'avorton né avant terme et qui n'a pas vu la lumière!

«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la flamme des épines qui la font frémir dans le vase;

«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!

«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!

«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants, autour de la ville!

«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!

«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre bassin les ferait monter!»

XVI