Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 7
«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle et m'attire à elle là haut.»
XXVI
Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le retiennent à la vie.
«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes gémissements!
«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais senties!
«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»
«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou vivre seul!»
Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur, qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure.
Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière dans le diamant!
_Volo coll ali de miei pensieri_, etc.
«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour, ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta chevelure tu as enfin changé ta vie!»
«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à contempler l'un et l'autre visage.
«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!»
XXVII
Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les fraîcheurs de sa jeunesse.
«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me résonnent encore dans l'âme!
«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme, errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la mort commença à devenir une douce chose!»
XXVIII
Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme. «J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de mes jours, préférant à tout la liberté.»
Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.
Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait de se sentir consumer et devenir flamme.
Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine, société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.
La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!
Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire, entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa nuit éternelle.
XXIX
Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la miséricorde et la paix.
Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on retrouve dans ses oeuvres.
«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que j'explique ici en public _la Divine Comédie_ du Dante, il y a dix mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié pour lui (ses moeurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de Tullie, ma chère soeur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont besoin de notre secours.
«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la dépouille d'un homme dont le coeur était le séjour des muses, le sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié: _Nul n'est prophète dans son pays._
«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»
XXX
Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en ce temps était une passion entre les esprits capables de se comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers!
Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.
Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations?
XXXI
Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du _Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Pétrarque_: sauvage comme Dante, rêveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme Pétrarque.
Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe d'_Arquà_, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa patrie, les scènes de son poëme en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:
«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux à terre et je ne me hasardai pas à répondre....
«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures, s'évanouissaient à l'oeil dans les vapeurs et dans les fumées du soir et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne, laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors, relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les alentours:--«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais souvent passer l'été avec ma mère.»--Elle se tut, s'arrêta et détourna sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir... Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme, pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de Laure obtint des honneurs presque divins_!
«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de _Torquato Tasso_, après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans, de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond, et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non, je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma sépulture!_--Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours dans le coeur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)
«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la _canzone_ de Pétrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet: _Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma mémoire suggérait à mon pauvre coeur dans les murailles mêmes et sous les arbres du verger où ils furent composés!»
J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus grandes, car elles sont les plus sensibles.
XXXII
Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.
Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour la chanter!
XXXIII
Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque chose de sacré, un mythe de l'amour.
Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche ses larmes et ses parfums sont comme des _psaumes_ de l'amour humain et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se sèche dans le sépulcre!
XXXIV
Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates, comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER, Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations, mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de Vaucluse.
LAMARTINE.
XXXIIIe ENTRETIEN.
POÉSIE LYRIQUE.
DAVID.
(2e PARTIE.)
À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions David à Pindare.
Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David, c'est le coeur humain inculte qui éclate.
Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à sa vie.
I