Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 6
Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant. Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans lettres que des lettres sans homme.»
XVII
Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été. Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.
«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours un plus saint aliment.»
Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à Boccace.
«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»
Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante, copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!
Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_ du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût, avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la Divine Comédie_ du Dante.
«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de personnes ont lu et compris ce livre?)
«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris; mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers, des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font plus de tort que d'honneur?»
On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.
Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés, Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style, d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de l'esprit.
XVIII
Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs, quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire. Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière, écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»
Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.
La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu digne d'un tel père.
Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa fille.
Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.
Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.
Son ami Boccace, converti par une vision à une vie chrétienne et sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces deux hommes d'oeuvres si différentes semblaient être du même coeur; leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes. Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.
XIX
À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa résidence dans sa maison.
«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce? Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur, en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»
XX
C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain V, pontife enfin selon son coeur, une lettre véritablement cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome. Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.
La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à Rome.
«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti, tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un oeil sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»
XXI
Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du _Décameron_ n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie, mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie, par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant au Cicéron moderne.
«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux, que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez, me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux, j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait autant d'effet que la vérité même.
«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant, et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite, avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras. Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux; que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage. Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous comprenez le sujet de ma douleur.
«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés, et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»
Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!
XXII
La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican. «Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je sais que vous soupirez.»
«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que vous me renverriez bien vite dans ma maison.»
XXIII
Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis: à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit. _Honteux que je suis_, ajoute-t-il, _de laisser si peu de chose à un si grand homme!_ sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri, et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en son absence le gardien.
XXIV
Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son Werther italien de _Jacopo Ortiz_. Je les ai visitées moi-même il y a peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais; ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.
C'est au petit village d'_Arquà_, au flanc d'une de ces collines, que Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique; l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la mer; l'oeil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de _Montefelice_ pyramide à peu de distance autour d'une montagne volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise; l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.
La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à des arbres fruitiers de toute espèce.
XXV
L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées, dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie. Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace. L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils, quelques vieux serviteurs et ses livres.
L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie, ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.
C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment souvent fugitif quelque chose de l'éternité.
_Ite rime dolenti al dura sasso Che il mio caro tesoro in terra asconde...._
«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et ténébreux!
«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;
«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité, afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!