Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 5

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Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les expressions, les images de l'amour terrestre.

VII

Mais, si Pétrarque avait le coeur inguérissable, il avait l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du coeur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.

Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son coeur des sentiments qu'il rougissait de rallumer.

C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux témoins de ses beaux jours et de ses regrets.

«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître. Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société et de la conversation?

«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît préférable à une vie solitaire et tranquille.

«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et les remettre sous les yeux de leur maître.

«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»

VIII

Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_, à Avignon.

Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à cette époque.

«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»

Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût plus que le rêve de ses poëtes.

Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.

IX

De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du pape Clément VI, pontife aux moeurs relâchées, mais élégantes, qui appréciait le génie comme un _Médicis_ français. Il supplia Pétrarque d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale. Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux, sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était tout entière dans sa pensée.

«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure. Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les noeuds qui me liaient sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à travers les temps.

X

Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.

«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»

Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.

«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»

XI

Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par sa crédulité!»

On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les esprits suspects.

Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et descendit à Milan.

Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.

Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.

La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille _Beccaria_. Une fille nommée _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu près vers ce temps.

XII

Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.

Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux château abandonné de _San-Colomban_, sur les collines que baigne le Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son coeur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées _Trionfi_, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son coeur qu'une méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les _Triomphes_, l'homme se révèle dans les sonnets.

XIII

C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire d'Auguste en Italie.--«Rien n'est possible depuis que l'Italie a épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique. L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant faire, que ne ferait pas un césar?»

Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.--«Vous, l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo, ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»

Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade, Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui comprenait toute la Lombardie.

XIV

Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus agitaient Rome.

On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dépassé ses pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape. Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome, appelant le peuple romain à la liberté.

La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité morte!

XV

Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi avec indifférence.

Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole, lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne, pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire d'installer _César à Rome!_»

Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti. L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer à Milan, la couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient l'empire, mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette faiblesse, écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine d'objurgations et presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour ignominieux en Allemagne.

«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»

XVI

Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.

Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin.

«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître, car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je suis aimé et considéré.

«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la perte de plusieurs de mes amis.»