Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 4

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Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les angoisses et les presciences du véritable attachement?

XXVI

Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur, avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes, avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut donné témérairement aux portes de la ville.

Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous; de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands! J'accourais vers vous, je change de route.»

Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison des Colonne; son coeur se retrouva avec sa raison au réveil de ce rêve dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son Vaucluse italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les Colonne et sur la perte de Rome.

Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence; quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en aspergea la tête de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une émeute du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, souleva la ville et força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. Il s'évada pendant la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu lui-même de son illusion d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire est éternel, et à l'amour qui ne meurt pas avec la beauté mortelle.

XXVII

Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait, maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me dire, comme le jour de la séparation: _Vous ne me reverrez plus sur la terre!_ Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours, de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le monde des âmes.

Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon, le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel qui n'aurait plus de séparation.

Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand Laure elle-même a disparu de ses yeux:

«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3 avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par l'incertitude de l'avenir.

«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il semble que ces dames étaient attirées par la _curiosité de voir comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et qu'on ne fait qu'une fois_.

«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire, selon saint Augustin.

«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.

«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort, comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort elle-même sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_, ajoute-t-il, _toutes les routes qui mènent au ciel!_»

XXVIII

De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire, le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant, l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de l'espérance.

«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?

«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits, ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.

«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la terre!» etc.

Et ailleurs:

«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à moi-même plus insupportable le poids de mon existence!

«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»

Écoutez encore:

«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,

«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle, celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin elle répond intérieurement à mes soupirs.

«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de tes yeux?

«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»

Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté, de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.

«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me convier à aimer encore.

«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»

XXIX

Lisons encore:

«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!

«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!

«Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années à te célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te pleurer, à pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!

«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu portais sur la terre!»

Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.

«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je souffre pour elle!»

Et celui ci:

«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au coeur et ma joue se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est Laure maintenant!»

XXX

Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.

_Levommi il mio pensier_, etc.

Écoutez en vile et sourde prose ce _Sursum corda_ d'un amant vers l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle resplendit.

«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»

Et plus loin, trois ans après sa mort:

«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est _départie_ de moi!

«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.

«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel, ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?

«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.

«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment. La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.

«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la revis plus belle encore et moins sévère.

«Elle me prit par la main et elle me dit: «Dans cette sphère céleste tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.

«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui remplit sa journée avant le soir.

«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle; elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»

«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»

XXXI

N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du christianisme dans les délires sensuels de la _Phèdre_ de Racine, ne l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus mystique dans Pétrarque?

En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.

_Valle che di lamenti miei sei piena._

Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine! Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs, Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs, Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.

Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine, Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs, Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs, Où l'amour cependant par instinct me ramène:

Je reconnais en vous l'aspect accoutumé, Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé, Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire.

D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!

Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée _le Lac_, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans le coeur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant! Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et toute la divinité de l'amour chrétien.

LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)

XXXIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE.

(2e PARTIE.)

I

L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère, mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla se revêtir du deuil éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir vivante dans le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets deviennent graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.

«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé, je promène un coeur lourd et des regards humides, inclinés vers le sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée des Alpes, etc.»

«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi et tu me conduis à mon insu où je dois aller.

«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite, etc.»

«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:

«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»

II

Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses, mais importunes, lui rendent au coeur et aux sens la séve de ses jours heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:

«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses pieds.

«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour; tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où les soupirs les plus pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce coeur dont celle qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la félicité.

«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements, tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»

III

La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol avec les gémissements muets du coeur blessé pendant les nuits d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.

«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres lamentations et me remémorer ma dure destinée!»

Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans la nuit actuelle de son âme.

«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les biches des bois;

«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux, ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les chansons des dames aussi belles qu'innocentes;

«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement à mon coeur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir ce coeur avec elle!

«Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en implorer la fin par le désir infini de revoir celle après laquelle rien ne me parut digne d'être jamais vu!»

IV

Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.

«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur, j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces années!

«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!

«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux sur mes lèvres.

«Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui était tout mon coeur, et maintenant tu le retiens en poussière, semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus joints aux nerfs!

«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours là-haut dans la région la plus élevée du ciel, _m'enamoure_ tous les jours davantage de ses immortelles perfections.

«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur, pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de contempler sa ravissante vision.»

V

Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue où il est psalmodié plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, l'accent d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des morts!

«_Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!_

«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!

«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et dormir après ma mort!

«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque repos après les lassitudes de la vie,

«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que le foyer de mon coeur a été visible sous mes yeux; et maintenant je vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»

VI