Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 3
La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique vieilli déjà sur le trône, lui dit:
«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.
Pétrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les yeux, porte:
«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et, en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix; enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»
Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de mon ambition et de ma vanité.»
XVIII
Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon. La maison des _Corrége_, amis des Colonne et par conséquent les siens, l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de la souveraineté de cette ville sur la maison de la _Scala_: Pétrarque, paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome l'esprit et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence rappelait Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.
XIX
La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.
«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.
«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le voisinage de _Silva piana_.»
Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»
«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme, j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde. Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même: Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter l'une et l'autre de ces demeures!»
On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus spiritualiste dans l'âge chrétien.
XX
La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient l'attacher à eux à tout prix.
Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans ses murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra avec eux à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en récompense de sa harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.
Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le dictateur et la victime de Rome.
Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était beau, mais il était posthume.
XXI
C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse des États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas morte, mais ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses grands hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle de l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule consolation des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.
Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui puisse la relever sur son séant.
XXII
Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes. C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII, homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque de quelques vaines promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de protonotaire du saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique résultat de cette ambassade.
XXIII
Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.
Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: _Italia mia beneche il parlar sia indarno!_ etc., pour conjurer les princes d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes politiques de la Péninsule: de Pétrarque à _Alfieri_ ou à _Monti_, il n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même cri; mais Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre ce cri de la politique.
L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.
Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges et plus hautes de poésie qu'on appelait des _canzone_ ou des _trionfi_; et la plus poétique de ces _canzone_ fut écrite à cette époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:
_Chiare fresche et dolci aque!_
Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes. Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe de l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue d'André Chénier.
XXIV
Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur, ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées; l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon coeur.»
Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les traits de Laure ces signes involontaires d'affection.
_Quel vago impallidir_, etc.
«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put à moi m'échapper, etc.»
À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.
_Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.
«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de l'âme, etc.»
Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres latines de cette date, la description de quelques rares et courtes journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.
Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun faisait à Rome.
On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.
Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre? L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut. Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape, l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son collègue.
Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes maisons, même de la famille des Colonne.
Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville. Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé, pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:
NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.
Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes, une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce fragment de sa lettre:
«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe, les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis? Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer, quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain que tant de héros ont fait gloire de porter!
«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse, qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._»
Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.
«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....
«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de la liberté de Rome doit être le vôtre.»
XXV
L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait, comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.
Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine. Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs; Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment d'éternelle séparation.
«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi un coup d'oeil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»