Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 21

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Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la _Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds nus, c'est Thérésina.

Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes. Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la madone.

Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité pathétique du coeur humain.

XXX

«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait à cette époque Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de ces figures italiennes, des moeurs antiques, des costumes pittoresques et sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les reproduire avec ce caractère de simplicité et de noblesse naturelle de ce peuple, caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à présent ne me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant mes tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de peinture.»

«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son tableau de _Corinne_, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une _Corinne_ est trop relevée pour moi, qui n'ai jamais fait que des contadines (des paysannes).»

«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»

XXXI

On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles. Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la soeur aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne. En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même: elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime, elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main, assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant, pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.

Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.

De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.

Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme, d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne!

XXXII

Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de _Corinne_ par Gérard: du premier coup d'oeil vous vous sentez en pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque, comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images, des sensations, des pensées, voilà une langue du pinceau qui se fait entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la _Corinne_ de Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue morte, Robert parle une langue vivante et vulgaire.

Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les sensations Léopold Robert, dans son _Improvisateur napolitain_, dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention, l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le groupe.

XXXIII

De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle tête homérique aux traits pensifs et aux yeux rêveurs, où l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de l'oeil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou les vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.

Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit, pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour. La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries; on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la vie à l'image de leurs douces ignorances.

C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, à côté du poëte, un jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la même profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui paraît fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa tête de son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses inspirations du poëte et du chanteur.

Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.

Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses oreilles.

Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare, la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber de sa main et rouler à terre le tambourin entouré de grelots sur lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.

En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.

Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique, mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.

Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou quelques vers connus du récitatif.

Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère, assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de l'auditoire en l'endormant.

XXXIV

Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'_oranger fleurit_; on s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse, les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la terre: une heure d'oubli!...

Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des livres tels que _Paul et Virginie_ ou _Atala_ auraient pu faire sur les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un livre en effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de Théocrite, une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mélodieux de Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun tableau. Son pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une: on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit penser..... ...............................................................

XXXV

L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit les _Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant une chèvre blessée_, tous tableaux empreints de la même sensibilité communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur. Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, _malade du mal de ceux qui désirent trop_.» On croirait lire un vers de Dante. On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore que rêve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort, ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il pas encore lui-même: c'était un amour.

Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour la jeune fille de _Sonnino_; Thérésina fut négligée, oubliée, dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude. Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée, dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.

XXXVI

Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau en célébrant son amour.

Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.

Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de Léopold Robert.

Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau, c'est la vie.

LAMARTINE. (_La suite au mois de janvier._)

Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.