Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 20

Chapter 203,825 wordsPublic domain

C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.

C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait partager quelques jours la paix.

XIX

Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est là qu'enfant Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des troupeaux.»

La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles. Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot: l'épargne.

On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant de Bâle ou de Zurich.

On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses progrès rapides.

L'un des deux frères _Girardet_ était célèbre déjà dans la librairie de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple vie du tableau_ qui manquait entièrement à son maître. David était à la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur, non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté; il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un des visages du tableau de _la Pêche à Venise_ que dans l'oeuvre entière de David.

XX

Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours. Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances; il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.

La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité. Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence?

XXI

La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva, plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville, M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.

Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son généreux patron.

C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.

Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la _Salente_ des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe. Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée passée dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vénitien, on visitait les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait à la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique; c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau, qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec plus d'originalité qu'un peintre).

On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait au théâtre de _Frosinone_ les légers opéras, préludes de Rossini, ce rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron, apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes propres _Méditations_, composées la veille au bord des cascatelles de Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome. L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues, des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et maintenant quels soirs!

XXII

Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une peinture nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des horizons romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle sévérité des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle dans le pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et retrouvé dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente qui se vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues qu'elle projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa palette ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées jusque-là des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la passion sur les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait dans son âme; il était tout passion, mais comme il convient à l'art quelconque, passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste belle dans le supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant elle-même, devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.

XXIII

Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre, en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le travail fut à la hauteur de l'effort.

Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris, il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M. Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de _Chigi_ et de _Paturle_.

Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?

XXIV

M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a illustré souvent le _Journal des Débats_ de ses études sur l'art, a droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du coeur sans jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux. Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres à produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'idées. Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées à M. de Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont empruntées au portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du précipice, jalonnent la route de la gloire à la mort.

XXV

Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau, comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie. L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte. Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses pinceaux.

Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la _Corinne_ de madame _de Staël_, improvisant au cap Mycènes.

Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de 1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui, comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple nature.

Le peintre français _Gérard_ l'avait déjà exécuté en homme d'esprit qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre _Corinne_ virile du siècle, M. de Chateaubriand.

Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre de madame de Staël dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël, une conversation éloquente dans un salon.

Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord, cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'oeil, mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.

XXVI

C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes; c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils, les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes des femmes sont dans leurs coeurs; Léopold ne pouvait transporter dans leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne, pour lui, était trop théâtrale; il ne pouvait prendre un tel modèle que sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était pas là qu'il étudiait la nature.

XXVII

À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage, dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs du pays ne les déshonorent pas.

La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands romains.

Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers, rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de _bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans les prisons élargies de Rome.

Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés, les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres, s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de nature humaine qui ne s'efface plus.

XXVIII

Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur indélébile.

Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.

Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_?

Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur, dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le dire.

XXIX

Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un sauf-conduit parmi ces montagnards.

Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.