Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 2

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«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont devenus le creux tari de mes larmes.»

Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338: «C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur! comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»

IX

Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame, les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers, tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches sévères et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que procure la science des lois. Quelle différence cependant! la jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»

Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva ensuite à Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brûler en effigie.

À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui, pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa famille. Cette société portait avec elle ses moeurs polies dans la barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces commensaux des _Colonne_, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.

Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à Avignon, rappelée dans cette capitale par l'arrivée du cardinal Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna Pétrarque à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque dans son palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le destinait à illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres. Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en Italie, de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du génie italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, vint, à son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y goûta avec passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute de Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!

«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos pensées vers le ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure mélodieusement toute la nuit.

«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»

X

Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le coeur du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une épître politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des _Tacite_ proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des Français et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les Français y sont traités comme des esclaves révoltés qui viennent saccager et avilir le domaine de leurs maîtres.

Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour, forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre, Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le saisit; il alla plus fréquemment chercher le silence sans trouver l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mélancoliquement qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son âme avec la tristesse des lieux.

«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon âme et mon âme avec lui!»

XI

Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie. On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque, Italien de coeur, adressa au pape une magnifique allocution de la ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.

«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la réveille?»

XII

Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave; mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.

Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.

Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie, l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant, il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes sens!»

XIII

Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour, l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres, est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons beaucoup.

Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules; à l'extrémité d'une vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines; les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec les roches grises qui les portent.

C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.

Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre. Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au fond de la vallée.

Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers, ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et comme la pensée de ces beaux sites.

Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter, rêver et aimer encore:

«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un, ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»

«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent, les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues, des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger des montagnes.

«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse digne d'une femmelette: _je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombragé, recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte, où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre m'invite à l'étude et à la composition.

«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes; le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse, ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»

XIV

Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J. Rousseau n'a rien de plus extatique.

«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je entré seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet antre terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans une certaine voluptueuse terreur.

«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un continuel tourment!»

* * * * *

De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux. La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans son coeur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour heureux ou fatal de sa vie.

À tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été de Laure: elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrières.

XV

Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du fantôme qui troublait son repos et ses prières.

«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais nulle part en sûreté.

«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je ne savais que devenir ni où aller.»

* * * * *

Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:

«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien; ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles: distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes mes questions.

«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.

«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»

XVI

Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur, s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprès de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô Pétrarque,» lui dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche mélancolique, «que vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, rentré à Vaucluse, écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:

«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»

Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles _canzone_, odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait, il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus harmonieux et le plus tendre des poëtes.

XVII

Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans toutes les oeuvres de style s'était tellement répandue hors de sa retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour par la France et par l'Italie.

«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de Laure et de mon poëme de _l'Afrique_, à la troisième heure du jour, c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure, c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy, qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»