Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 19

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La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile, monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu. La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle restait dans l'enfance.

On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.

Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité, et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé, on commença à se retourner par une réaction contraire vers la philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des _Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec _Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux; il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo; d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des paysagistes et des peintres de marines.

La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands hommes du pinceau:

Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres, et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;

Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes, le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;

Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du Paradis;

Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges, l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des bucoliques virgiliennes;

Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire, roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la fond et la nuance sur toute la nature;

Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux, mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans _Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir cuisant;

Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;

Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime, Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix, avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais universel;

Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les traits;

Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;

Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et fantastique de cette nation du mouvement:

Pieuse avec _Lesueur_;

Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;

Rêveuse avec Poussin;

Lumineuse avec Claude Lorrain;

Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis XIV;

Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous Louis XV;

Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec David, sous la République;

Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;

Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux, se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux ordres d'un monarque ou d'un pontife;

Corrégienne avec Prudhon;

Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_;

Raphaëlesque avec Ingres;

Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;

Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;

Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons de Gudin;

Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;

Idéale et expressive avec Ary Scheffer;

Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais transcendantes;

Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux travail.

Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique, le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée; enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée, du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.

Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion, d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.

XI

Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a appelé de notre temps Léopold Robert.

Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.

Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige; quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements très-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas à ces solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux fois par jour sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, ornées plutôt qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent pendre, comme une draperie à festons redoublés sous leurs cous, leurs larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyées dont les brins pendent des deux côtés de leur bouche, et elles vous regardent d'abord avec étonnement, puis avec familiarité, puis avec amour. Toute la paix des steppes où elles vivent est dans leurs yeux; ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la rosée du matin a laissée au fond de la pervenche qu'elles foulent aux pieds; leur profondeur n'a point d'abîmes comme les yeux humains. On ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence, sécurité, innocence, résignation à la destinée, amitié pour l'homme. Tel devait être le regard de tous les yeux dans le jardin de félicité, avant que le soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des passions dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde extérieur à l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance j'aurais passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux des vaches ou des boeufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit.

(Voyez les quatre têtes de buffles et de boeufs dans _les Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Léopold Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)

XII

Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent comme sur une carte de géographie; quelques voiles de pêcheurs y semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement; puis la brume enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans l'horizon du canton de Berne.

(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le tableau des _Pêcheurs_ de Léopold Robert; on voit que cette image d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les sites où nous plaçons nos scènes.)

XIII

Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus, pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.

Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la _Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du plateau où il ouvrit les yeux.)

XIV

C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment, auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont restées secrètes.

L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger, trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux, chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.

Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je payai mes douze _batz_ de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire, et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie; un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux boeufs, dételés du timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fête d'Arco_.)

XV

Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la cuisine du châlet.

À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier, des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des enfants du châlet.

Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds, jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève, presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages, cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux _muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse entre les doigts de l'homme comme l'eau.

XVI

Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste de la soirée à m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue, tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur les pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de l'horloger pasteur.

XVII

Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère.

Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et nourrie de son travail d'artisan; il se délassait le soir et les jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de sapin, au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés: la Bible, les _Pastorales de Gessner_, ce Théocrite de Zurich, l'_Histoire de la Suisse_, par Jean de Müller, les oeuvres de J.-J. Rousseau, les _Études de la Nature_ de Bernardin de Saint-Pierre, _Paul et Virginie_, et quelques alphabets en grosses lettres pour enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge.

La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur les rosiers du jardin après la pluie.

Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur la vie dans la naïve enfance.

La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans les châlets d'un peuple pastoral; les traits étaient d'une pureté grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le teint d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les formes d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une souplesse, et cependant d'une dignité naturelle que les statues attiques, trop peu chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les statues virginales des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls rêvée et reproduite dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses longs cils sur ses joues, le soir, quand elle lut en notre présence la prière d'avant la nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards après quarante ans, comme si la lampe qui éclairait son suave profil n'était pas éteinte encore. C'était la sainteté de la jeunesse enveloppée du respect qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les tentes de _Madian_ un homme assez dépravé et assez hardi pour profaner, par une mauvaise pensée, cette vision d'ange féminin, et cependant elle regardait jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui parlait de ses petits frères et de sa petite soeur, et, quand elle souriait, il y avait tant d'abandon et tant de sécurité dans ce sourire qu'on croyait voir en elle une soeur avec laquelle on avait souri.

XVIII

Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux microscopiques d'une chaîne de montre.