Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 18

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Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique: pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots: c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le _Râmayana_ et le _Mahâbhârata_; la Grèce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; les Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le _Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son épopée dans l'_Énéide_; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les _Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le Portugal en a un dans l'oeuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.

LAMARTINE.

XXXVIe ENTRETIEN.

LA LITTÉRATURE DES SENS.

LA PEINTURE.

LÉOPOLD ROBERT.

(1re PARTIE.)

I

Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir comprendre la musique, Mozart et son chef-d'oeuvre, l'opéra de _Don Juan_. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous aurai parlé de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai parlé de la musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce sentiment d'un homme aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues? Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres à l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte écrivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou Rossini ne vous chantent pas les drames de votre âme? Est-ce que Titien, Raphaël ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des idées? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des images éternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur leur piédestal? Est-ce que les architectes du Parthénon à Athènes, de Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathédrale de Cordoue ou de Cologne, du Panthéon à Paris, ne vous construisent pas des pensées en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que des pensées de Platon, de Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que Mozart n'est pas poëte? Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique? Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vélasquez ne sont pas théologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propylées le plus sublime des historiens et le plus majestueux des prêtres antiques? Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille, de l'oeil ou de la main, des écrivains en langue non alphabétique, mais des écrivains parfaitement analogues aux écrivains ou aux orateurs qui écrivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en paroles retentissantes? Est-ce que ces écrivains sans lettres ne vous représentent pas, dans leurs génies divers, dans leurs oeuvres différentes, dans leurs manières distinctes, tous les genres, toutes les oeuvres, toutes les manières de la littérature écrite? Est-ce que, depuis le psaume jusqu'à la chanson, depuis l'épopée jusqu'à l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à la comédie, depuis le discours politique jusqu'à l'entretien familier, chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallèle dans un des grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement dès qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'oeil la voûte vertigineuse du Vatican, où Buonarotti a rêvé le jugement dernier, vous ne songez pas à Moïse? Est-ce qu'en voyant se dérouler page à page, sur les mêmes murailles, les fresques de Raphaël, vous ne vous sentez pas enveloppé de l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de Virgile? Est-ce que Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon? Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Démosthènes dans Michel-Ange? du Cicéron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous reportent pas aux élégies de Théocrite, le poëte maritime et pastoral de Sicile? Est-ce que Téniers lui-même, dans ses grotesques pochades de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art traduit l'autre; la pensée passe par le marbre, par le dessin, par la couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est toujours la pensée, c'est toujours la littérature.

II

À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent. Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la métaphysique n'est plus le roman du coeur ou de l'esprit, elle est la sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au delà d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; mais, ce petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle vous dit: _Je ne sais pas._ Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la seule que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la peinture.

III

Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien, mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce que personne ne peut savoir.

L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister; elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens, impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a dit: _Je pense, donc je suis_; un autre philosophe pourrait dire de l'âme avec la même justesse: _Je suis, donc je pense_; car être, pour l'âme, c'est penser ou sentir.

L'âme est donc en nous un JE NE SAIS QUOI QUI PENSE ET QUI SENT; elle est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des pensées.

C'est cette faculté de percevoir et de communiquer par ses sens des sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; sans cela elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans son infini: LE GRAND SOLITAIRE DES MONDES, selon l'expression d'un ancien.

Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas DIEU et ne pouvant pas, comme DIEU, tirer d'elle-même son être et sa substance, se nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec lesquelles elle est en communication par ses organes matériels, distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.

L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien comprendre.

IV

Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.

Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel. L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine de la mort.

En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme, c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.

Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature, sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'âme, les ARTS, c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens (car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible, employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les _arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et énergiques CORDIAUX de l'intelligence et du sentiment par les sens.

Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole matérielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiéroglyphiques que la matière fait à l'esprit.

V

Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS, l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.

Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un organe plus perfectionné de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.

Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements de forme et aux mille nuances du coloris.

S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi, dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes, toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent instruments.

S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole; car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite des sensations et des sentiments illimités dans des sons.

Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte, vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la vraie préférence.

VI

Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature, les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.

Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait, comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un manoeuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau? Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle _épreuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psyché_, contre la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne comparons plus.

VII

Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la figure, soit dans le paysage.

Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce _Cours_ à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu.

Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien; celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.

L'école matérialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide, sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un _Téniers_ qu'un _Raphaël_, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art; elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le _Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment le plus de ce _Sursum corda_, de cette réalisation de l'idéal par la parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.

Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'oeuvre de l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son, le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence divine, LE BEAU, dans ses ouvrages.

VIII

Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant lesquels pâlit l'art moderne. L'oeil et l'esprit s'abîment d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de Londres par lord _Elgin_, ce missionnaire de l'art indignement calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.

Michel-Ange seul, par les gigantesques créations de son ciseau, proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en France et Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on appelle une renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, génie plus romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes émules rêvent le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art précède toujours le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion de la littérature en marbre, la sculpture.

IX

Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation, prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est probable que de très-grandes écoles de peinture étaient contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.

On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes ouvriers du beau.

Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe. À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui soit capable de rendre un art universel et populaire.

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