Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 17
«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône; n'en est-ce pas assez, et faut-il que j'attende de l'avoir occupé soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute, si je n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la dynastie des _Tang_ répondit à son ministre, qui l'exhortait à se démettre de l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme inutile sur la terre?» Il n'en fut pas ainsi de _Jen_; il abdiqua l'empire, et à peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie la plus profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme lui encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste de ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai bien de les imiter.
«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages, il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai mis une note: _Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite qu'ils étaient indignes de régner._ Plein de mépris pour de tels souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et de rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne voulaient que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on a en vue une vaine prééminence sur les autres et la facilité malheureuse de pouvoir se livrer à tous ses penchants.
«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple, toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser, et tout l'odieux retomberait sur moi. Je puis assurer qu'il n'est aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille repos.
«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens, moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même auprès d'eux.
«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte, mais je continuerai de le porter autant de temps que les forces me le permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je ne puis plus me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires comme auparavant, alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire en d'autres mains, et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, jusqu'à la fin, tout ce qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai parvenu au terme de ma vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu de tranquillité et où je pourrai connaître la véritable joie; car jusqu'à présent je n'ai connu que le travail, la gêne, les inquiétudes et les soucis.
«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai profité.
«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement encore que je ne le fais aujourd'hui. On connaîtra mes intentions et on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de l'insolente requête qui m'a été présentée par le lettré de _Mouk-den_. Outre les absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un reproche des plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre dynastie d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et d'une conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi les lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste empire, il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte seule empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point douter, c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur l'article de la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après avoir lu cet écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils changeront d'avis et approuveront ma conduite.»
XI
Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer une impératrice, comme c'était l'usage parmi ses prédécesseurs; il en donne des motifs qui attestent la bonté de son coeur et les scrupules de sa conscience. On sait que la législation civile de la Chine, semblable en cela à celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en consacrant l'unité du gouvernement domestique dans une seule épouse, admet les épouses de second rang.
«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur, je crus qu'il était juste et convenable d'élever _Na-la-che_, femme du second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais encore que simple particulier, au rang de première épouse et d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de donner seulement d'abord un titre d'honneur à _Na-la-che_; ce que je fis. Après trois années, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice. Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient chaque jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en eusse, rien ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à son égard comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses impertinences en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit la plus grande insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une sujette à son souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu'à la mort du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle avait renoncé à la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma personne, quoique je fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins je la dégradasse publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après sa mort, qu'on ne lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impératrices, sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout l'empire. On a dû reconnaître dans cette affaire que la justice et l'humanité m'ont dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais élevé _Na-la-che_ au rang d'impératrice que parce que ce rang lui était dû préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût plus belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après son élévation, elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable de quantité de fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à toute autre, si je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. Non-seulement il n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a rien qui ne mérite des éloges, parce que je me suis conformé, au-dessus de moi, aux intentions du Ciel et de mes ancêtres, et qu'au-dessous de moi j'ai cherché l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postérité ne m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion. Cependant le lettré rebelle a osé me proposer _de me reconnaître coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une autre impératrice, en réparation de ma faute et pour l'entière satisfaction de mes sujets_.
«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer à côté de moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de mépris.
«Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y avoir égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais arrivé d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec bonté et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqué, après les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux _tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de veiller exactement et d'être attentifs à ce qu'il ne souffrît aucun dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui procurer tout le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. En un mot, il n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu être instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais manqué d'y pourvoir.»
C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule collection officielle, les cent soixante mille volumes composant l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement, pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus vaste monument littéraire connu.
L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des sciences, des arts, des métiers, de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. Les onze premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les astres, les phénomènes célestes; puis viennent les livres qui concernent la division de l'année en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur régime, leur application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement des hommes en société, de l'empereur considéré comme premier père de la famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrés. Les quatre livres suivants roulent sur l'impératrice et sur la famille impériale. Depuis le soixante et unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième inclusivement, on parle en détail de tous les officiers publics, mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous les ordres, soit à la cour, soit dans les provinces, soit auprès de l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques, civiles, judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et littéraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont comme le tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici le savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à l'empereur; sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer à tout pour ne pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires de l'autorité, la manière de les gouverner, de les veiller, de les élever ou abaisser, récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des particuliers, la division des terres, les impôts, les différentes récompenses des talents, des services, des vertus, et le juste châtiment de toute espèce de désordre, crime et délit!»
Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait sentir que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui fixe tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des attentions, prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres suivants traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les quatorze livres suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de notre littérature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler. Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux cent vingt-neuvième, il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les douze livres suivants il est parlé de tous les peuples et nations avec lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans. Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour avoir ce morceau, qui manque totalement à l'Europe et est en effet très-piquant et très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième livre jusqu'au trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, mais il y est envisagé sous toutes les faces, rapports et points de vue imaginables; soit pris solitairement et par rapport à sa constitution corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la société et dans l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des connaissances, de cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des désordres qui le dégradent et font son malheur. La métaphysique et la morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, ne désavoueraient pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux yeux l'image que le texte donne à l'esprit. On ne soupçonne rien de cela en Occident, dit le commentateur français de cette Encyclopédie. Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les différentes espèces de blés et de grains, deux sur les plantes médicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les herbages de cuisine, six sur les arbres à fruits, trois sur les fleurs de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes dans les campagnes, six sur les différents arbres de toutes les provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquième partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant à la manière dont chaque article est traité, il est inutile d'avertir que les plus importants et les plus nécessaires sont traités plus au long; mais la règle générale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et même huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopédie n'est qu'une pure compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux des auteurs selon leur rang d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne école de _Confucius_ et des écrivains d'avant l'incendie des livres. Les annales et les ouvrages des lettrés de toutes les dynasties, depuis les _Han_, viennent au second rang. Après ces premiers chapitres viennent ceux des mots, c'est-à-dire des phrases de quelques mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait sans cesse allusion dans les ouvrages de littérature, soit en prose ou en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le discours, la circonstance où elle a été dite, à peu près comme si l'on racontait comment et à quelle occasion César dit son _Veni, vidi, vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres, quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquité y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la pudeur.
XII
Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant presque la portée d'une vie d'étude.
Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie; les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos _quakers_ européens ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors. C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation, d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole, importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages, que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien, dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant, multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'oeuvre de la civilisation future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en prospérité pour les différentes races humaines.
Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons nous connaître.