Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 16

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«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône, l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit _Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner.

«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela, qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de l'empereur!

«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne, d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique, civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été rejeté, et pour quelles raisons, etc.

«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits, notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec une dignité imposante dans tous les actes publics.»

VIII

«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire, lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans cesse à son but. Une faute lui en fait éviter cent autres; celles mêmes de ses prédécesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ était si frappé que l'histoire fît mention des paroles, des actions et des fautes de ses prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans la suite des siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses que je blâme et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est le miroir de ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends, dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le jugement qu'on portera de moi-même.»

«Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise. Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût, à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il doit être en état de répondre sur les charges qu'ont remplies son grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, sur les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»

Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a écrit le code et spiritualisé toute la constitution.

IX

On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et Beccaria ne désavoueraient pas.

«Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme des remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout, j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont, dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi, qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables lorsqu'ils sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et peu réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon coeur flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le _Tien_ et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner. Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.

«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les moeurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger ou même pour les contenir. C'est au nom du _Tien_ qu'on agit; c'est sa justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue particulière. Il est dit: _Récompensez le mérite, punissez le crime; si vous ne vous trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir croître les vertus et diminuer les vices._ Il est dit dans Confucius: _Le Tien ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses à la vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu!_ C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il faut se comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La plus petite prévarication est une horreur!»

Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!

X

L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse à qui on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie, immémorialement inventée et exercée dans l'empire, y fait respirer la pensée publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher, à son gré, toutes ses idées; c'est la représentation nationale universelle par la littérature, sur la place publique et sur toutes les murailles des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au gouvernement ces symptômes de l'opinion publique, ce cri muet des peuples dans leur gouvernement. Le droit de requête et de pétition des hommes de toutes conditions y est également sans autres limites qu'une respectueuse convenance. Le souverain connaît ainsi, sur tous ses actes, la pensée des peuples. Il ne dédaigne pas de raisonner et de discuter lui-même, dans de fréquents manifestes, ses actes avec eux; il est contraint de reconnaître pour juge, non la force, mais l'intelligence.

Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont été traduites de la _Gazette de l'empire_, en 1778, par le Père Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages plus frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle, toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.

L'empereur _Kien-long_ avait régné pendant une longue période de sa vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement grand politique, il était écrivain et poëte renommé.

Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris, contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné par le père grand-électeur de l'empire.

Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de se retirer du trône et de se nommer enfin un successeur. Le lettré, organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et puni pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de l'empire.

Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas obtempérer aux voeux ou aux craintes du parti qui le poussait à une abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en retrancherons que les longueurs et les superfluités.

«_Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26 novembre 1778)._

«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment les mêmes, les raisons que l'on a eues de changer quelquefois m'ont convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir toujours à ce qui avait été établi. L'usage où l'on était de nommer solennellement un successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui de donner des provinces en souveraineté, sous différents titres, est aboli depuis bien des siècles; le partage et la distribution des terres ne sont plus comme autrefois dans les premiers temps de la monarchie. Il serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par la raison qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui paraît au premier coup d'oeil n'avoir rien que de louable et de bon cesse de paraître telle quand on l'examine de près.

«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie secrète s'élève d'abord dans leurs coeurs. Les frères de celui qui aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on leur fait injure; les intrigues ne tarderont pas à naître; aux intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et les trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les enfants et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de tous les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi dire, qu'ébaucher.

«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive, comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici.

«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, sans doute, serait d'imiter la conduite d'_Yao_ et de _Chim_. Ces deux grands princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui devait gouverner après eux.»

Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend ensuite en ces termes:

«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de mon père me confirment dans cette résolution.

«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est nommée _salle des purifications_, il y a un tableau dont l'inscription porte ces quatre caractères: _véritable grandeur, brillante gloire_. Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année de son règne, mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le tableau, en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans l'épaisseur du cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il expira. Quand ma nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à son choix.

«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner. Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années, je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après moi, en l'appelant _ami de l'ordre et très-propre à le faire observer, fils du souverain et destiné à lui succéder_. Le septième de mes enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que quelques années. Je choisis, à part moi, le plus âgé de mes autres fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me paraissant posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon empereur, je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de ce monde lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc quatre princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement si je m'étais conformé à l'ancienne coutume.

«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit. L'année trente-huitième de _Kien-long_ (1773), lorsqu'au solstice d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger; que si, au contraire, il n'était pas digne du trône, faute d'avoir ces qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne préjudiciât pas à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un successeur qui fût véritablement digne de régner. Ma prière n'avait pour objet que le bien de l'empire, au préjudice même de l'affection paternelle. Le Ciel suprême sait que ce que je dis ici est conforme à la plus exacte vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un successeur, c'est uniquement pour l'avantage particulier de mes enfants eux-mêmes et pour le bien général de tous mes sujets. J'en prends à témoin le ciel, la terre et mes ancêtres. Si mes fils et leurs descendants s'en tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait périr, parce qu'elle sera favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle sera toujours soumise, et qu'elle aura l'affection des hommes dont elle tâchera de faire le bonheur.

«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant publiquement un successeur, d'en voir la diminution ou quelque affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser ainsi de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je brûle des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière: «Mon aïeul _Chen-Tfou_ a régné soixante et un ans; je n'oserais m'égaler à lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder, si vous le voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon règne. J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première fois que j'en parle et que je le publie.

«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par quelque autre motif semblable, je me déchargeais d'un fardeau que je puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers mes ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année _fin-mao_ (1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités, je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.