Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 15

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Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines, de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils, _Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.

Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf ans avant la naissance de Socrate.

V

Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux. On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres, comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme philosophe, comme historien, comme homme d'État.

«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second, fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient, suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que, si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu, plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté, malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux planches dont j'accompagne cet écrit.

«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le lui permettraient.

«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles, vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent, comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les respectables restes du sage qui les avait instruits.

«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait. Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait _Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.

«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil; tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort, tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême, dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._

«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_, pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné l'exemple.

«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que, de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation recouvré par le philosophe.

«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement des adorations.

«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et cent fois.»

Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques, n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la vénération pour la mémoire de Confucius.

Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique, résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de quelques milliards d'hommes, ses semblables.

VI

Le premier effet de cette littérature morale et politique a été, d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre. Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent ces religieux dans le premier volume de leurs recherches.

«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius, disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine, la morale, la politique en font tout le prix.

«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore; elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme. La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée quelquefois par sa clémence en faveur du repentir, et il en cite des exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et couronne la vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trônes et les ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté n'est qu'un choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le représenter par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il le porte à faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un soupir au dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout à soi que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister tous les secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale par les vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon époux, bon frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de commander pour être obéi; et plus il respectera les vieillards, honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les malheureux, plus il sera respecté, honoré, estimé et aimé lui-même. Il est aisé de conclure après cela que le _Chou-king_ représente la guerre et le despotisme comme des incendies dont l'éclat passager ne laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être pas au goût de toute l'Europe, il prétend que les hommes ont trop de besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas le nécessaire des autres; en conséquence il peint le luxe des couleurs les plus odieuses, le montre partout comme l'écueil du bonheur public, et affecte de prouver, par les événements, que la décadence des moeurs, qui en est la suite nécessaire, a entraîné celle des deux dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est à l'abondance ce qu'est la bouffissure à l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_! Mais, quelque dur et quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme patriotique, on nous soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les P. Gaubil et Benoît ont traduit le _Chou-king_, l'un en français et l'autre en latin. Leurs traductions doivent être en France; qu'on les lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuadé à la Chine, il y a plus de trente-cinq siècles, que l'agriculture est la source la plus pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de la splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour le prouver.»

«Les lettrés de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tsée_, ont écrit plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze siècles.

«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse, en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les savants l'ont appelé la _source de la doctrine_, la manifestation _des enseignements du sage_, la révélation _de la loi du Ciel_, _la mer sans fond de justice et de vérité_, le _livre des souverains_, _l'art de gouverner les peuples_, _la voix des ancêtres_, la règle de tous les _siècles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.»

Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces passages:

«C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le même grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience, pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....

«Le _Tien_ (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout, aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans châtiment....

«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).»

Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour les citer.

On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot proteste contre cette fausse idée en ces termes:

«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer, c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.»

VII

Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études, éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature. Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature. Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des poëtes du plus haut mérite.

«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé en fut affaiblie.»

«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que la cour et la capitale voient en ce genre.»