Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 14

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Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est l'oracle de l'expérience.

XXXIV

Aussi poëte qu'il était musicien et politique, Confucius se délassait du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à soixante-dix ans le goût et le talent des vers.

Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés de la gravité triste de sa physionomie.

Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse qui ne lui était pas habituelle.

* * * * *

«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants:

«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.

«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence, il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent indifféremment de leur feuillage!»

XXXV

Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés. Cette oeuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie et de la politique des hommes de son temps.

--«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas! que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!»

Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle, s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son disciple.

«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes, concession à la nature; puis, reprenant:

«Ô mon cher _Tsée_!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête) s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il, après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!»

Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.

Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de Dieu!

Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en Chine.

LAMARTINE.

XXXVe ENTRETIEN.

À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES LECTEURS.

_Nota._ Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois prochain.

EXPLICATION FRANCHE.

L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la troisième année; il forme le complément du sixième volume de ce _Cours familier de Littérature_. L'Entretien du 1er janvier prochain, sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et sur le peintre _Léopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la quatrième année.

C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui, c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon honneur, l'instrument de ma libération.

Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait étrangères à celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces correspondants littéraires les plus affectionnés et les plus constants de mes lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois vérité, car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.

Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru à aliéner de moi le coeur de ma patrie au moment où j'aurais eu besoin d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur.

J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.

Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays, hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler. Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités, ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils supposaient la mémoire de quelques dévouements.

Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.

Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de main fabuleuses ou à des prodigalités de coeur sans prudence, afin d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent. J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de _Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs charges. Je n'ai rien _dévoré_, quoi qu'en disent en chiffres emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux tombeaux!

_Dat veniam corvis, vexat censura columbas._

Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en ai reçu jusqu'à _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre métal?

Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang pour elle?

Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la terre sans pain.

Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres, de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène; la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le reste.

--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.

--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur morte dans mes mains.

J'ai eu de la peine à comprendre moi-même ce phénomène de la mise en vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands bénéfices pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté par ces bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.

Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en accaparer à rien les débris.

Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix acheter mes propriétés ni mes demeures.

Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur bon coeur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:

_Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_

Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma ruine;

Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une famille investie de la considération locale la mieux méritée de succéder à un nom malheureusement célèbre dans les demeures ébruitées, sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste demi-jour du nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un contraste qu'on n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas, à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau; mais demandez aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas mille fois mieux avoir succédé, dans ce château ou dans cette chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à chaque heure de l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins importuns du génie ou de la célébrité.

Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable. Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation, l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice, dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de papier.

Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!

Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre, voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la refuse!

C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre de coeurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien, ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je choisis:--Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?

Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant l'oeuvre de ce _Cours familier de Littérature_, oeuvre que j'ai entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte que je me glorifierai de lui devoir.

La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant, qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir AIDÉS PENDANT VOS TEMPÊTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans présomption comme sans mauvaise honte: À VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!... Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!

LAMARTINE.

Paris, 12 novembre 1858.

_P. S._ Il importe de prévenir ici le public contre la résolution qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.

Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à ses créanciers, c'est le _sauve qui peut_ du désespoir et quelquefois de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.

Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre, et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers se rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.

LAMARTINE.

Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent être adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris.

Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de l'Horloge, à Paris.

LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.

I

C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir. Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, héroïques, politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux seuls l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès, Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France, en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli, qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel illustre criminel qui surnage sur cet océan d'hommes. L'histoire est injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui donne: que voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine n'est pas démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop fragile pour contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales; elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques, pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du bien, la vérité, la sagesse et la vertu!

II

De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et il est devenu, non pas le prophète ou le demi-dieu, mais le philosophe législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! La raison, la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore pour des siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez Confucius, vous savez la Chine.

Reprenons donc son histoire et ses oeuvres.

III

Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait, les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur. Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se faire de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se faire de ce supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. Se résigner et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du mourant. Ce fut celle de Confucius.

IV