Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 13
La première de ces vertus, l'âme de ces rites ou devoirs, est l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la race.
Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien supérieurs à ceux d'Aristote:
«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.
«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi, la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.
«Du souverain au sujet,
«Du père aux enfants,
«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur excellence et l'obligation de les accomplir.
«Ces cinq vertus sont:
«1º L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits du gouvernement, patrimoine de tous.
«2º La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à chaque citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient légitimement sans favoriser ni déshériter personne de sa part de droits.
«3º La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,» dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»
Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.
«4º La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité ni à soi-même ni aux autres.
«5º Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux hommes en société de voir clairement dans le coeur et dans les actions les uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?)
«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de notre société civile et politique respectables pendant leur vie, immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»
XXVI
Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq vertus réduites en gouvernement et en rites:
«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés par leurs nécessités à vivre en société.
«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit être obéie.
«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»
Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?
Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volonté de la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur ses devoirs, étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant l'exercice à des corps et à des magistrats, à des dictateurs révocables et responsables sous le régime des républiques;
Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.
Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les possède par le droit des armes.
Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent avec le droit de naissance sur un trône.
Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites, affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.
La sédition attente à la république;
Le sentiment légal se révolte contre la dictature;
L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la divinité des pontifes;
Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec l'épée la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;
Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.
Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le principe incontesté et humainement divin des sociétés.
Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les enfants.
Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.
Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la première famille n'a pas commencé par la république; la république suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en fait, émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre égal sur le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces conditions.
Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait ce que les fils ignoraient.
Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance. L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se confondaient naturellement dans son nom de père.
Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri, enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.
La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa volonté présumée sage. Cette obéissance d'instinct, de reconnaissance et de volonté donnait un caractère de moralité, de vertu, de divinité à la supériorité du père. Il représentait le père des pères, Dieu, de qui il émanait dans le mystère de la création et dont il tenait la place et l'autorité sur sa descendance. La première paternité fut donc une première royauté, la première famille une première monarchie de droit naturel ou de droit divin!
Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le moralise et qui le sanctifie.
C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.
Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de chaque empire.
Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.
XXVII
Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la législation du sentiment. Ni tyrans ni esclaves; un père sans tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père, voilà l'autorité.
Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.
Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité paternelle.
Le souverain est _le père et la mère_ de l'empire.
Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers leur propre père.
Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres jusqu'au culte extérieur.
Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par l'amour en bas.
Suivons:
Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante.
Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères de la grande famille.
Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées, remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence et par leur vertu.
Ce sont les ministres.
Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain, conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre;
D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la justice;
D'autres, de la police ou de l'ordre;
D'autres, de l'administration, etc., etc.;
D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui présenter des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux lois, et d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles mal séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire.
L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions publiques.
Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce.
Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.
XXVIII
L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité comme le premier objet de la société, passe avant la liberté.
La raison de Confucius est celle-ci: La liberté n'est que le bien de l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux aujourd'hui?)
Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités de l'ordre avec la dignité de la liberté.
Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique:
«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le fondement de tout.»
Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice.
L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire une juste application, il faut qu'il y ait des lois établies, des usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre.
Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté!
(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les autres!)
Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains.
«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a des devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à chacun ce qui lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent pas être honorés d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux hommes avec qui l'on vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux citoyens investis de différentes dignités. L'étude des cérémonies nous apprend comment on doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les ancêtres; elle nous enseigne à ne pas confondre les rangs.
«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des fonctions dans la société[2].»
[Note 2: Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant les Chinois.]
XXIX
Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres, n'attestent pas dans le législateur religieux une raison moins épurée que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles après lui que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de Wichnou ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine.
Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de représentant du peuple tout entier.
«Le _Ciel_, le _Tien_ ou _Dieu_, trois noms exprimant le Grand Être, répondit Confucius, est le principe universel; il est la source intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des générations qui les suivent. Témoigner au _ciel_ (Dieu) sa reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au ciel, on offrirait par la bouche du _Fils du ciel_ (le souverain) l'hommage aux ancêtres. Mais comme le _ciel_ et les esprits des ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans le firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.»
Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le _ciel_, auquel, comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui, par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement cette vie. Voilà toute la religion de nos pères.
Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et symboliques[3].
[Note 3: Mémoires du père Amyot, p. 108 (12e volume).]
XXX
Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du gouvernement.
«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs; il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.
«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul honneur auquel il prétend.
«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; il ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.
«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la miséricorde de l'Évangile?
«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages; il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais au delà.
«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent, chez lui, au profit de la vertu.
«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur toujours égale avec ses amis.
«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas.
«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors, c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.
«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur; et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié, il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»
--«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et heureux.
--«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimées par ce mot complexe _Ly_, que la société est fondée; c'est par ces trois principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois principes divins, incorporés par le _ciel_ dans notre nature, qui lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes, les pères et les enfants, les frères et les soeurs, tous sans distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans liens.»
XXXI
Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde, développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la _raison_, de la _conscience_, de la _convenance_. Platon n'est pas plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J. Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent concilier leur théorie avec tant de sagesse au commencement et tant de décadence de doctrines à la fin?
XXXII
Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples.
«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien, les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la convenance, si l'intelligence et l'amour de ces trois principes se développent dans leur coeur par la force naturelle que le Ciel (Dieu) a donnée à ces trois principes qui font l'homme social, tout changera de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi instruits et convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur juge, leur loi, leur gouvernement!...
«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du _grand Ly_ ou de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la convenance!»
--«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «_Le chef-d'oeuvre de l'humanité, c'est un gouvernement!_»
XXXIII
Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son ministère au roi se résument:
En propriété assurée et héréditaire;
Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;
Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux;
Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou fonctions publiques;
Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il manque à ses ancêtres qui _sont_ en lui; s'il manque à ses ancêtres, il manque au premier ancêtre, à l'_homme saint_ d'où est sortie toute la race humaine; s'il manque à ce premier homme, l'_homme saint_, il manque au _Ciel_ (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la vie. Les ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent aujourd'hui ne sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on ne saurait blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans que la racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?...
Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu, justice et providence de toute cette famille humaine!