Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 12
Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les oeuvres de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à peine dans un volume. Ce volume est à lui seul une bibliothèque. Connaissons donc le philosophe, nous connaîtrons mieux la philosophie.
XVI
Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de cathédrale dans le choeur des églises chrétiennes de notre moyen âge. Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains, petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure, a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le philosophe lui-même était un musicien accompli, c'est peut-être un instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les plis flottants du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du fauteuil; une espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane, coiffe la tête; une frange à longues torsades retombe du sommet de cette coiffure sur un large bandeau qui ceint le front du philosophe comme une tiare.
Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut, large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils, fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est droit et court, un peu renflé aux narines; la bouche n'a rien de l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et d'orgueil qui humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une expression de sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de surprendre une vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à ses semblables. Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une forme qui trahit le peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur sa poitrine. L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est celle de la vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette jeunesse mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté morale, encore plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on ne sent que la poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination, tandis que dans la tête de Confucius on sent la raison, la piété et l'amour des hommes, triple divinité de l'âme.
XVII
Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres.
Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement.
Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou veut me faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une de vous en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme d'une taille au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien d'attrayant; il est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers d'être contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez, mes filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je dois m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi naturellement ce que vous pensez. Au reste, _Chou-Leang-Ho_ compte parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite ligne du sage _Tcheng-Tang_, fondateur de la dynastie des _Chang_.»
«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses soeurs ne se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement vos ordres.»
«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre vertu et votre courage; vous ferez le bonheur de votre mari et vous serez vous-même heureuse entre toutes les mères.»
XVIII
C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison.
Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent encore comme une prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la piété est le premier mobile.
L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie de l'âge mûr.
À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret l'école du philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de la dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie de son administration.
Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf ans, il eut un fils; il lui donna le nom de _Ly_, par allusion au nom d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né.
XIX
À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en société; il entrait dans les plus petits détails des obligations particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et d'un meilleur rapport; s'ils n'en recueilleraient pas avec plus de facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent de celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses semblables sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont il avait besoin, il intimait ses ordres.
XX
La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère; il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par ses écrits à ses disciples, que la piété filiale, source de tous les devoirs pendant la vie des parents, était encore la source des bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il fit ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique doctrine des _Kings_ ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer et à commenter pour la Chine.
Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif, pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au monde.
Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le _kin_, est une espèce de lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une extrême ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans les brins d'herbe.
«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés sur son _kin_.
«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire admirer. Il accorda son kin, et le pinçant de manière à en tirer des sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, et accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut plus fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée et de la vie publique.»
Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils étaient eux-mêmes les plus purs et les plus estimés des jeunes gens du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect pour l'homme que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. C'est ainsi que Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui répercutait leur parole à l'univers.
XXI
Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la politique des princes ou réformer les moeurs, il voyagea comme Platon, semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais il revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces peuples, dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord, disait-il, faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des vocations, c'est la naissance; le premier des devoirs, après la famille, c'est la patrie!»
Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour.
À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité) lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison, une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique; puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle: «Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de frontière.»
Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les royaumes voisins pour aller, non prophétiser, mais raisonner dans tout l'empire où l'on parlait la langue de la Chine.
L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de ses pas fut l'occasion.
Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste, réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique.
C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur, Confucius est un consolateur; on sort de la conversation de Socrate réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la conversation de Confucius convaincu, édifié et charmé.
XXII
Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte, de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre, de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la logique qui enchaîne les effets aux causes; il se confesse homme faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la tradition. Il feuillette jour et nuit les _Kings_, ces livres historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre, il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les moeurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos moeurs nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dépourvue de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui sépare l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.
XXIII
Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples. Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est qu'il n'annonçait aucune nouveauté de nature à troubler le monde et à substituer un culte à un autre, une politique à une autre, une société à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni les prêtres, ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à étouffer sa voix dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des cours ou quelques désordres des multitudes, mais ces vices nuisaient à tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorité à son philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. C'était un conservateur et non un novateur.
Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?
C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui fit de son oeuvre le livre sacré de son temps.
Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses quand elles lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois dont il visita les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la condition à la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il refusa le don qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en propriété. Comme ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui dirent-ils, ce refus opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil?
«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.
XXIV
On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que c'était que ce philosophe:
«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence, ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait sur lequel il soit possible de se former.
«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous, que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la postérité?
«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»
[Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les Chinois comme chez les anciens législateurs européens.]
On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je tâche de ne manquer à aucun des rites.»
XXV
À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre, les moeurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative, philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et impartiale intimida les méchants et rassura les bons; sa politique ne fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. C'est à cette époque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et ses plus belles institutions.
Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se résume ainsi:
Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le _ciel_ est père de l'humanité.
C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a mis un juge en nous par la conscience.
Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques les uns envers les autres.
Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression extérieure de ces devoirs religieux et civils.
L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social, le bon gouvernement, la vertu.