Cours familier de Littérature - Volume 06
Chapter 11
Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent le suicide de l'homme social.
Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont faits les organes de cette théorie de _la liberté illimitée_, et qui ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et une brutalité.
Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre tous!
On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.
Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la nature pour les développer par la raison.
Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer, ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments sans réplique.
VII
Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:
1º Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement paternel.
2º Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence, c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus capables.
3º Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes, de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou à rendre à la communauté.
4º Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.
5º Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et dans le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui qui, au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et souvent inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, raisonne, discute, motive longuement et éloquemment, dans des préambules admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le motif, la nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin de les faire ratifier par la raison publique.
6º Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible? Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.
7º Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: C'est celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des magistratures de l'État.
8º Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous répondrez: C'est celui qui, après avoir donné par une éducation universelle, philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens de penser par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de se choisir le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison individuelle; c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des différents cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à l'État lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses moeurs.
9º Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus parfait et le plus conforme à la nature humaine civilisée et civilisable? Vous vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus grande multitude d'hommes sous les mêmes lois et sous la même administration, qui les a fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en industrie, qui a émoussé le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en société et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de quarante siècles!
Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par demande et par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi, de bon sens et de conscience.
VIII
Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers, industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; un gouvernement qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais qui s'est à peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de ses lois, a subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.
Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.
Et j'ajoute:
Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.
La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.
Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste empire.
Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;
Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.
IX
Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie, aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.
Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence militaire, entendons-nous bien).
Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par le mystère.
Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude, inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie, un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE, et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne soulève pas.
Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est possible de savoir.
X
Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature, mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en partie à quelque grande catastrophe du globe.
S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la submersion de sa race.
Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité, dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé de l'inondation à de nouveaux soleils.
C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa nouvelle patrie au pied du Thibet.
Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à l'oeil purement humain.
XI
Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent dès le premier jour des livres à la main.
Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrés, espèce de Védas de l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un peuple anéanti et renaissant.
Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris, chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?
XII
Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été écrit sur ce livre sacré des _Kings_ et une partie de ce que leur commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y méconnaître l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse morale et d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes et des dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV) le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme nous en parlons.
Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette étude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littéraires de Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les _Kings_:
«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne peuvent presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parlé que par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités dans les fragments disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers siècles de notre monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais par ce qu'ont conservé les autres peuples de l'histoire de la haute antiquité. Quoique ce que nous avons en ce genre se réduise en un petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils aient échappé à tant de naufrages.
On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à jeter les yeux sur les notes qu'on a mises à la tête de chaque _King_ dans la grande édition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a jamais poussé si loin les recherches et la critique pour aucun livre profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_. Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens; donnons une petite notice de chacune............................... ...................................................................
«Les _Kings_ ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des Indous), nous le devons à ces livres....
«Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain chinois, il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la connaissance des moeurs dans cette longue suite de siècles, détails d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de l'authenticité du _Chi-King_. Trois cents pièces de vers dans tous les genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si continuellement, les peintures des moeurs y sont si naïves et si particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale, mais qui puisse même leur être comparé! «Les six vertus, dit Han-Tchi, sont comme l'âme du _Chi-King_; aucun siècle n'a flétri les fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en fera éclore d'aussi belles.»
«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le _Chi-King_, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»
XIII
S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites parle des _Kings_, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur caractère en ces termes:
«De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus d'imagination que de discernement, plus de vertu que de critique, décidaient sans façon que les _Kings_ étaient des livres, sinon antérieurs au déluge, du moins de peu de temps après; que ces livres n'avaient aucun rapport avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les entendre dans un sens purement mystique et figuré. Le pas était glissant pour un homme que le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec le préjugé général que le soleil éclaire l'Occident seul de tout son disque, et ne laisse tomber sur le reste de l'univers que le rebut de ses rayons. Le moyen de s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels que les Chinois, eussent écrit des annales, composé des poésies, approfondi la morale et la religion avant que les Grecs, maîtres et docteurs de l'Europe moderne, eussent seulement appris à lire! Comment se persuader que, tant de siècles avant Alexandre, ces barbares de l'extrême Orient eussent pris dans leurs livres un ton si sublime de vérité, de noblesse, d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne trouve que des lueurs dans les chefs-d'oeuvre de Rome, et qui mettent ces livres (les _Kings_) au premier rang après nos livres saints pour la religion, la morale, la plus haute philosophie?»
XIV
Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées depuis que la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi peut-on affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et sur la politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs notions sont restées dans les bibliothèques.
XV
Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité de ce peuple qu'il faut l'étudier; c'est donc dans les écrits littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du plus grand philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous allons retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés sous sa main.
Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie, toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius résume en lui seul la raison d'un hémisphère.