Cours familier de Littérature - Volume 06

Chapter 10

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Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé. Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau pour l'écouter jusqu'au bout.

XXIX

Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de moi. Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le tombeau d'Absalon et la fontaine de Siloé.

C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces coeurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce deuil, avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, enfant de douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses frères inconnus!

XXX

Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.

Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.

«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent l'emporte au désert ou à la plage de la _grande_ mer avec le même mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothéose.»

XXXI

Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la fumée de la tente.

En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une halte à ce tombeau:

Ô harpe, qui dors sous la tête, Sous la tête du barde roi, Veuve immortelle du prophète, Un jour encore éveille-toi! Quoi! Dans cette innombrable foule Des hommes, qui parle et qui coule, Il n'est plus une seule main Qui te remue et qui t'accorde, Et qui puisse un jour sur ta corde Faire éclater le coeur humain?

Es-tu comme le large glaive Dans les tombes de nos aïeux Qu'aucun bras vivant ne soulève Et qu'on mesure en vain des yeux? Harpe du psalmiste, es-tu comme Ces gigantesques crânes d'homme Que le soc découvre sous lui, Grands débris d'une autre nature Qui, pour animer leur stature, Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?

Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à cette harpe sacrée:

Faut-il avoir, dans son enfance, Gardien d'onagre ou de brebis, Brandi la fronde à leur défense Porté leurs toisons pour habits? Faut-il avoir, dans ces collines, Laissé son sang sur les épines, Déchiré ses pieds au buisson? Collé dans la nuit solitaire Son oreille au pouls de la terre Pour résonner à l'unisson? .......................... ..........................

Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme, De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme, Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpité, Comme un clavier touché d'une main lourde et forte, Dont la corde d'airain se tord brisée et morte, Et que le doigt emporte Avec le cri jeté!

Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles, Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes, Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël Fait, après trois mille ans, dans les choeurs de nos fêtes, D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes, Résonner les tempêtes Et fulgurer le ciel? .......................... .......................... Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes; De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don; Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses, Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses De ton impatient pardon!...

Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes, Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes. Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés; Et, comme l'Océan dévore son écume, Son âme, engloutissant le mal qui le consume, Dévorait ses iniquités.

Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore! Les rocs de Josaphat en gardent la senteur. Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage, Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges, Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages Des larmes du divin chanteur! .......................... ..........................

J'ai vu blanchir sur les collines Les brèches du temple écroulé Comme une aire d'aigle en ruines D'où l'habitant s'est envolé! J'ai vu sa ville, devenue Un vil monceau de poudre nue, Muette sous un vent de feu, Et le guide des caravanes Attacher le pied de ses ânes Aux piliers du temple de Dieu! Le chameau, qui baisse sa tête Pour s'abriter des cieux brûlants, Dans le royaume du prophète N'avait que l'ombre de ses flancs, Siloé, qu'un seul chevreau vide, N'était qu'une sueur aride Du sol brûlé sous le rayon, Et l'Arabe, en sa main grossière Ramassant un peu de poussière, S'écriait: C'est donc là Sion! .......................... ..........................

Mais, quand sur ma poitrine forte J'étreignis la harpe des rois, Le vent roula vers la mer Morte L'écho triomphal de ma voix; Le palmier secoua sa poudre, Le ciel serein de foudre en foudre Tonna le nom d'Adonaï; L'aigle effrayé lâcha sa proie, Et je vis palpiter de joie Deux ailes sur le Sinaï! .......................... ..........................

Est-ce là mourir? Non, c'est vivre Plus vivant dans tous les vivants! C'est se déchirer comme un livre, Pour jeter ses feuillets aux vents! C'est imprimer sa forte trace Sur chaque parcelle d'espace Où peuvent plier deux genoux!... Et nous, bardes aux luths sans âme, Qui du ciel ignorons la gamme, Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...

Dans l'Orient, riche en symbole, Ainsi quand des saints orateurs La pathétique parabole Fait fondre l'auditoire en pleurs, Le prêtre suspend la prière, Il va de paupière en paupière Éponger l'eau de tous les yeux; Et de cet égouttement d'âme Il compose un amer dictame Qui guérit tout mal sous les cieux!

Ainsi sur ta corde arrosée, Par le divin débordement, Tes larmes, comme une rosée, Se boiront éternellement Ô berger! que l'eau de ta coupe Avec la nôtre s'entrecoupe Pour abreuver tous les climats! Ton Jéhovah dort sous ses nues Et d'autres races sont venues!... Mais on pleure encore ici-bas!

LAMARTINE.

XXXIVe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.

I

Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine; comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.

Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par excellence.

La littérature en Chine est presque entièrement politique et législative.

Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer, si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même temps un cours de pensée et de raison publique.

Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir que cette pensée n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu, et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. Laissons l'utopie aux vers: la prose est la langue de vérité.

II

Le chef-d'oeuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.

Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et reconnus;

Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;

Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et commune qui gouverne cette anarchie;

Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans la société;

Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;

Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements, nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et craindre la loi;

Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un seul contre tous en tyrannie;

Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures, religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de vengeance même si un droit est violé dans sa personne;

Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté exige le sang de ses enfants;

Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'oeuvre de cette création d'un gouvernement par l'homme.

Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.

Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle un gouvernement.

III

Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité morale parmi les êtres créés.

Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en action.

Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans cesse ses gouvernements.

Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel, les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de notre Europe.

Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.

Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands hommes et pour dérider nos populaces?

IV

Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.

Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments d'ordre social.

Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies infranchissables entre les castes.

Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois, mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les dépouilles du monde.

Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples. Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion: «Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État, c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas encore venue même dans la littérature d'état.

Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses principes de gouvernement;

Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle, est romain;

Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait dans la lumière du cap Sunium;

Bossuet est hébreu;

Fénelon est cosmopolite et imaginaire;

Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le _Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son _Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a pitié du législateur politique.

Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.

V

Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A. Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles, d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu, souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi, disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!

VI

Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'_anarchie_ la liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.