Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 9

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Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai à mon oncle: c'était l'esprit le plus accommodant et le coeur le plus facile à émouvoir qu'il y eût sous une poitrine d'homme. «Eh bien!» me dit-il en souriant, «nous allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu'il remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue à conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras avec la Jumelle.»

Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement à son petit frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre boeufs: comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l'épaule; comme quoi celui-là était plus sensible à la voix qu'à l'aiguillon; comme quoi le roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui pour reprendre coeur à l'ouvrage; comme quoi le blanc était si apprivoisé et si doux qu'on pouvait s'accouder en sûreté, pour se reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secouât seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de blesser un enfant! Puis il se hâta d'atteler les quatre taureaux à une charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre, derrière les jardins, d'où l'on apercevait, sur la colline opposée, à travers les bois, le village d'Ancey et la fumée du toit de la maison de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa destinée.

XV

À la fin de la journée, après avoir dételé, jeté le trèfle dans le râtelier, chaussé ses souliers et passé sa veste, il ne parut point à la cuisine pour recevoir, comme à l'ordinaire, son écuelle des mains du vieux Joseph. Il se glissa inaperçu dans le creux du ravin qui descend du château dans l'étroite vallée d'Arcey; il gravit, non s'en s'arrêter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpée au sommet de laquelle est bâtie la petite et noire église du village, et il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la maison de la Jumelle. Elle l'avait bien vu venir de loin par le sentier des chèvres, mais elle n'avait rien osé dire, et elle s'était en allée dans le verger, derrière la maison, pour le laisser seul avec son père.

Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le père de sa future on ne peut que le deviner; mais tout se passa sans doute de bon accord et de bonne grâce, car la nuit était déjà tombée toute noire sur la montagne et sur la vallée que le père et le prétendu, le visage ouvert par la confiance et par la bonne amitié, étaient encore assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage blanc, pendant que la Jumelle, rappelée du verger, debout et modeste derrière son père, était invitée par lui et résistait longtemps à boire un doigt de vin dans le verre de son fiancé.

XVI

Cette soirée fut sans doute la plus belle et peut-être la seule belle de la vie du pauvre Didier jusqu'à ce jour. Son coeur s'ouvrit pour donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente félicité. Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au château; la Jumelle, avec la permission de son père, l'accompagna jusqu'à la croix de pierre qui marque la place où finit le village et où commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'éloigna, les yeux baissés, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut à portée d'être entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire vallée du pont de Pany, et quand il commença à remonter le ravin plus étroit, plus rapide et plus sombre qui mène par les bois au château, alors son coeur trop plein ne put se contenir davantage, et il éclata, comme une détonation de l'âme trop chargée, dans le silence, dans le désert et dans la nuit.

XVII

Cette explosion de son âme ignorante et simple donna à sa voix, ordinairement faible et douce, un volume de son et une énergie de vibration qui faisaient frémir les feuilles des arbres comme un souffle de tempête, tempête de sentiments et de joie dans un coeur d'adolescent, qui se communiquait par l'écho des rochers de la vallée à la nature inanimée, et qui semblait vouloir porter jusqu'à la cime des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le retentissement, l'enthousiasme de son bonheur.

Un hasard me rendit témoin de cette scène nocturne du délire lyrique d'un pauvre toucheur de boeufs.

Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, après l'ouvrage, on s'était aperçu au château de l'absence du petit Didier. Les rumeurs de la matinée dans les champs et les indiscrétions de la couturière avec les jeunes filles en avaient divulgué le motif. Tout le monde, à l'exception des rivaux un peu jaloux, se récriait sur le bonheur du toucheur de boeufs. On en plaisantait à la table rustique; on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le pays, qui avait le choix entre les prétendants de tous les villages, eût choisi pour son fiancé un pauvre adolescent qu'on se figurait encore enfant à cause de la candeur de son esprit et de la docilité de son caractère. Ses camarades l'appelaient l'_innocent_, mot qui confine chez eux avec l'idiotisme. On se promettait de rire du fiancé à son retour, et, comme la nuit était tiède, la lune éblouissante dans le ciel, on voulut devancer ce retour de Didier en allant en masse, filles et garçons, au-devant de lui par le sentier d'Arcey, les uns pour le féliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de son bonheur, celles-là pour lui faire un de ces enfantillages par lesquels on éprouve, dans les campagnes, la crédulité ou le courage des jeunes gens.

Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait jouir aussi de la surprise ménagée maladroitement au pauvre Didier.

XVIII

La gorge, profondément encaissée entre les rochers, est encore rétrécie par l'ombre des grands chênes qui descend du château dans la vallée d'Arcey. Elle est interrompue au milieu par un rocher taillé à pic qui la ferme complétement dans toute sa largeur. Cette roche, semblable à un degré d'escalier colossal de trente coudées de hauteur, a été polie et rendue glissante comme le marbre, sans doute par la chute de quelques cascades que la terre a bues depuis plusieurs siècles. Pour la rendre un peu moins inaccessible aux bergers et aux journaliers qui veulent abréger le chemin d'Arcey au château, mon grand-père y avait fait complaisamment creuser au ciseau, par le tailleur de pierre, cinq ou six entailles en corniches, de la largeur d'une demi-main, pour que les paysans qui veulent la descendre ou la gravir pussent s'y cramponner avec les doigts ou y appuyer l'orteil sans crainte d'accident. Des buissons, touffus de genévriers, surmontés et assombris par d'énormes hêtres, couronnent le sommet de la roche du côté du château.

Les garçons et les filles de la ferme étaient dérobés aux rayons de la lune par l'épaisseur obscure de ce fouillis. Le vieux Joseph et moi nous étions assis avec eux, attendant en silence le fiancé.

XIX

Aux premiers échos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la vallée d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il marchait d'un pas tantôt lent, tantôt précipité, comme si ses pas avaient involontairement suivi les rhythmes tantôt suspendus, tantôt accélérés des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux bruissaient en roulant sous ses souliers ferrés; il tenait à la main, par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier écorcé, armée de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, à coups répétés, les buissons du sentier et les branches pendantes des rameaux des bois sur la route, comme s'il eût porté un défi à toute la nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de chênes blanchis par la lune sur la lisière de la forêt. Il suspendait alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait avec une force nouvelle, à mesure qu'il approchait du fond de la vallée et de la clairière de gazon et de rocaille où la gorge du château commence à monter vers la roche. Sa voix plus accentuée et plus rapprochée nous permettait de saisir à l'oreille ses paroles confuses et désordonnées. Ces paroles étaient à son insu une ode ou un dithyrambe. J'en fus tellement frappé, et elles se gravèrent tellement dans la mémoire des gens du château, par suite de l'émotion de la scène qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi nettement qu'au moment où elles résonnaient du creux de la vallée dans mes oreilles d'enfant.

XX

«Place au petit Didier!» chantait-il sur un rhythme lent et sur un air pastoral du pays dont je voudrais pouvoir écrire ici les notes tantôt traînantes comme la charrue, tantôt fougueuses comme le galop des poulains dans les prés, tantôt liquides et ruisselantes du gosier comme les refrains inarticulés des tyroliennes. «Place au petit Didier!» disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant sur sa tête:

«C'est moi qui suis le fiancé, le fiancé de la Jumelle! Place à moi! place à moi! place à moi!

«Le père m'a pris par la main!

«La mère a étendu la nappe!

«La fille a rougi!

«Elle a rougi de bonne grâce, comme le vin dans le verre!

«Elle s'est en allée, en allée au verger, derrière le gros poirier!

«Le père m'a versé à boire!

«Il m'a versé à boire!

«Il m'a dit:--Parle, je t'écoute!

«Et je n'ai rien dit, rien dit pendant la première bouteille.

--«Femme, apportes-en une seconde!

«Et je n'ai rien dit encore!

«Mais à la troisième il m'a dit:

--«Je te comprends; tu auras ma fille.

«Et mon verre m'est tombé des doigts!

«Et des gouttes de mes yeux ont mouillé mon pain!

--«Est-ce bien vrai? que j'ai dit.

--«Mère, va chercher la Jumelle derrière le poirier, et qu'elle le dise elle-même!

«Et elle est venue, et elle m'a dit:--Je te veux bien.

«Et nous avons bu dans le même verre!

«Et nous serons fiancés samedi qui vient!

«Place à moi! place à moi!

«Rochers, buissons, cailloux, branches qui me barrez le chemin, me reconnaissez-vous? Je suis le petit Didier.

«Je suis le toucheur de boeufs!

«Je suis le garçon de charrue!

«Je suis le roi! je suis le roi! je suis le roi des hommes!»

Et, en battant les buissons avec le manche de son aiguillon qui réveillait les oiseaux sous les feuilles:

«Merles,» continua-t-il, «envolez-vous!

«Envolez-vous, merles!

«Allez dire aux nids des bois d'Arcey que vous m'avez vu!

«Que vous avez vu le petit Didier, qui chante à présent mieux que vous!

«Rossignols, rossignols, mes amis, dont la femelle est dans le nid comme la Jumelle est là-haut qui m'écoute, allez le dire à vos petits!

«Vous n'êtes pas plus joyeux que moi!

«Vous ne savez pas de plus douces chansons!

«J'étais muet, j'étais muet comme vous en hiver; le vin et l'amour m'ont fait chanter!

«Chanter comme vous. Écoutez-moi! écoutez-moi, et taisez-vous!

«Silence! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l'écluse!

«Silence! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit!

«On ne doit entendre que moi aujourd'hui depuis le clocher d'Arcey jusqu'à la roche de Sombernon!

«Lune, regarde-moi et va le dire aux étoiles!

«Tu as vu le fiancé de la Jumelle! C'est moi! c'est moi!

«Allons! mes boeufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnaître?

«Je jetterai le trèfle à pleines brassées dans la mangeoire!

«J'y jetterai le sel à pleine poignée!

«Il faut que tout le monde soit content aujourd'hui!

«Demain je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon!

«Nous labourerons droit! mes amis, droit et profond! au lever du soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds!

«Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu! Vous n'y monterez pas plus haut que mon coeur qui chante avec vous!

«Je suis le fiancé! je suis le fiancé de la Jumelle! Place à moi!»

XXI

Tout le monde se taisait sous l'ombre des branches qui faisait une double nuit au-dessus de la roche coupée. «Est-ce bien lui? est-ce bien possible, se disaient tout bas les garçons en retenant leur rire, que ce pauvre Didier, qui n'a jamais dit un mot plus haut que l'autre, chante aujourd'hui comme un ménétrier qui s'en retourne de la fête?--Et qu'il parle aux merles, à la lune, aux étoiles, aux boeufs et aux alouettes?» ajoutaient les filles.

Mais ce _Te Deum_ de l'amour continuait et se renforçait toujours en se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des souliers à clous du toucheur de boeufs sur la rocaille, les coups de la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d'un homme qui gravit une pente.

Bientôt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait le sentier, ôta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie découpées par le tailleur de pierre pour faciliter l'ascension aux bergers, et se hissa presque au niveau du dernier échelon de pierre où nous étions cachés pour le surprendre.

À ce moment les garçons et les filles, se levant tous à la fois de leur cachette, jetèrent un de ces grands cris qu'on appelle dans le pays _chuffer_, cris que poussent de temps en temps, pour s'égayer, les bûcherons dans la forêt, les vendangeurs dans les vignes, les faucheurs dans les prés, les moissonneurs à la fin du champ de blé!

XXII

Le petit Didier, surpris et effrayé de cette clameur inattendue dans la solitude et dans la nuit, et des éclats de rire qui suivirent cette exclamation, s'arrêta suspendu sur le flanc de la roche, les deux mains crispées sur des touffes de bruyère qui portaient le poids de son corps. Les garçons et les filles se montrèrent alors, et, s'avançant en ricanant vers lui: «Pauvre innocent, lui criait-on de toutes parts, tu ne vois donc pas qu'on se moque de toi depuis ce matin? Toi! le fiancée de la plus belle fille du pays? Est-ce que tu rêves? Est-ce que tu n'as pas vu que le père t'a fait boire pour rire ses trois bouteilles de vin qui te font chanter, et que la fille, d'accord avec nous pour t'attraper, t'a fait croire qu'elle se fiancerait avec un toucheur de boeufs, elle qui a refusé des fils de meunier et des fils de propriétaire? Allons! mon pauvre Didier, rentre dans ton bon sens et ravale ta joie et ta chanson; tu ne seras jamais que le jouet de tout le monde et de la Jumelle.»

À ces mots, qui jetèrent tout à coup le froid de la moquerie sur le feu de l'enthousiasme, le petit Didier, concevant un humble doute, sentit son coeur lui manquer dans la poitrine. Ses doigts, ouverts comme par une main de force, se détachèrent des deux touffes de bruyère qui le soutenaient sur l'abîme; son orteil détendu glissa sur l'étroite corniche qu'il avait saisie comme point d'appui pour enjamber le sommet du précipice; il glissa le long du rocher et roula évanoui et sanglant le front sur les pierres, sans pousser un cri.

XXIII

Effrayés de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garçons et les filles se précipitèrent par tous les sentiers au bas de la roche à son secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent jusqu'au village d'Arcey.

La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, écoutait d'en haut le chant de son fiancé; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe restée aux branches du chemin, ses cheveux épars, les bras tendus. Jamais je ne vis rien de si pathétiquement beau que cette Niobé de chaumière sur le corps de son fiancé, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui tombaient sur le front de son amant, le rappelèrent à la vie.

La première parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. «Ce n'est pas la chute» dit-il, «qui m'a fait mourir, c'est l'idée que tout mon contentement n'était qu'un songe.»

Pour bien le convaincre que le consentement du père et celui de la fiancée étaient sérieux, la Jumelle et son père le ramenèrent, en le soutenant du bras, coucher dans leur grange.

Quelques jours après on célébra à Arcey et au château les fiançailles du petit Didier et de la jolie paysanne.

Voilà la première ode que j'entendis; voilà comment je compris que le besoin de chanter, quand l'âme est émue jusqu'à l'enthousiasme par la joie, est un instinct inné de l'homme chez le paysan comme chez le lettré. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forcé, pour ainsi dire, dans l'homme, quand l'âme est émue jusqu'à la stupeur de ses facultés par une poignante douleur. J'en fis l'expérience sur moi-même bien des années après l'aventure lyrique du petit bouvier.

XXIV

Je venais de perdre ma mère. Ce fut la plus grande douleur de ma vie; je me croyais à peine la force de survivre. Absent de la maison paternelle à l'époque de l'accident qui abrégea ses jours, je revins en hâte auprès de son cercueil pour ensevelir ses chères dépouilles dans le cimetière de campagne du village que nous habitions dans notre enfance, et dont elle préférait le séjour de paix à tous les lieux de la terre. J'avais suivi à pied le cercueil porté à bras, par quatre paysans de nos amis, à travers les sentiers escarpés d'une chaîne de montagnes, creusés dans un océan de neige. La prostration de l'âme m'empêchait de sentir la fatigue et le froid d'un âpre hiver pendant ce lugubre convoi.

À midi, quand j'eus accompli ce funèbre devoir, et déposé avec le cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle de famille, entre l'église rustique et le jardin du château de Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire dormait les premiers jours de son éternel sommeil.

Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir par les mêmes sentiers de la montagne, se reposaient et se réchauffaient à table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans une petite cellule voûtée qui servait autrefois d'archives au château. Cette cellule est située au dernier étage d'une tour d'où le regard domine le cimetière du village, l'église et le clocher. Brisé de lassitude et de désespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de son maître.

Étendu ventre à terre sur le carreau, je soutenais ma tête sur mes deux mains accoudées du côté de la fenêtre. Je pouvais voir ainsi tomber à flocons la neige qui recouvrait déjà le toit de la tombe et le cèdre pyramidal qui sert de cyprès à ce tombeau du Nord. Je voyais ainsi, à travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la cloche. Cette cloche présentait sa large gueule et sa lourde langue aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux nuages et se retirer d'horreur, après avoir crié, dans l'ombre des voûtes. Ses lentes vibrations se répercutaient si mécaniquement sur le tympan de ma tête brisée de douleur et d'insomnie que mes pensées suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles prenaient insensiblement pour gémir et pour pleurer le rhythme de cette sonnerie des morts. Aussi, après quelques volées, toute ma douleur chantait en moi, en me déchirant les sens et le coeur; mais ce désespoir chantait véritablement, sur les deux ou trois notes de la cloche, l'hymne de deuil et de tendresse à ma mère absente à jamais de mes yeux.

Comme dit _Dante_, le divin poëte du surnaturel, semblable en cela à _celui qui parle et qui sanglote à la fois_, mes sanglots prenaient le rhythme de ce glas funèbre, et je chantai ainsi en moi une ode de larmes à la mémoire de cette mère chérie et perdue, ode que je ne retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais, je n'écrirais pas, car l'extrême douleur a son mystère de pudeur comme l'extrême amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des géomètres, et les _moyennes_ ne s'élèvent jamais aux excès des sensations et aux énergies ineffables du coeur humain. Du berceau et de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mère lègue son âme à ses enfants et jusqu'aux bénédictions qu'elle va répandre du ciel sur eux, ce gémissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes que de notes, contenait tout ce qui réchauffe, tout ce qui console, tout ce qui bénit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide de la vie!

Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et, quand elle se tut, je me relevai de terre indigné contre moi-même d'avoir chanté.

XXV

Mais ce n'était pas la volonté qui avait chanté en moi, c'était l'instinct. Les grandes émotions, même celle de la mort, sont lyriques. J'ai vu expirer un jeune homme et une jeune femme en chantant. Leurs âmes s'envolèrent dans deux strophes dont la cadence musicale faisait un horrible contraste avec la mort. Ils se pleuraient eux-mêmes en harmonieux gémissements, et leurs oreilles semblaient jouir de leurs propres lamentations.

XXVI

Quant au patriotisme, on sait, par l'expérience de Tyrtée et de tous les poëtes, ces musiciens nationaux, combien la mort même pour la patrie inspire le chant. Nous n'avons qu'à citer pour la France cette explosion merveilleuse de _la Marseillaise_, dont nous avons connu l'auteur et dont nous avons fait le récit dans une de nos histoires: c'est la poésie du sol, le lyrisme de la patrie, le chant des trois cents Spartiates dont un écho s'est retrouvé en France dans les montagnes du Jura en 1792.

Voici ce récit.

Tout se préparait dans les départements pour envoyer à Paris les vingt mille hommes décrétés par l'Assemblée. Les Marseillais, appelés par Barbaroux sur les instances de madame Roland, s'approchaient de la capitale. C'était le feu des âmes du Midi venant raviver à Paris le foyer révolutionnaire, trop languissant au gré des girondins. Ce corps de douze ou quinze cents hommes était composé de Génois, de Liguriens, de Corses, de Piémontais expatriés et recrutés pour un coup de main décisif sur toutes les rives de la Méditerranée, la plupart matelots ou soldats aguerris au feu, quelques-uns scélérats aguerris au crime. Ils étaient commandés par des jeunes gens de Marseille, amis de Barbaroux et d'Isnard. Fanatisés par le soleil et par l'éloquence des clubs provençaux, ils s'avançaient aux applaudissements des populations du centre de la France, reçus, fêtés, enivrés d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se succédaient sur leur passage. Le prétexte de leur marche était de fraterniser, à la prochaine fédération du 14 juillet, avec les autres fédérés du royaume. Le motif secret était d'intimider la garde nationale de Paris, de retremper l'énergie des faubourgs, et d'être l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les girondins avaient fait voter à l'Assemblée pour dominer à la fois les feuillants, les jacobins, le roi et l'Assemblée elle-même, avec une armée des départements toute composée de leurs créatures.