Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 8
De là aussi la poésie lyrique, dans laquelle l'âme se chante à elle-même ou chante aux autres âmes ce que la simple parole parlée ou écrite lui semble insuffisante à révéler.
III
Ce besoin de chanter, besoin tout à fait irréfléchi, mais impérieux comme un instinct, n'est pas seulement propre aux poëtes; il est sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les enfants, et même dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux, ces poëtes de l'air, du chaume ou des bois.
Cet instinct est surtout développé dans tous ces êtres chantants par les circonstances intérieures ou extérieures de leur vie, par l'âge, par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de vie et de sensations qui déborde des sens, et qui a besoin de se répandre en effusions mélodieuses, même quand ces effusions mélodieuses n'ont pas d'autre écho que notre oreille. C'est l'ivresse de l'âme qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui fait crier ou gémir le coeur et la voix sous le poids de bonheur, d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.
Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du coeur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux d'entendre un chant; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais qui ont des coeurs et qui aiment à retrouver leurs impressions inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races humaines entendent résonner leurs propres mélodies.
IV
Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est frappé. L'émotion est le battant de l'âme.
Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas, du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré, tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits coeurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?
V
Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler lui-même sa voix.
Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!
Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix dont elle n'a pas même la conscience!
Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-même par des notes qui se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues!
Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage!
Si vous demandez à chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du coeur, voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail, il chante; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la mélodie et le diapason; c'est Dieu lui-même qui a composé cette musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions inarticulées de l'air écrit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.
VI
Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes émotions du coeur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est pieux.
Dans tous les pays l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée; la mère chante près du berceau de son enfant; la nourrice chante en souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir; les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux de l'Helvétie.
Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est la parfaite image du coeur humain, que la présence divine rend plus mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs, chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en hymnes et fait éclater par le chant ses extases.
Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme chante comme Tyrtée, comme Rouget de Lisle ou comme Béranger dans quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats; et, quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune victoire n'est complète qu'après que le _Te Deum_, qui pousse l'armée et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!
Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus éclatants symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme, d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces moments-là.
Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privée ou dans son existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix!
Je ne parle pas de nous autres poëtes: la nature impressionnable, et jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés: ils ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques. Qu'on me permette d'en citer un exemple dont je fus témoin dans mon enfance, et dont l'impression, quoique puérile, s'est retrouvée toujours dans mon souvenir.
VII
J'avais douze ans; j'habitais le vaste château d'un de mes oncles, l'abbé de Lamartine. Ce château était situé dans la sombre vallée d'Urcy, aux environs de Dijon. Isolé de toute habitation, il ressemblait à une immense abbaye de chartreux, bâtie dans les plus âpres solitudes des forêts. Cette demeure claustrale était de tous côtés entourée et comme étouffée par les grands bois. Les loups et les sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses à perte de vue des jardins, pour venir boire dans les étangs et dans les sources, sous les hêtres.
L'édifice, construit et approprié avant la Révolution pour la nombreuse famille de mon grand-père, était trop vaste pour un célibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans l'obscurité et dans la liberté de son désert. Un petit ménage de solitaire séquestré du monde aurait été perdu dans ces grandes salles et dans ces immenses parterres. Pour animer ce séjour et pour occuper ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir lui-même ses terres considérables, défrichées çà et là sur les lisières de ses grands bois.
Le château, malgré sa belle architecture italienne et ses traces d'antique élégance, était devenu ainsi une magnifique ferme. Les chevaux de labour, les boeufs d'attelage, les troupeaux de moutons importés d'Espagne remplissaient de mugissements, de bêlements les nombreuses étables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme, charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure. Ils s'asseyaient, le matin, à midi et le soir, à la longue table de noyer bordée de bancs, sous les voûtes enfumées de la vaste cuisine.
Un vieux cuisinier, nommé le père Joseph, et qui était en même temps l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au coin de l'âtre, les servantes et présidait aux repas. Le vieux Joseph, qui m'avait vu naître et qui voyait en moi l'héritier présomptif du château, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je passais une partie des jours à côté de lui, à la cuisine, à écouter les vieilles légendes de la famille, qu'il se plaisait lui-même à me raconter.
J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme; je regardais fumer le lard appétissant sur son lit de choux dorés, au milieu de la table, le fromage écumant de crème blanchir sur les longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin, modérément, mais libéralement distribué par rations inégales, selon le travail et l'âge, brillait dans les verres. La conversation, animée par ces petites gouttes de vin à la fin du repas, n'était nullement gênée par ma présence.
VIII
Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du château et des deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais même les personnages de cette chronique, car, aux époques des sarclages, des moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles de ces deux villages venaient résider en masse au château, portant leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les blés, couper les orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les moutons. Le soir, après la journée, mon oncle leur permettait de se réunir, avec les garçons de la ferme, dans une immense salle du rez-de-chaussée, pavée en marbre et décorée de lambris vermoulus. Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je ne manquais jamais de me mêler à ces rondes, et je bondissais de joie naïve et précoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.
Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou moissonner pour le château.
IX
Je la vois encore en idée, et, toutes les fois que je passe en chemin de fer en vue des sombres croupes des forêts d'Urcy, d'Arcey et du pont de Pany, croupes boisées qui me cachent le toit du château désert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour savoir si elle conserve encore, après tant d'années, quelques traces des charmes véritablement attiques dont cette _Chloé_ des Gaules enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur.
Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la Grèce et l'antiquité savaient bien que la vraie beauté de la femme n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond doré poussaient très-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles à peine ondées de ces cheveux. Leur duvet, plus coloré de teintes cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des yeux rêveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, rangées dans leurs alvéoles roses comme celles d'un agneau à sa première herbe; un teint que l'ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d'une enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains effilées, des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme deux pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un caractère doux, sérieux avant l'âge; des silences, des rougeurs, des timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs, telle était la _Jumelle_. Je n'ai guère retrouvé que dans les îles de l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes.
X
À l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son Daphnis.
Ce Daphnis était un jeune toucheur de boeufs du château, que mon oncle avait pris par charité à une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui, de berger de chèvres, était devenu avec l'âge toucheur de boeufs. Il avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange, ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu grandir sans s'en apercevoir; accoutumés à ne le compter que pour un enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart, debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans une écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l'appelait par habitude le petit Didier.
C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus, au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules arquées, au poing solide comme des noeuds de chêne. Mais une certaine naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu'on prenait mal à propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une apparence d'infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à sa complaisance, qui était infatigable.
Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux boeufs, l'avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de tous ces services de surcroît qu'en le raillant sur son obligeance envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en souriant d'un air un peu confus qui encourageait à le railler davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif, appelaient le souffre-douleurs du château. Sa patience et son silence allaient jusqu'à l'apparence de l'apathie. À force de le voir patient, on se figurait qu'il était impassible.
Il n'en était rien cependant; sa naïveté n'était que l'excès de sa bonne foi. Son idiotisme d'attitude, démenti par la lucidité et par l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son coeur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne jamais répondre à ces railleries; il ne les prenait avec raison que pour des familiarités caressantes.
Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-même comme celui qui était le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu'il touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attelés à la charrue, dans les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d'où il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ; souvent il me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à l'extrémité d'un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom, et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et traînante du bouvier qui gouverne la charrue.
XI
Le petit Didier n'avait pu voir impunément, depuis son enfance, la Jumelle grandir et embellir à côté de lui; il l'aimait sans savoir ce que c'était qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante, recueilli par charité dans le château, il se considérait comme si subalterne, en naissance, en rang, en esprit, à tout le monde dans la ferme et à tous les jeunes garçons des deux villages voisins, qu'il aurait regardé comme un sacrilége de penser seulement à courtiser honnêtement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les yeux jusqu'à elle, et, le seul symptôme auquel on pût soupçonner son amour, c'était la rougeur de son visage ordinairement pâle et le tremblement de sa forte main en lui présentant, comme aux autres faneuses, l'écuelle de cuivre pleine d'eau de la source où elle buvait debout quand on se levait de table après le repas de midi.
À la danse des veillées, dans le grand vestibule, le petit Didier n'osait pas même se mêler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle. Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et qu'un danseur, l'élevant de terre dans ses deux bras, comme c'est l'habitude à la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de triomphe et de joie qui sont l'_évohé_ rustique de ces fêtes de village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prétexte pour s'éloigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin ou à l'étable.
Excepté le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses camarades auraient répondu par un éclat de rire à toute allusion à un amour si disproportionné. On était si accoutumé à ne le compter pour rien, et à confondre sa puérilité silencieuse avec une espèce d'idiotisme, qu'on ne se demandait même pas s'il avait un coeur.
Mais la Jumelle s'en était aperçue depuis longtemps à elle toute seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix la plus douce en lui parlant; elle recevait, à table, à la maison ou dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait instinctivement, avec une familiarité confiante et avec une sorte de plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptât pour son prétendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son _serviteur_. C'est le nom dont les paysannes de mon pays désignent ces aspirants timides à leur amour, qui veulent, comme Jacob, mériter beaucoup avant de demander quelque chose.
XII
Cependant la merveilleuse beauté de la Jumelle, célèbre déjà dans tous les villages voisins, attirait à son père de nombreuses demandes en mariage; mais, chaque fois que son père lui parlait de ces propositions, faites pour flatter sa vanité, elle répondait qu'elle était trop jeune, qu'elle y penserait à la moisson, aux foins ou à la Noël de l'année suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus riches garçons du voisinage n'étaient pas mieux accueillis. Elle aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la soupçonnait le moins de regarder avec prédilection parmi tous les autres. Didier ne flattait pas sa vanité, mais il avait touché son coeur.
Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout à fait ni révéler ni comprendre. Ces espèces de limbes de l'amour mutuel, mais inexprimé, sont très-fréquents dans les âmes timides et simples des villageois. L'oeil plus perçant et plus exercé d'une jeune couturière nommée Nicette, qui travaillait habituellement au château, finit par tout entrevoir; elle parla à la Jumelle des attentions du petit Didier; elle parla au petit Didier des préférences de la Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'état de ces deux coeurs pour que le toucheur de boeufs crût pouvoir s'enhardir jusqu'à la pensée de faire parler de mariage au père de la jeune fille.
XIII
Le père parla de cette ouverture à sa fille en riant, comme d'un badinage qui ne méritait pas même réflexion, et auquel les garçons et les filles du château avaient sans doute encouragé le pauvre enfant pour se moquer de la candeur du fils de la veuve; mais la Jumelle, au lieu de rire avec son père, avait rougi sans rien répondre; elle s'était retirée seule dans la grange où sa mère la surprit, pleurant sans savoir de quoi.
Le père parut avoir changé d'idée. Dans la soirée il dit, en secouant la tête, comme un homme qui se ravise, qu'au fond le petit Didier, quoique un peu trop bon garçon, avait toute son estime comme excellent ouvrier; qu'il faisait au besoin l'ouvrage de tout le monde; qu'il était trop grand pour rester à jamais toucheur; que la Jumelle ne pouvait épouser un enfant qui piquait encore les boeufs au labour comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au château avec ses gages, et que, si par exemple on le faisait garçon de charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots, une paire de souliers et six chemises de toile de chanvre, on pourrait penser à sa proposition, l'autoriser à courtiser la Jumelle, et que, toute belle et toute recherchée qu'elle était, sa fille pourrait rencontrer pis que le fils de la veuve.
La Jumelle, à ces mots, se leva de table en s'essuyant les yeux avec un coin de son tablier. Elle s'en alla, comme le matin, pleurer seule dans la grange; mais cette fois c'étaient des larmes de joie.
XIV