Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 7
«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant, père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres, mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où, sur le sein de sa nourrice, son coeur goûtait une douce joie..... Ils sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante, puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»
Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient autour d'elle.
On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui, la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à toutes les scènes de l'univers!
XXX
Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième chant.
Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être réuni à lui dans le même tombeau!
Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens, plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.
[Note 1: Une peinture trouvée tout récemment à Vulci, sur les parois de l'un des tombeaux découverts lors des fouilles entreprises par MM. Noël des Vergers, A. F. Didot et François, dans les maremmes d'Étrurie, peinture dont le style rappelle les plus beaux temps de l'art hellénique, représente cet épisode de l'_Iliade_. On y voit Achille égorgeant les prisonniers troyens en présence des principaux chefs de l'armée des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste à cette immolation. Chaque personnage est désigné par une inscription en lettres étrusques.]
Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi expérimenté du coeur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme. Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans la composition de l'_Iliade_.
XXXI
Le plus sublime pathétique se retrouve bientôt après ces jeux, au vingt-quatrième et dernier chant.
«Achille, après ses funérailles, pleure en pensant à ce cher compagnon perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les peines, ne peut fermer ses paupières. Il s'agite en tous sens sur sa couche en regrettant la force et le généreux courage de son ami; il songe à tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en combattant, soit en traversant les mers impétueuses. À ce souvenir il répand des larmes brûlantes, tantôt couché sur le flanc, tantôt sur le dos, tantôt sur la poitrine. Tout à coup, se levant, il s'en va errer triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle revient éclairer l'Océan et ses plages.»
Le féroce Achille attache à son char le cadavre d'Hector et le traîne trois fois dans la poussière autour du tombeau de Patrocle. Les dieux indignés se soulèvent à la voix d'Apollon. Jupiter décide qu'Achille recevra enfin la rançon du corps d'Hector par son père, le vieux Priam. Il envoie la messagère céleste, Iris, pour donner ce conseil au héros des Grecs. «Entre les rochers d'_Imbros_ et de _Samos_, Iris, dit le poëte, se précipite dans les noires ondes et la mer gémit sous son immersion. Elle plonge au fond de l'abîme, comme le plomb suspendu à la corne d'un boeuf sauvage s'enfonce sous les vagues et porte l'appât meurtrier aux poissons dévorants.» Cette étrange et pittoresque comparaison révèle des procédés de pêche en usage aux bords de l'Ionie et inconnus aujourd'hui.
Thétis, mère d'Achille, se rend à l'ordre de Jupiter, et va dans la tente d'Achille parler à son fils. Admirez avec quelle connaissance de la nature Homère fait insinuer la pitié par la bouche d'une femme, dont le coeur est pétri de plus de larmes et de plus de tendresse que le nôtre.
«Ô mon fils, dit Thétis après avoir caressé de sa main divine la tête de son fils, jusqu'à quand, triste et chagrin, rongeras-tu ton coeur, oubliant la nourriture et le doux sommeil? Il est bon cependant de s'unir d'amour à une épouse. Hélas! tu n'as pas longtemps à vivre! Rends la liberté au corps inanimé d'Hector, accepte la rançon de son cadavre.»
XXXII
Iris, après avoir fait fléchir Achille par sa mère Thétis, se rend dans Ilion au palais de Priam.
«Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur père, trempaient de larmes leurs riches vêtements. Au milieu d'eux, le vieillard est enveloppé d'un manteau qui le couvre tout entier. Un nuage de poussière, ramassé de ses propres mains pendant qu'il se roulait à terre, couvre sa tête et ses épaules. Ses filles et les femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs.»
Priam consulte la vieille Hécube, son épouse, sur l'idée qui le possède d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille. Hécube, épouvantée sur le sort du vieillard, l'en dissuade.
«Ah! plutôt, dit-elle, pleurons à l'écart dans notre palais. Lorsque j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destinée pour qu'il fût un jour livré aux chiens dévorants par un féroce ennemi! Ah! que ne puis-je l'étreindre et dévorer son coeur pour venger le malheur de mon cher fils!»
Priam ne cède pas à ces craintes d'Hécube; il tire de ses coffres les présents magnifiques, tapis, vêtements, talents d'or, trépieds, vases, coupes, dont il compose la rançon du corps de son fils. Puis, importuné par les lâches gémissements des Troyens et de ses fils, il entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches injurieux. «Que n'êtes-vous morts tous à la place d'Hector!»
On attelle les mules au char. Ce départ, qu'on voudrait citer en entier, est une des scènes les plus splendidement décrites et les plus pathétiquement pleurées de l'_Iliade_. La tragédie antique n'a rien de plus éclatant sur les larmes des rois.
Priam sort de la ville. «Ses amis le suivent des yeux en versant des larmes abondantes, comme s'il allait à la mort.» Les dieux invisibles protégent son voyage.
Mercure, sous le déguisement d'un compagnon d'Achille, raconte à Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la conservation miraculeuse du cadavre de son fils.
Le dieu déguisé monte sur le char, prend les rênes, fouette les mules, endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements, arrive sans avoir été aperçu, pénètre dans la tente d'Achille, embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides qui lui ont ravi tant de fils.
Écoutons le poëte lui-même à ce déchirant épisode, dénoûment de son poëme:
«Lorsqu'une grande misère pèse sur un homme qui a commis un meurtre dans sa patrie, il se retire chez un peuple étranger, dans la maison d'un héros opulent, et tous ceux qui l'aperçoivent sont frappés de surprise. De même Achille se confond d'étonnement en voyant devant lui le majestueux Priam; tous les assistants s'étonnent aussi, et muets se regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix d'un suppliant, fait entendre ces mots:
«Souviens-toi de ton père, Achille égal à un Dieu; ton père est du même âge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la vieillesse; peut-être qu'en ce moment même des voisins nombreux l'assiègent, et il n'a personne pour écarter ces malheurs et ces périls; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se réjouit secrètement dans le fond de son coeur, et tous les jours il se flatte de voir son fils chéri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il ne m'en reste plus un seul! Ils étaient cinquante quand débarquèrent les enfants de la Grèce; dix-neuf avaient été enfantés par les mêmes flancs et dans mes palais; les autres étaient nés de femmes étrangères; le cruel Mars (la guerre) a tranché la vie du plus grand nombre d'entre eux; un seul me restait: il défendait notre ville et nous-mêmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en faveur de sa patrie. C'était Hector! Pour lui maintenant je viens jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de nombreux présents... Crains les dieux, ô Achille! Prends compassion de moi en songeant à ton père. Je suis plus à plaindre que lui; j'ai fait ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai collé mes lèvres sur la main du meurtrier de mon fils!»
À ces éloquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au souvenir de son père; il prend la main du vieillard et l'écarte doucement; tous deux s'abandonnent à leurs souvenirs. Priam, prosterné aux pieds d'Achille, pleure amèrement sur Hector; Achille pleure sur son père, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de leurs sanglots. Mais, quand ce héros égal aux dieux est rassasié de larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son coeur, il se lève de son siége et tend sa main au vieillard; car il est touché de tendre compassion à la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe vénérable.
XXXIII
Achille parle cette fois au père d'Hector en homme pitoyable, sage et résigné au destin qui dispose de tout malgré les mortels. «Mon père aussi n'a qu'un fils, dit-il, un fils qui périra bientôt! Je n'assisterai point mon père dans sa vieillesse, et maintenant, loin de ma patrie, me voilà sur ce rivage pour ton malheur et pour celui de ta race!...»
Priam veut répliquer; Achille sent bouillonner en lui sa colère au souvenir de Patrocle, et, se craignant lui-même, il sort de la tente.
Il prend les présents, il fait laver et parfumer le corps d'Hector, il le fait envelopper d'un manteau pour éviter à Priam l'horreur de voir le visage de son fils. Il rentre après ces soins rendus au héros; il annonce à Priam que son fils, placé sur un char, lui sera rendu le lendemain. Il le console, le fait asseoir à sa table.
Priam, après avoir mangé et bu, contemple Achille, «si grand et si fort semblable à un dieu.»
Achille contemple à son tour et admire «le vieillard au visage majestueux.»
Ils s'entretiennent sans ressentiments mais non sans larmes. Achille fait préparer pour son hôte un lit recouvert de riches tapis et de moelleuses couvertures sous le vestibule de sa tente, de peur que quelques-uns des princes, en entrant pour tenir le conseil la nuit dans sa tente, ne reconnaissent Priam et n'avertissent Agamemnon.
XXXIV
Avant l'aube du jour, le vieillard et son écuyer attellent les mules au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir été vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La piété filiale d'une fille de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville. Cassandre reconnaît la première le cortége de son père et de son frère. Elle jette un cri, et ses gémissements remplissent la ville.
«Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes, s'écrie Cassandre, ô vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de triomphe à son retour des combats! Alors il était la joie d'Ilion et de tout son peuple!»
Hécube et Andromaque, la mère et l'épouse, s'élancent les premières sur le char pour toucher la tête d'Hector!
«Cher époux, dit Andromaque en soutenant cette tête dans ses bras pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie à la fleur de tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils (Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous engendrâmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra pas, je pense, jusqu'à son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera précipitée de son élévation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les chastes épouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientôt elles seront entraînées captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans doute avec elles!... Tu me suivras, ô mon enfant! et, ravalé à d'indignes emplois, tu travailleras pour un maître cruel; ou bien un de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te précipitera du sommet d'une tour, pour venger la mort d'un frère, d'un père ou d'un fils immolé par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du bras d'Hector, a mordu la terre, et ton père, ô mon fils! n'était pas faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses à tes parents un deuil inconsolé, cher Hector; mais c'est à moi surtout que sont réservées les amères douleurs. Hélas! de ton lit funèbre tu ne m'as pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernières paroles, dont je me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant des larmes!»
XXXV
La vieille Hécube parle après l'épouse, et poursuit le panégyrique touchant et glorieux de son fils.
Enfin Hélène elle-même, la cause de tous ces deuils, achève ce panégyrique en paroles entrecoupées de ses gémissements:
«Hector! de tous mes beaux-frères ô toi le plus aimé de mon coeur, puisqu'il est trop vrai que Pâris est mon époux, et qu'il m'a ravie pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!) Voici la vingtième année que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou même dure; au contraire, si une de mes soeurs ou ma belle-mère Hécube m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut comme un père toujours doux envers moi), toi, Hector, en les réprimandant avec bonté, tu les adoucissais par tes douces et indulgentes paroles. Aussi dans mon coeur amer je pleure à la fois sur toi et sur moi, malheureuse, qui désormais n'aurai plus ni ami ni soutien dans la vaste Ilion, où je suis pour tous un objet de mépris et d'horreur!»
Après ces lamentations si éloquentes et si naïves, le corps du héros est placé sur le bûcher par le vieux Priam. Les flammes du bûcher se confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reçoit les cendres du dernier défenseur d'Ilion.
XXXVI
Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.
Voilà l'_Iliade_! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du coeur humain. Le même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée, dans l'_Odyssée_, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en 1857.)
Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher par des épisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantôt en arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps, qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers, des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de son temps?
Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence, de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses bords dans ses flots.
Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi harmonieux que la vague elle-même?
Voulez-vous connaître l'origine, le costume, le caractère, la géographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de l'Asie et de l'Europe: le poëte vous les montre du doigt, vous les décrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire homme par homme, dans cette double revue passée sous vos yeux dans la plaine de Troie!
Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts regorgent de sang et de cadavres diversement tués pendant vingt-quatre chants, qui sont vingt-quatre batailles!
Voulez-vous des passions féroces d'orgueil, d'ambition, d'envie, découvertes comme des nids de serpents enroulés dans le nid venimeux du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se réjouissant en secret des revers et des meurtres de ses coalisés!
Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!
Voulez-vous des attachements domestiques: écoutez Phénix, le précepteur d'Achille, rappelant envers son élève les soins d'une nourrice ou d'une mère!
Voulez-vous l'amitié: admirez Patrocle!
Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hélène!
Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots d'Andromaque!
Voulez-vous l'amour paternel: assistez à l'adieu d'Hector à son enfant, balancé dans ses bras et épouvanté de son panache!
Voulez-vous l'éloquence verbeuse et la sagesse infaillible du vieillard dans les conseils des peuples: méditez les paroles de Nestor!
Voulez-vous l'excès de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit à son épouse, la vieille Hécube, le cadavre inanimé et souillé de poussière de son dernier enfant!
Voilà pour la terre.
Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse imagination des Grecs l'avait peuplé d'allégories personnifiées en divinités élémentaires: suivez le poëte sur l'Olympe, sur l'Ida aux riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon; dans les forges de Vulcain, où tous les arts se résument en un chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des Néréides! dans les palais liquides de Thétis! dans les molles retraites de Vénus! dans les nuées sanglantes où la Terreur attelle les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et tous les dieux de l'Olympe, le monde matériel complété par le monde immatériel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du mot; l'univers, exposé, non raconté, non décrit, non analysé seulement par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et chanté par la voix la plus mélodieuse et dans la plus musicale des langues prosodiées qui enchantèrent jamais l'oreille humaine.
Encore une fois, voilà l'_Iliade_! voilà Homère! On ne s'étonne, en fermant ce poëme, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'étude, l'art et le génie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un pareil homme un dieu!
LAMARTINE.
COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
XXVIIe ENTRETIEN.
3e de la troisième Année.
POÉSIE LYRIQUE.
I
L'âme humaine est un grand mystère.
Celui-là seul qui l'a créée pourra l'expliquer.
Les psychologistes, ces espèces de chimistes de l'esprit, s'évertuent en vain à la décomposer, en la divisant en facultés diverses et distinctes. Ils disent: Ceci vient des sens, ceci vient de l'être immatériel. Ils n'arrivent qu'à s'embrouiller dans leurs définitions, à se contredire dans leurs distinctions, à se perdre dans leur analyse; et, comme les chimistes, leurs émules, quand ils veulent retirer de leur creuset les principes de l'âme humaine et dire: La voilà! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une pincée de cendre; la substance s'est évaporée, et ils n'entendent, comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement du mystère invisible et impalpable qui éclate dans les ténèbres, autour de leurs têtes, et qui se moque de leur sacrilége curiosité.
Ne faisons pas comme eux; disons franchement le premier et le dernier mot de l'homme: MYSTÈRE! Nous ne savons rien des principes constitutifs de l'âme humaine. Elle est ce qu'elle est; nous ne la connaissons que par ses phénomènes. Ils sont assez beaux, assez nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abîmions pendant les siècles des siècles dans une ineffable contemplation des facultés de l'âme.
II
Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facultés de l'âme était celle de s'exprimer elle-même par la parole écrite ou parlée, autrement dit par la littérature universelle. Ajoutons ici que l'âme éprouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses sensations, tantôt en paroles, tantôt en chant. L'instinct de chanter est aussi naturel à l'âme, et surtout à l'âme émue, que l'instinct de parler. De là la musique, ce chant sans paroles, qui s'écrit en notes intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant à l'oreille de l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes, qu'aucune parole articulée n'en peut exprimer.