Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 6
La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans la mêlée retentit comme un écho dans le vers. Nous ne reviendrons pas sur ces scènes trop prolongées d'Homère. «Tels que des moissonneurs, parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'élève l'astre sacré du jour, la foule jonche le sol; mais, à l'heure où le bûcheron apprête son repas dans les clairières de la forêt, quand ses bras se sont fatigués à couper les grands arbres et que le besoin de prendre une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc.»
Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse à la fois Homère rappelle l'esprit détendu de l'horreur des combats aux plus sereines scènes de la vie rurale!
Agamemnon, héros de ce chant, égale Achille et fait tout succomber ou tout fuir devant lui. Hector même est blessé et rentre au camp.
Ulysse, après de nombreux exploits, est cerné par les Troyens, «comme, sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altérés de sang, entourent un cerf blessé par la flèche d'un chasseur; mais le cerf lui a échappé en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tiède coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin, lorsqu'il s'arrête énervé par la douleur aiguë, les loups féroces des montagnes vont le dévorer sous le bois ténébreux; mais si le hasard conduit en ces lieux un lion redouté, soudain les loups s'enfuient et le lion se rue sur leur proie!»
XX
Écoutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les Grecs. «Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les coursiers, obéissant à la main qui les flagelle, entraînent sans effort le char au milieu de la mêlée des Troyens et des Grecs. Leurs pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est souillé de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent au timon; les gouttes sanguinolentes que font éclabousser les jantes des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur ces anneaux.»
Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperçoit Hector, en est épouvanté, recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam. «Tel un lion affamé que les chiens et les bergers repoussent loin de l'étable; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se repaisse de la chair de leurs grasses génisses. En vain le lion altéré de sang rôde et se précipite sur l'enceinte; mille dards acérés sont lancés à la fois contre lui par des mains courageuses; des torches sont allumées, et l'animal, malgré sa rage impétueuse, s'épouvante de leurs lueurs; enfin, quand le jour commence à se lever, il s'éloigne triste dans son coeur; tel Ajax, etc.»
XXI
Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux, contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes genoux,» dit-il à son ami Patrocle.
Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon. «Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure. D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos; elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède, semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»
On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée derrière cette apparente rusticité.
Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.
XXII
Cependant Hector et les Troyens donnent l'assaut aux retranchements des Grecs. Cet assaut, où les guerriers de toutes les peuplades de la Grèce et tous ceux de la Troade sont tour à tour le sujet rapide d'un chant du poëte, est pour chaque race, pour chaque ville et pour chaque île une inscription populaire qui répartit à chacun sa part de gloire éternelle.
Les Troyens, prêts à franchir le retranchement, s'étonnent de se voir arrêter par deux combattants inébranlables sur la muraille. «Mais tels, disent-ils, que des abeilles ou des guêpes à corsage de diverses couleurs, qui, ayant construit leurs ruches sur les bords d'un chemin rocailleux, n'abandonnent point leurs creuses demeures, et, résistant à leurs ennemis, défendent leur race avec héroïsme, tels ces deux guerriers, quoique seuls, ne veulent pas déserter les portes, etc., etc.»
La victoire est indécise, quand un prodige, où le naturel des animaux est décrit comme par Pline ou par Audubon, attire et suspend l'attention des deux armées. Écoutez, ou plutôt voyez!
«Un aigle intrépide, laissant à sa gauche l'armée des Troyens en s'élevant dans les airs, emporte entre ses ongles un serpent énorme, sanglant, vivant, palpitant encore. Le reptile n'a point cessé de combattre, mais, se repliant en arrière, il mord et déchire le flanc de son ennemi, qui l'étouffe dans ses serres; l'oiseau, vaincu par la douleur, le rejette loin de lui sur la terre. Le serpent tombe au milieu des combattants, et l'aigle, avec des cris aigus, s'envole dans les airs, emporté par le souffle des vents.»
On raconte avec effroi ce prodige à Hector, littéralement dans les mêmes vers que nous venons de citer. «Que m'importe, dit le héros, le vol capricieux des oiseaux? Je ne m'en préoccupe pas; je ne me demande pas si à ma droite ou à ma gauche ils volent du côté de l'aurore et du soleil, ou si à ma gauche ils volent vers le ténébreux Occident. Pour nous, n'obéissons qu'à la volonté souveraine du grand Jupiter. Le plus sûr des augures, c'est de combattre pour sa patrie.» Ces vers d'Homère témoignent assez qu'il y avait dès ces jours antiques une piété raisonnée et sérieuse qui dédaignait les crédulités populaires, et qui croyait à la conscience, seul oracle du patriotisme et du devoir. La raison n'est pas plus nouvelle dans l'humanité que l'humanité n'est nouvelle sur la terre. L'homme a été créé complet.
XXIII
Tout se trouble à la voix d'Hector. «Comme les flocons épais de la neige se pressent de tomber, dans la saison d'hiver, jusqu'à ce qu'elle couvre les flancs élevés des montagnes et leurs crêtes dentelées, et les plaines fertiles, et les riches semences du laboureur, elle s'amoncelle sur les portes et sur les plages de la mer écumeuse, où les vagues tièdes les balayent promptement; mais tout le reste en est revêtu tant que pèse sur le sol la neige de Jupiter; ainsi volent et tombent les pierres sans nombre, les unes frappant les Troyens, les autres écrasant les Grecs, etc., etc.» Les succès et les revers se balancent.
Admirez en quels termes le poëte distrait du champ de carnage par le charme intime d'une image domestique:
«Telle qu'une femme juste, qui vit de l'oeuvre de ses doigts, prenant sa balance, place d'un côté le poids et de l'autre la laine filée, afin de rapporter à ses petits enfants son modique salaire, tel le sort du combat se balance, etc., etc.»
Dans quel poëte moderne trouverez-vous une comparaison pareille, tout à la fois si gracieuse, si intime, si tendre, et cependant si hardie et si neuve par le lieu où elle est aventurée par le poëte antique? Plus on est intelligent de ce qui est la moelle de l'homme dans la poésie, plus on s'anéantit devant de pareilles simplicités, qui sont en même temps de pareilles audaces.
Hector saisit une pierre énorme, «large à la base, conique au sommet; deux hommes forts, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne pourraient l'arracher du sol pour la placer sur un chariot. (Voyez comme la tradition de la diminution même physique de l'homme est primordiale!) Hector la balance facilement à lui tout seul; ainsi le berger porte légèrement et d'une seule main la toison d'un bélier!...»
La porte est enfoncée, les Troyens pénètrent dans l'enceinte fortifiée des Grecs. Hector, à la tête des Troyens, se précipite impétueux sur les Grecs, «semblable à la pierre arrondie, détachée du rocher natal, que le torrent roule sur sa pente, lorsque, grossi par une longue pluie, il a défoncé les appuis de cette énorme pierre; elle roule en bondissant, et ses bonds font retentir la forêt; elle court avec impétuosité jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine; alors elle cesse de rouler, malgré son élan rapide; tel est Hector, etc.»
XXIV
Les innombrables épisodes de bataille de ce treizième chant sont écrits à la pointe du fer et en traits de flamme et de sang sur le champ du meurtre. Nous ne les reproduirons pas; le temps nous emporte. Les vers, les images sont aussi frappants que les coups de lance. «Ajax, fils d'Oïlée, est toujours auprès d'Ajax, fils de Télamon; il ne le quitte pas d'un moment. Tels, dans un champ à labourer, deux boeufs noirs traînent avec la même ardeur une pesante charrue; de leurs fronts hérissés de cornes découle une abondante sueur. Séparés seulement par le joug brillant, ils creusent un sillon profond et fendent le sein de la terre! Malgré sa valeur, Hector est refoulé avec les siens.»
Nestor, cependant, pendant qu'il buvait en paix dans sa tente, entend les clameurs du combat. «Reste ici, dit-il à Machaon blessé, reste ici et continue à boire ce vin coloré, en attendant que la blonde Hécamède ait chauffé le bain pour que tu y laves le sang de tes blessures. Je vais monter sur ce tertre afin de tout voir de loin!»
Les chefs des Grecs, consternés, accourent en fuyant vers lui et racontent leur désastre. Ici Homère remonte au ciel pour y chercher la cause des événements humains.
Junon, qui tremble pour les Grecs, aperçoit son époux Jupiter sur le sommet du mont _Ida, riche en fontaines_; elle veut le séduire et l'endormir pour profiter de son sommeil en faveur des Grecs. Elle emprunte à Vénus ce charme indéfinissable qui fait aimer, charme figuré par la _ceinture de Vénus_. Junon invoque aussi le Sommeil. Ce dieu monte sur la cime d'un pin du mont Ida pour en descendre sous la forme de murmure et d'ombre sur les yeux de Jupiter.
La ruse de Junon réussit; Jupiter aperçoit son épouse: il se sent épris d'elle aussi vivement que le jour où ils furent unis par l'Amour à l'insu de Saturne et du père des dieux. Un nuage descend sur le gazon de l'Ida, germant le lotus, le safran, l'hyacinthe.
Le Sommeil ferme les yeux des divins époux; il profite de cet assoupissement de Jupiter pour aller réveiller les Grecs et les ramener contre les Troyens. Les combats recommencent. Hector est écrasé sous une pierre énorme lancée par Ajax. Ses compagnons l'emportent, respirant à peine, dans Ilion.
Jupiter, en se réveillant, s'indigne contre Junon, la gourmande avec mépris et injure, et lui ordonne de retourner au ciel. «Aussitôt, dit le poëte, la belle Junon, docile aux ordres de son époux, vole des sommets de l'Ida jusque dans le vaste Olympe. «Ainsi s'élance la pensée de l'homme qui jadis a parcouru de nombreuses contrées; il se les retrace dans son esprit avec une mémoire intelligente, se disant: J'étais ici, j'étais là, et se représentant une foule de souvenirs. Aussi rapide s'élançait l'impatiente Junon, etc., etc.»
Ne diriez-vous pas une comparaison écrite d'hier par un poëte spiritualiste qui fait disparaître devant la pensée l'espace, la distance, le temps?
XXV
D'interminables et monotones combats remplissent les quinzième et seizième chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens.
Le poëte transporte soudain le drame dans la tente d'Achille. «Pourquoi pleures-tu, ô Patrocle, comme une jeune fille, courant après sa mère pour être emmenée, s'attache à sa robe, la retient à son départ et lève vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mère la prenne dans ses bras?»
Patrocle lui raconte les désastres de l'armée et des vaisseaux. Achille, sans vouloir encore se mêler aux Grecs pour prévenir la mort de tant de chefs odieux, permet à Patrocle d'aller, avec les seuls Thessaliens, éteindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revêtu de l'armure d'Achille, délivre, en effet, les vaisseaux et refoule les Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excès des scènes de guerre donne à ce milieu du poëme la confusion et la satiété d'une éternelle mêlée. Homère, s'il n'avait pas écrit pour des guerriers, aurait donné plus de charme à l'_Iliade_ en abrégeant ces coups de lance et ces coups de pierre perpétuels, et en reposant l'esprit sur d'autres scènes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector.
L'intelligence et la sensibilité des coursiers d'Achille, animaux belliqueux, assimilés avec raison aux guerriers eux-mêmes par le poëte, forment le seul épisode touchant et mélancolique de ces deux chants. Écoutez ces vers comparables à ceux de l'Arabe pleurant son coursier. Admirez combien la conviction de l'âme relative des animaux, conviction si oblitérée en nous aujourd'hui, était puissante et hardie dans le père des poëtes!
«Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tombé dans la poussière, terrassé par l'homicide Hector. En vain leur conducteur nouveau, Automédon, les presse du fouet rapide, les encourage par de flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mêlée contre les Grecs. Semblables à une colonne immobile sur le tombeau d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachés au char magnifique et la tête baissée vers le sol. De leurs yeux des larmes brûlantes coulent à terre, car ils regrettent leur noble maître; leur crinière d'or toute souillée de poussière flotte des deux côtés du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri de pitié; il secoue la tête et dit dans son coeur:
«Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donnés à Pelée, ce roi soumis au trépas? Était-ce donc pour que vous eussiez à supporter les peines des misérables mortels? Hélas! de tous les êtres qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus infortuné! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le permettrai jamais, etc.»
La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le triomphe de l'amitié sur l'amour même de la vie. Thétis, sa mère, et les Néréides, divinités subalternes de l'Océan, accourent pour calmer sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prêtent une armure divine à la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle a livrées à Hector. Il jure à ses soldats qu'il ne célébrera pas les funérailles de Patrocle avant de lui avoir rapporté les armes et la tête d'Hector. «Jusque-là, ô cher cadavre, repose près de ces navires! Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et toute la nuit.»
XXVI
Ici le poëte change de note sur sa lyre et décrit en vers presque burlesques les travaux et les aventures de Vulcain, ce dieu forgeron, époux de Vénus, condamné à faire rire l'Olympe comme un bouffon de cour.
«Il dit: le dieu massif et difforme s'éloigne en boitant de l'enclume; ses jambes grêles flageolent sous son corps; ensuite il place ses soufflets loin de la flamme, et dans un coffre d'argent il rassemble tous les outils de son métier. Puis avec une éponge il essuie son front, ses mains, son cou robuste et sa poitrine velue... Il marche avec un disgracieux effort, prend la main de Thétis et lui dit ces mots, etc.»
Thétis lui demande des armes pour Achille; il lui en fabrique de si belles que leur description, et surtout la description du bouclier d'Achille, sont à elles seules, sous la main d'Homère, un poëme de paysage accompli. Combien je regrette que l'étendue trop considérable de ce chef-d'oeuvre m'empêche de vous le traduire en le commentant ici! Les bas-reliefs de ce bouclier sont une civilisation tout entière. Rien n'est comparable à ce tableau en relief dans toutes les oeuvres didactiques de l'antiquité et des siècles modernes. Homère n'aurait chanté que ce bouclier qu'il serait le premier des sculpteurs, des peintres, des pasteurs, des armuriers, des politiques, des philosophes et des poëtes. C'est le Phidias de la parole, sept siècles avant le Phidias du ciseau.
XXVII
Achille, revêtu de ses armes, reparaît au camp des Grecs. Agamemnon se décide à lui rendre Briséis. «La belle Briséis, semblable à la belle Vénus, aperçoit, en sortant de la tente d'Agamemnon, le corps du bon Patrocle, son protecteur dans le temps qu'elle appartenait à Achille; elle meurtrit son sein, elle ensanglante son cou délicat, son doux visage; elle s'écrie en pleurant: Ô Patrocle! toi l'ami le plus cher d'une malheureuse, je te laissai plein de vie quand je quittai les tentes d'Achille, et maintenant que j'y retourne je te retrouve sans vie, ô pasteur des peuples! Non, je ne cesserai point de pleurer ta mort, toi qui fus toujours doux envers moi!» Homère, dans ce passage, pleure comme il chante, aussi incomparable de naturel dans l'élégie que dans la bataille.
Achille devient femme lui-même pour pleurer son compagnon et son ami; puis il revêt son bouclier, «d'où rejaillit une lueur semblable à la lune. Ainsi sur la haute mer apparaît de loin aux matelots la flamme d'un feu allumé sur les montagnes.» Sa harangue à ses coursiers est une preuve de plus de l'intelligence presque humaine que les hommes primitifs attribuaient à ces nobles animaux.
Le plus apprivoisé de ces coursiers, _Xante_, répond à son maître par un mouvement de tête qui répand sa crinière, en signe de deuil, sur le collier, sur le joug et jusqu'à terre. Xante prédit à son maître une mort prochaine. «Xante, réplique Achille, pourquoi me prédire la mort? Cela ne te sied pas, à toi! Je sais que ma destinée est de périr ici, loin de ma mère et de mon père!» Il dit, et, poussant un cri terrible, il lance ses généreux coursiers au combat.
XXVIII
Les vingtième et vingt et unième chants ne sont encore qu'une magnifique, mais interminable mêlée d'hommes et de dieux, combattant, avec des succès divers, sous les murs d'Ilion. Le sang coule comme l'eau du Simoïs et du Scamandre. Achille immole des héros sans nombre à sa fureur; les Troyens sont refoulés près de leurs murailles.
«Le vieux roi priam, debout sur la plate-forme de la tour sacrée d'Ilion, aperçoit le héros redoutable. Il descend de la tour et ordonne aux gardes de fermer les portes aussitôt que les Troyens fugitifs les auront franchies.»
Au vingt-deuxième chant, Hector seul, resté en dehors des portes près du hêtre, attend Achille pour le combattre. L'infortuné Priam parle en vain à son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter derrière les remparts. Son discours est une des plus pathétiques élégies qu'un vieillard puisse proférer sur lui-même. «Prends pitié de ton malheureux père, que le puissant Jupiter réservait au terme de ses jours pour le rendre témoin des dernières ruines! Mes fils égorgés, mes filles captives, mes palais profanés, mes petits-enfants écrasés contre la pierre, et les épouses de mes fils entraînées par les mains féroces des Grecs! Moi-même, le dernier de toute ma race, demeuré seul sur le seuil de mon palais, les chiens se repaîtront de ma chair palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidèles que je nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lécheront mon sang, et, rassasiés de carnage, ils s'étendront pour dormir sous les portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'être couché sur la poussière, frappé dans le combat par le tranchant du fer. Quoique mort, son corps tout entier laisse admirer sa beauté; mais lorsque des chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes restes d'un vieillard égorgé, ah! c'est le comble de l'horreur pour les malheureux mortels!»
Hécube, épouse de Priam et mère d'Hector, en termes aussi touchants, mais plus féminins, adresse en vain la même prière à son fils.
XXIX
Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté du coeur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.
Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs, se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille dans les cieux!»
Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.
Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle, est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle, s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son père pousse des cris lamentables.»
Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de la Bible.
«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur; elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains; elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle, semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent; elle s'écrie au milieu des Troyennes: