Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 4

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Mais Junon s'aperçoit que son époux a promis quelque chose à _Thétis aux pieds d'argent_, personnification de la mer aux plaines blanchies d'écume. Jupiter, qui évite l'explication par une indignation feinte, gourmande son épouse Junon et la renvoie s'asseoir en silence. Vulcain, fils de Junon, conseille à sa mère la soumission; il lui représente le danger d'irriter le maître des dieux, qui, dans un mouvement d'impatience, le précipita lui-même par le pied du ciel dans l'île de Lemnos. Puis, il verse à tous les dieux réconciliés et souriants le nectar, breuvage des immortels. «Un rire inextinguible dérida tous les dieux et toutes les déesses en voyant le ridicule Vulcain, époux de Vénus, s'empresser, en boitant, autour des tables, dans le palais de l'Olympe. Apollon, le dieu de l'intelligence sous toutes ses formes, et les muses, inspirations incarnées, complètent la fête par les chants et par la musique. Jupiter feint de s'endormir sur sa couche, dans les bras de Junon.»

VI

Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter envoie à Agamemnon. Le songe obéit; il présage à Agamemnon la chute d'Ilion pour ce jour-là. Agamemnon se confie à ce présage. «Il se lève de sa couche, il revêt une riche et moelleuse tunique, nouvellement tissée, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache à ses pieds de riches sandales, il suspend à ses épaules un glaive étincelant d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pères et s'avance vers les navires des Grecs.» Il monte dans le vaisseau du vieux Nestor, roi de Pylos.

Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confédérés.

Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent, obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs. Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires, se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes au lieu assigné pour le conseil.»

Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.

Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte. L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de politique par la poésie.

«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite, intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie de l'éloquence.

Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux vautours!»

À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents, retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé, qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari d'Ilion.»

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est encore Homère.

VII

Le troisième chant fait marcher cette armée au milieu de la poussière qu'elle soulève, et que le poëte compare aux brouillards élevés sur les montagnes par le vent du midi.

_Pâris_, le beau ravisseur d'Hélène, sort de la ville et rencontre au premier rang des Grecs Ménélas, dont il a ravi l'épouse. Ménélas le provoque en vain; Pâris, dont la beauté martiale déguise mal la lâcheté, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frère Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa faiblesse. Pâris s'excuse et demande à combattre en présence des deux armées contre Ménélas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y consentent. Les deux armées s'arrêtent immobiles et heureuses de cette trêve.

Le poëte, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la ville de Priam, aux portes Scées. «Là,» dit-il dans son inépuisable fertilité d'analogies, charme de l'intelligence, «là, Priam et les vieillards de la ville étaient assis sur la plate-forme au-dessus de la ville. Pleins d'expérience, ils discouraient ensemble, semblables à des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font résonner la forêt de leur mélodieuse voix.»

La belle Hélène, sortie de son palais pour contempler le combat, affligée des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam, s'agenouille devant lui et lui nomme un à un les principaux chefs des Grecs, à mesure qu'ils défilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination. L'idée de faire décrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse Hélène, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout à l'heure immoler ses fils et l'immoler lui-même et brûler son palais, est un trait du pathétique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention de l'esprit n'est point féconde, l'invention du coeur donne seule la vie. On sent partout qu'Homère invente comme la nature, c'est-à-dire en _sentant_ ce qu'il _pense_ et en _pensant_ ce qu'il _sent_. C'est la différence entre le poëte purement ingénieux et le poëte créateur; l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son âme. Homère est immortel comme il est universel, parce qu'il est l'âme de tous impressionnée et exprimée dans un seul.

VIII

Le portrait qu'Hélène fait de la sagesse d'Ulysse est relevé par le portrait qu'Anténor, autre fils de Priam, fait de son éloquence. «L'éloquence de Ménélas, dit-il, était brève; il parlait peu, mais fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question, bien qu'il fût le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se levait pour parler, immobile, les yeux baissés, les regards attachés à la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le balancer à droite et à gauche, comme un adolescent novice dans son art; vous auriez cru voir un homme foudroyé de colère ou bien un faible idiot; mais, aussitôt que sa voix harmonieuse s'échappait de son sein, ses paroles se précipitaient semblables à d'innombrable flocons de neige dans la saison d'hiver!»

Les héros viennent inviter le vieux Priam à descendre dans la plaine pour sceller la trêve par ses serments. Son char, guidé par Anténor, l'emporte au milieu des deux armées. Il se retire aussitôt après dans Ilion, pour ne pas assister au combat où son fils Pâris peut perdre la vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pâris, blessé par Ménélas, va succomber; Vénus, qui protége ce beau ravisseur, le dérobe sous une nuée miraculeuse au glaive de Ménélas. Hélène, indignée de la fuite de Pâris, rentré dans son palais à peine effleuré d'une légère blessure, refuse de le voir. Mais Vénus (la passion) contraint Hélène à pardonner à son époux et à l'aimer encore pour sa seule beauté. Pâris l'attendrit par de douces paroles. «Jamais, dit-il, tant de désirs n'ont enivré mon âme, même le jour où, porté sur mes vaisseaux agiles, je te ravis de la gracieuse Lacédémone, et que dans l'île de _Cranaé_ l'amour et le sommeil nous réunirent.» Il l'entraîne vers la chambre nuptiale, où ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que Ménélas le cherche encore sur la poussière pour l'immoler.

IX

La scène du quatrième chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivré de nectar par Hébé, défie Junon son épouse en lui vantant le succès de la protection de Vénus en faveur de Pâris et des Troyens. Junon, humiliée, défend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent à l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens à rompre les premiers la trêve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. «Tel qu'un astre nouveau que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout à coup aux yeux des nautonniers ou d'une nombreuse armée, globe éblouissant d'où jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre, balançant son vol entre les Troyens et les Grecs.»

Pallas se transfigure; elle persuade à _Pandarus_, héros auxiliaire des Troyens, de lancer une flèche contre Ménélas. Pandarus, homme de peu de sens, obéit. Écoutez par quelle étrange et pittoresque diversion d'esprit le poëte, descriptif autant qu'épique, reporte l'attention d'un combat à une chasse.

«Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes d'une chèvre sauvage que lui-même avait frappée au poitrail pendant qu'elle s'élançait de la crète d'un rocher. Le guerrier, qui l'épiait caché dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba à la renverse sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'élevaient au-dessus de son front. Un ouvrier consommé les lima avec soin pour les rendre luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur la terre, etc.»

Quelle imagination résisterait à des tableaux si achevés et si ciselés de vérité! tableaux jetés en passant dans une comparaison ou dans un détail technique qui éblouit l'oeil sans le distraire, comme l'écume marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans arrêter le navigateur! Suivez encore:

«Pandarus ajuste la flèche avec la corde, il tire à lui à la fois la corde et le cran de la flèche, il fait toucher le fil de boyau à sa poitrine et le fer aigu de la flèche à la corne de l'arc. À peine a-t-il tendu cet arc immense et recourbé, l'arc résonne, la corde vibre; la flèche acérée siffle et vole ardente à percer le groupe des Grecs.»

Ménélas, à peine atteint à travers son bouclier, voit un filet de sang couler sur ses cuisses. Écoutez par quelle autre comparaison inattendue le poëte détend ici lui-même l'anxiété de l'imagination de ses auditeurs, tout en peignant les moeurs de l'Ionie où il est né:

«Ainsi, quand une femme de Carie ou de Méonie a coloré en pourpre les plaques d'ivoire destinées à parer la tête des coursiers, beaucoup de guerriers désirent les posséder; mais ces ornements précieux, réservés à un roi, seront un jour tout à la fois la parure et l'orgueil de son maître. Ainsi, ô Ménélas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et ruissela jusque sur tes pieds.»

Agamemnon, son frère, s'apitoie en termes d'une héroïque élégie sur le héros blessé; la Bible n'a pas d'accents plus naïfs ou plus miséricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du coeur humain qui n'ait sa note sur le clavier d'Homère; il ne charme pas, il n'émeut pas seulement, il pétrit le coeur humain de vertus naturelles. On ne le lit aux jeunes gens que comme cours de poésie, on devrait le leur lire comme cours de bonté et de morale.

X

L'habile médecin, Machaon, panse la blessure. L'opération est décrite avec le pieux respect qu'inspirait déjà, du temps d'Homère, ces fils d'Esculape, au coeur de femme et à _la main divine_, qui soulagent les douleurs des hommes.

Tout le reste du chant est employé par Agamemnon à parcourir le camp et à encourager les confédérés par de belles harangues militaires. L'armée se groupe et s'ébranle; écoutez le tumulte de tant de pas:

«Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se déroulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles commencent à s'élever dans la pleine mer et viennent se briser en mugissant sur le rivage; là, s'arrondissant autour des écueils, elles se gonflent et rejettent au loin la blanche écume; de même se succèdent les rangs épais des Grecs marchant au combat. Les Troyens, au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'étable d'un homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait éclatant de blancheur, poussent de longs bêlements en entendant les cris de leurs agneaux séparés des mères, etc.»

Je passe la bataille, semblable à toutes les batailles, mais diversifiée au cinquième chant par des épisodes et des attendrissements de poëte qui mêlent à propos les larmes au sang, l'humanité à la fureur, la pitié à la gloire. Les divinités s'y confondent aux hommes, pour prendre la part du ciel et du destin aux événements de la terre. Le chantre s'arrête à chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons lentement déroulées qui reportent l'âme à des scènes champêtres ou maritimes:

«Diomède s'élance; tel un lion, hardi de coeur, franchissant les palissades d'une bergerie, fond sur les brebis à la laine épaisse; s'il est légèrement blessé, mais non terrassé par le berger qui les défend, sa rage et sa vigueur s'accroissent de sa blessure. À cet aspect, le berger, cessant de défendre son troupeau, se cache lui-même dans le bercail, tremblant de rester au grand jour; les brebis, groupées par la terreur, se pressent les unes contre les autres, tandis que le lion plus ardent bondit dans le vaste enclos, etc.»

XI

Les coursiers, ces combattants auxiliaires de l'homme, jouent dans les batailles un rôle presque égal à celui des héros. Homère les décrit en peintre équestre et les chante en poëte convaincu de l'intelligence, du coeur, de l'héroïsme des animaux, avec tous les détails de leur race, de leur éducation, de leur nourriture, de leur attelage aux chars de guerre.

Vénus elle-même, en voulant dérober son favori Énée à la mort, est blessée à la main par Diomède; elle remonte au ciel et se plaint à Jupiter. Jupiter la réprimande amoureusement de son imprudence. Mars, le dieu de la guerre, va encourager les Troyens dans leurs murs. Le vaillant Hector, fils belliqueux de Priam, ramène les siens au combat. Le choc est terrible: «Comme le vent, dans une aire où l'on bat le froment consacré, lorsque la blonde Cérès sépare au souffle des zéphyrs le grain de son écorce légère, comme on voit alors blanchir tous les lieux voisins, de même les combattants sont couverts d'une blanche poussière! Elle tourbillonne jusqu'à la voûte solide des cieux, sous les pas des chevaux qui revolent aux combats.»

Les Grecs plient devant Hector.

Junon s'attendrit sur leur sort. Elle fait atteler par Hébé son char de guerre céleste, dont la description technique attesterait seule qu'Homère avait été apprenti chez l'armurier consommé Tychius. Pallas monte avec Junon sur ce char.

«Autant qu'un homme assis sur un roc élevé découvre d'espace dans l'horizon quand il regarde la mer azurée, autant les coursiers divins en franchissent d'un bond!» Les deux déesses forcent Mars blessé à abandonner les Troyens pour aller se faire panser dans le ciel.

Le combat reprend au sixième chant avec une abondance de détails et une continuité de meurtres qui fatigue déjà le lecteur. Des harangues injurieuses, échangées entre les guerriers des deux camps, en accroissent la monotonie. On sent l'ennui, ce poison presque inévitable des longues épopées. Mais les Grecs contemporains ou survivants d'Homère ne devaient pas le sentir, parce que tous ces héros étaient leurs ancêtres, tous ces dieux leurs dieux. Mais là est le vice des poëmes nationaux; ils n'ont plus, après un certain temps, le même intérêt pour tous les hommes. Le coeur humain et la nature sont seuls d'un attrait universel et qui se renouvelle avec tous les temps.

XII

Mais cet intérêt renaît à la rentrée d'Hector dans Ilion. Il traverse aux portes Scées, auprès d'un grand hêtre, les vieillards, les femmes, les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs frères, leurs époux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son père. On voit par la description de ce palais combien les arts de l'architecture et de la décoration étaient antérieurs même aux époques reculées chantées par le premier des épiques.

«Dans ce palais, cinquante appartements contigus étaient revêtus d'un marbre poli et éclatant; là reposaient les enfants de Priam, près de leurs légitimes épouses. En face et dans l'intérieur des vastes cours s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi lambrissés de marbre éclatant, destinés aux filles du roi et où reposaient les gendres de Priam auprès de leurs épouses. C'est là qu'Hector rencontre sa mère chérie, qui se rendait vers Laodicée, la plus belle de ses filles.»

Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse pour conserver son sang-froid. Il engage sa mère à aller prier les dieux à la citadelle. Hécube, sa mère, s'y rend avec les femmes pieuses et âgées de la ville. Pendant cette prière, Hector va dans le palais de son frère Pâris, ravisseur efféminé d'Hélène. Cette scène domestique émeut vivement le coeur par le contraste du patriotisme dévoué d'Hector, de la mollesse de Pâris, de la honte d'Hélène, qui admire Hector et qui aime Pâris tout en le méprisant. Ce dialogue prépare admirablement l'esprit à l'entrevue d'Hector et d'Andromaque, son épouse. Voyez et écoutez cette scène conjugale entre Hector, son épouse et son enfant, scène qui a servi et qui servira éternellement de texte à toutes les poésies de l'épopée, du drame, de la peinture et de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses plus généreux instincts, transfigurée par la poésie et divinisée par le devoir!

Hector, rentré tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pâris et l'appeler au secours de la ville menacée. Ce n'est qu'après ce devoir rempli qu'il cède à l'amour conjugal et à l'amour paternel et qu'il court embrasser Andromaque. Le récit de cette entrevue est simple comme la Bible, et dialogué comme une légende populaire du moyen âge.

«Femmes, dites-moi la vérité,» demande-t-il aux suivantes. «Où donc est-elle allée la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une de ses soeurs? est-ce chez l'épouse d'un de ses frères? est-ce au temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent en ce moment par leurs prières la divinité terrible?

--Ce n'est point chez une de ses soeurs, ce n'est point chez l'épouse d'un de ses frères, ce n'est point au temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent par leurs prières la divinité terrible; mais elle est montée sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, dès qu'elle a appris la défaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrière elle la nourrice portait le petit enfant!»

Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Scées, par où l'on sort dans la plaine où les ennemis sont répandus; Andromaque, qui l'aperçoit du haut de la tour, descend et se précipite vers son mari. Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant encore en bas âge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et pour son père Scamandrius. À la vue de son enfant, Hector sourit sans parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du héros, et lui prenant la main dans les siennes, lui parle ainsi:

«Infortuné! ton courage te perdra. Tu n'as point de pitié pour ce tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientôt veuve, car les Grecs t'immoleront en se réunissant tous contre toi seul! Il vaudrait mieux pour moi d'être ensevelie dans la terre! Hélas! je n'ai plus ni mon père ni ma mère! Le terrible Achille tua mon père quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant il ne le dépouilla pas de ses vêtements, tant il fut retenu par le respect; il lui éleva une tombe autour de laquelle les nymphes des montagnes plantèrent des ormeaux. J'avais aussi sept frères dans nos palais, mais tous, en un même jour, descendirent dans la nuit éternelle, égorgés par le féroce Achille pendant qu'ils paissaient leurs nombreux troupeaux de boeufs et de blanches brebis. Ma mère, pour laquelle il reçut une rançon, périt dans les palais de mon père sous une flèche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon père, ma mère vénérée, tu es mes frères, tu es mon époux! Si beau de jeunesse, prends donc pitié de mon désespoir; reste ici sur la plate-forme de cette tour; ne laisse pas ton épouse veuve, ton fils orphelin! Place tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par là que la ville est accessible!