Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 2
Reprenons les plus belles oeuvres de l'esprit humain, le livre d'Homère. Nous avons commencé par l'_Odyssée_, parce que, l'_Odyssée_, c'est l'homme; l'_Iliade_, c'est le poëte. Mais d'abord une réflexion générale.
Entre la littérature de l'Inde et celle de la Chine, littératures qui ont précédé de bien des siècles la littérature grecque, il y a eu l'Égypte; l'Égypte, grand mystère, grand arcane, grande éclipse aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables _papyrus_, ces _momies_ de la pensée humaine aux bords du Nil, ne nous auront pas révélé leurs énigmes, que nos savants cherchent à déchiffrer depuis cinquante ans!
Mais, si nous en jugeons par les monuments écrasants de masse et imposants de solidité, par les montagnes des Troglodytes trouées comme des alvéoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul bloc, par les pyramides, ces Alpes du désert élancées au ciel d'un seul jet, par les canaux creusés à main d'homme comme des lits au plus débordant des fleuves, par ces bassins intérieurs que tout le sable de l'Éthiopie ne suffirait pas à boire et que le percement de l'isthme de Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour déverser trois mers en une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui couvrent le sol de l'Égypte, sa littérature dut être aussi puissante que son architecture, car tous les arts prennent en général leur niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense travail d'un peuple sur la matière, vous pouvez conclure avec certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pensée a été égal au travail de la main; là où vous contemplez un temple de Memphis, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une religion; là où vous contemplez une pyramide, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une administration civile; là où vous contemplez le Parthénon, vous pouvez être sûr qu'il y a eu un Homère.
Mais, je le répète, nous ne connaissons de l'Égypte que son cadavre, couché tout habillé dans la vallée du Nil. L'Égypte est éclipsée; l'Égypte ressemble à ces étoiles dont les astronomes du temps de Ptolémée nous parlent, mais qui se sont ou éteintes ou enfoncées dans les distances incommensurables de l'éther: leur lueur, incontestée alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament.
L'Égypte avait été le pont d'une seule arche qui avait uni intellectuellement la Chine et les Indes littéraires et religieuses à la Grèce; mais ce pont s'est écroulé dans le Nil, et nous ne connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait passé en Grèce ou à Rome. Tout date pour nous de la Grèce dans les chefs-d'oeuvre de la troisième époque de l'esprit humain.
Les littératures primitives de la Grèce sont elles-mêmes un mystère, jusqu'à Orphée, Hésiode, Homère. Pour mieux dire, tout date pour nous d'Homère. L'antiquité grecque sort des ténèbres un chef-d'oeuvre à la main. Ce chef-d'oeuvre, c'est l'_Iliade_ et l'_Odyssée_.
Un mot sur leur auteur. Les savants disent:
Ces deux poëmes furent longtemps des poésies populaires conservées seulement dans la mémoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la Grèce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies:
«À une certaine époque, dit-il, les poëmes d'Homère furent entièrement anéantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par une inondation; et, tous ces livres ayant été perdus et dispersés de toutes parts, on n'en conservait que des fragments décousus; l'ensemble des poëmes allait tomber entièrement dans l'oubli. Alors Pisistrate, général des Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire et faire revivre les poëmes d'Homère, prit la résolution suivante. Il fit publier par toute la Grèce que ceux qui possédaient des vers d'Homère recevraient une récompense déterminée par chaque vers qu'ils apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se hâtèrent de les apporter et reçurent sans contestation la récompense promise. Pisistrate ne renvoyait même pas ceux qui lui remettaient des vers qu'il avait déjà reçus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces vers il en trouvait un, deux, ou même davantage, qui étaient de trop; de là il arriva que quelques-uns en apportèrent de leur façon. Après avoir rassemblé tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui paraîtrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homère, moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges en fait de poésie. Il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il avait pu recueillir. Quand chacun les eut réunis selon son idée, Pisistrate rassembla ces compilateurs. Chacun fut obligé d'exposer son travail particulier en présence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces divers poëmes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalité, n'écoutant que l'intérêt de la vérité, et ne considérant que la convenance de l'art, déclarèrent unanimement que la compilation d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meilleures; enfin, jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la préférence. Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande récompense, en ajoutèrent de leur façon, que l'usage ne tarda pas à consacrer aux yeux des lecteurs. Cette supercherie n'échappa point à la sagacité des juges; mais, à cause de la coutume et de l'opinion reçue, ils consentirent à les laisser subsister, marquant toutefois d'un _obel_ ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme étant étrangers au poëte et indignes de lui; ils témoignèrent par ce signe que ces mêmes vers n'étaient point dignes d'Homère.»
II
Cicéron et les critiques romains de son époque ont admis cette opinion sur ce chef-d'oeuvre de l'art grec et sur ce chef-d'oeuvre des langues écrites. Quant à nous, nous n'en croyons rien, ou plutôt nous n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettré d'Athènes, Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage, par les érudits de son temps, les fragments disséminés des poésies homériques confiés à la seule mémoire des peuples de l'Hellénie et de l'Asie Mineure, après des siècles inconnus de barbarie et d'ignorance qui avaient submergé plus ou moins longtemps ces admirables monuments de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de prosodie, que la langue de l'_Iliade_, n'eût pas été écrite avant l'époque où Homère dicta ou chanta ses poëmes aux pasteurs, aux guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'oeuvre d'un homme ni d'un jour; une langue est l'oeuvre d'un peuple et d'une longue série de siècles, et quand cette langue, comme la langue employée par Homère, présente à l'esprit et à l'oreille toutes les merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style, des couleurs, de la sonorité et du sens qui caractérisent la maturité d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins d'une péninsule encore barbare, mais qu'elle a été longtemps construite, parlée chantée, écrite, et qu'elle est vieille comme les rochers de l'Attique et répandue comme les flots de son Archipel.
Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-même, à une autre époque et dans un autre ouvrage, la vie et les oeuvres d'Homère, d'après les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la critique et de l'érudition grecque.
C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pensée, et en dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matériel et l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence. L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y anime, tout y renaît par la poésie. C'est une seconde création que Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans sa pensée et dans sa parole; un _verbe_ inférieur, mais un _verbe_ véritable, qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs des choses que la nature a créées avant lui: jeu d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle reçoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le mot _poésie_ veut dire _création_.
La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle retrace les choses passées et disparues à notre âme; aussi les _Muses_, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommées _les filles de mémoire_ par l'antiquité.
L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le souvenir et qu'elle les vivifie.
Le sentiment est le troisième, parce que, à la vue ou au souvenir de ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité fait ressentir à l'homme des impressions, physiques ou morales, presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes devant nos yeux.
Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité, à la nature, à la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mêmes et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était vérité.
Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette _poésie_, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons et ce que nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les fibres de notre propre coeur à la vue des objets que nous imaginons. Il faut pour cela deux choses: la première, que les langues soient déjà très-riches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que le poëte lui-même soit un instrument humain de sensations, très-impressionnable, très-sensitif et très-complet; qu'il ne manque aucune fibre humaine à son imagination ou à son coeur; qu'il soit une véritable lyre vivante à toutes cordes, une _gamme_ humaine aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère, douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les notes de cette gamme humaine soient très-sonores et très-vibrantes en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres des expressions fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression qui crée en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort; si elle frappe doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible. Tel coup, tel mot; voilà la nature!
Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans l'oreille des grands poëtes, parce que la poésie chante au lieu de parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour le rendre plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre âme. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de la langue poétique? je vous répondrai: Parce que la parole chantée est plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chantée est-elle plus belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien, et qu'il faut le demander à celui qui a fait les sens et l'oreille de l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard; je vous répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de la nature qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand architecte, le grand mathématicien, le grand poëte des mondes, il en est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré la cadence et dont il écoute la mélodie.
Mais le grand poëte, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé; il faut qu'il soit un suprême philosophe, car la sagesse est l'âme et la base de ses chants; il faut qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées; il doit avoir le coeur d'un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l'héroïsme; il doit être historien, car ses chants sont des récits; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les moeurs des différents peuples; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation, l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche des astres, dans la manoeuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du coeur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort: il écrit avec des larmes; son chef-d'oeuvre est d'en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin il doit être un homme pieux et rempli de la présence des dieux et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le coeur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité.
III
À peine daignerai-je réfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicéron et tant d'autres, ont cru que le poëte appelé Homère n'avait jamais existé, mais que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_ n'étaient que des _rapsodies_ ou des fragments de poésies recousus ensemble par des _rapsodes_, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grèce et l'Asie en improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athéisme du génie; elle se réfute par sa propre absurdité. Cent Homères ne seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unité et la perfection égale des oeuvres n'attestent-elles pas l'unité de pensée et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de _Phidias_ avait été brisée en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportât un à un les membres mutilés et exhumés, s'adaptant parfaitement les uns aux autres et portant tous l'empreinte du même ciseau, depuis l'orteil jusqu'à la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous ces fragments d'incomparable beauté: Cette statue n'est pas d'un seul Phidias; elle est l'oeuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont rencontrés par hasard à faire successivement ce chef-d'oeuvre de dessin et d'exécution? Non; je reconnaîtrais, à l'évidence de l'unité de conception, l'unité d'artiste, et je m'écrierais: C'est Phidias! comme le monde entier s'écrie: C'est Homère! Passons donc sur ces incrédulités, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand homme jusque dans la postérité.
Ce père et ce roi des poëtes a précédé de près de mille ans la naissance de Jésus-Christ. Son berceau fut placé au bord de la mer enchantée qui sépare l'Asie Mineure de la Grèce, en face de Chio et de l'Archipel, point de vue le plus ravissant où l'oeil d'un homme puisse s'ouvrir à la lumière. Les hautes montagnes du _Taurus_ qui meurent derrière Smyrne, la mer étincelante qui écume dans toutes ses anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les îles, les tièdes haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu l'Éden d'une imagination poétique. L'île flottante de Délos est l'image de ce berceau d'Homère flottant de même sur ces horizons et sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prétend; tous les écrivains de ces lieux et de ces temps s'accordent parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rêves n'ont pas tant d'uniformité et de concordance dans leurs chimères.
Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en Ionie, en Grèce, sur tous les écueils de l'Archipel. Il y avait déjà d'autres grands poëtes avant lui et de son temps; son apostrophe aux jeunes filles de Délos l'attesterait seul.
«Si jamais, leur dit-il dans la dernière strophe, si jamais parmi les mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise:
--Jeunes filles, quel est le plus inspiré des chantres qui visitent votre île, et lequel aimez-vous le mieux? écoutez, répondez toutes alors en vous souvenant de moi:--C'est l'homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront éternellement dans l'avenir sur tous les autres chants!»
Maintenant relisons sa vie à travers le demi-jour des traditions et des récits populaires de l'Archipel.
IV
Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui portait le nom de Cléanax.
La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin d'accroître le prestige autour de son berceau.
Crithéis inspira de l'amour à un inconnu, se laissa surprendre ou séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax, cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, et on l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.
Crithéis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de honte, et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans la nouvelle colonie grecque; il se nommait Isménias. On ignore si cet homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans doute pour veuve ou pour mariée à Cymé.
Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mélès_, où l'on célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du ruisseau.
Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias. C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprès et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'éclairer jusqu'au brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier des poëtes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tête, séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer; que les vagues, à leur tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès; que cette tête échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son enfant, comme pour venir d'elle-même transmettre son âme et son inspiration à Homère. Les rossignols, près de sa tombe, ajoutent-ils, chantent plus mélodieusement qu'ailleurs.
Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant, soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en porte.
Il y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme peu riche aussi, mais bon et inspiré par le coeur, tels que le sont souvent les hommes détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles; il se nommait Phémius; il tenait une école de chant. On appelait le chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui peint à l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous, la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le vers à l'accent et l'accent aux vers. Voilà pourquoi on appelait l'école de Phémius une école de musique: musique de l'âme et de l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.