Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 18
«Un changement de décoration nous introduit dans la salle du festin magnifiquement illuminée. Des deux côtés de la scène, on voit deux orchestres qui n'attendent qu'un ordre du maître pour donner le signal de la fête. Don Juan, plein de verve et de bonne humeur, se promène au milieu de ses nombreux convives qu'il excite à la joie. Le thème à six-huit et en _mi-bémol_ majeur, sur lequel don Juan brode ses propos galants, est plein de franchise et d'élégance. Les réponses de Zerlina, le dialogue de Leporello avec Masetto, dont la jalousie est constamment en éveil, les éclats de la foule, tout cela forme un ensemble que dessinent harmonieusement les _aparté_ des divers personnages. Cette brillante conversation est interrompue par l'arrivée de trois masques que nous avons laissés à la porte du château, et dont la présence est annoncée par un nouveau changement de mesure et de tonalité. Leporello, puis don Juan, vont au-devant d'eux avec courtoisie, et les engagent à prendre leur part au plaisir commun. «Ma maison est ouverte à tout le monde, ajoute le maître avec l'ostentation d'un grand seigneur, et tout ici invite à la liberté.» Sur un ordre de don Juan, le bal commence par le délicieux menuet dont le rhythme onduleux à trois-huit, confié au grand orchestre, se prolonge indéfiniment comme une pensée fondamentale. Peu à peu et successivement les deux petits orchestres qui sont sur le théâtre entament, l'un une contredanse, et l'autre une valse, dont le rhythme différent venant se superposer sur le rhythme primitif du menuet, agace l'oreille et pique l'attention. Pendant que don Juan danse avec Zerlina en lui disant mille douceurs, Leporello cherche à distraire Masetto; les trois personnages masqués observent dans un coin la conduite de don Juan, qui leur arrache de temps en temps des soupirs douloureux et des exclamations d'horreur.
«Un cri perçant s'élève tout à coup du milieu de cette foule enivrée. _Gente aiuto! aiuto!_ s'écrie Zerlina éperdue, que don Juan vient d'entraîner dans une chambre voisine. Les musiciens s'enfuient épouvantés, et les convives irrités enfoncent la porte d'où s'échappent les cris de la victime. Don Juan en sort précipitamment, l'épée à la main, tenant par les cheveux Leporello, qu'il feint de vouloir immoler pour détourner sur lui les soupçons des assistants; mais sa ruse infernale ne trompe personne. Donn'Anna, donn'Elvira et don Ottavio se découvrent et apostrophent don Juan d'une voix terrible en lui disant: _Tutto gia si sà_, on sait tout et vous êtes connu. Surpris d'abord et décontenancé, don Juan se rassure bientôt et, se retournant tout à coup comme un lion poursuivi dans son dernier refuge, il affronte la multitude courroucée, qu'il brave et défie. L'orage monte dans l'orchestre, qui se soulève et monte par un crescendo et un unisson formidables, spirale infinie qui sillonne l'espace et qui, comme la _buffera infernale_, balaye les cieux et en obscurcit les clartés. Le tonnerre gronde dans les basses, les éclairs jaillissent de toutes parts; et don Juan, intrépide, _impavidus_, au milieu de cette conflagration de tous les éléments harmoniques et de la colère des hommes, puisant dans l'idéal qui l'illumine une force héroïque, se fraye un passage à travers la foule tremblante, qu'il accable de son mépris.
«Tel est ce morceau incroyable qui, par la multiplicité des épisodes, par la variété des caractères, par l'infinie délicatesse des détails, par la grandeur du plan et la puissance des effets, ne peut être comparé qu'au _Jugement dernier_ de Michel-Ange. C'est tout un drame où la passion se mêle au sourire de la tristesse religieuse, conçu et exécuté par un génie qui unissait la grâce de Raphaël, la mélancolie de Virgile, à la sombre vigueur de Dante et de Shakspeare. Rien de ce qui a été fait depuis ne s'approche de ce final incomparable où tous les maîtres ont puisé à larges mains. La stretta qui termine le finale du _Barbier de Séville_ procède évidemment du premier finale de _Don Juan_, où Mozart a concentré toutes les beautés partielles de son oeuvre.
«Le dénoûment gronde de loin dans l'orchestre; dans une belle salle du palais de Don Juan, éclairée _à giorno_, on voit une table somptueusement servie et des musiciens tout prêts à égayer de leurs concerts le souper du maître. Celui-ci s'assied en chantant avec désinvolture que ce monde ne doit pas être une vallée de larmes, et que quand on est riche on a raison de se divertir. Les musiciens du petit orchestre entament alors un petit air élégant dont le rhythme à six-huit pétille comme les vins généreux que Leporello ne cesse de verser dans la coupe avide de don Juan, qui s'épanouit et rayonne à ce banquet de la vie où il a toujours été un fortuné convive. Au milieu de fraîches bouffées d'harmonie et de gais propos de table qu'il échange avec Leporello, dont il se plaît à surprendre la gourmandise, survient donn'Elvira tout éplorée. Plus amante qu'épouse, toujours inquiète sur le sort de celui qui a troublé son coeur et sa destinée, elle vient faire un dernier effort pour le ramener à de meilleurs sentiments et détourner le coup qui le menace. Ses prières, ses larmes, ses imprécations, qui attendrissent Leporello, n'arrachent à don Juan qu'un sourire moqueur et un éloge magnifique du vin et de la femme, gloire et consolation de l'humanité. Tout cela forme un trio plein de verve, de contraste et de passion.
«En se retirant désespérée, donn'Elvira pousse un cri d'effroi dans la coulisse, qui se propage dans l'orchestre et en agite les profondeurs. «Va voir ce que c'est,» dit don Juan sans s'émouvoir davantage; et Leporello, revenant tout effaré, raconte qu'il a vu la figure du commandeur, dont il imite la marche pesante et cadencée. Il serait impossible d'exprimer par des paroles l'agitation fiévreuse qui règne dans l'orchestre pendant tout ce dialogue. Voulant s'assurer de la cause de cette frayeur, don Juan prend une bougie et va lui-même au-devant de son convive, qui frappe à la porte à coups redoublés. L'entrée de la statue est annoncée par une succession de longs et lourds accords en ré _mineur_, que nous avons déjà entendus au début de l'ouverture, et qui ébranlent le sol de leurs vibrations formidables. «Tu m'as invité à souper, me voici,» dit le commandeur. Et sur un ordre de don Juan, qui ordonne à Leporello de préparer un nouveau souper, l'esprit de la mort lui crie: «Arrête! Ce sont d'autres besoins qui m'amènent ici. Je t'invite aussi à venir partager le pain dont je me nourris; viendras-tu?--Je viendrai,» répond don Juan avec une intrépidité que rien n'arrête. Et pendant ce dialogue sublime, les accompagnements reproduisent les progressions chromatiques, les dissonances âcres et terribles qui ont été entendues au premier acte au moment du duel. «Donne-moi donc ta main,» répond le commandeur. Et soudain un froid mortel pénètre le coeur de don Juan sans ébranler son courage. «Repens-toi.--Non.--Repens-toi, te dis-je, scélérat!--Non, non, jamais!» réplique don Juan, qui, au milieu même de douleurs surhumaines et déjà livré aux esprits infernaux, conserve la foi d'un néophyte souriant à l'aurore d'une vie nouvelle. Il disparaît ainsi sous la terre, qui s'entr'ouvre pour l'engloutir.»
Le génie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, réunit les dons les plus rares, et c'est l'alliance même de facultés si diverses qui prépare merveilleusement l'auteur de _Don Juan_ à opérer une conciliation féconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart étonne le monde musical par les prodiges de son talent d'exécution; homme mûr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse. Il excelle dans tous les genres, il étend sa domination sur tout le vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au poëme dramatique, depuis la sonate jusqu'à la symphonie: son imagination, aussi variée que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu'à la grâce, et les transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'âme religieuse; car il ne faut pas oublier que c'est la même plume qui a écrit le _Mariage de Figaro_ et la messe de _Requiem_. Après avoir ainsi traité tous les genres et parlé toutes les langues dans les oeuvres diverses, Mozart se résume dans un effort suprême et nous donne, avec la partition de _Don Juan_, la plus complète expression de son génie.
Lord Byron, le plus grand poëte des temps modernes, a voulu rendre en poésie ce caractère de _Don Juan_, que Mozart a rendu en musique; mais quelle différence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique du poëte anglais, et la foi dans l'art sincère, convaincue, communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le _Don Juan_ du poëte anglais n'est que la bouffonnerie du génie. Les notes du musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'âme croyante de Mozart a vaincu l'âme incrédule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire, allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mélodies diverses et délicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du coeur humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du ciel.
XVI
Bientôt après il écrivit, pour un autre théâtre d'Allemagne, la _Flûte enchantée_, musique arcadienne qui est à la musique ce que le _Songe d'une nuit d'été_ de Shakspeare est à la poésie, une rêverie entre ciel et terre, une coupe d'opium divin qui endort l'âme dans la couche des nuages.
Hélas! il avait déjà les pressentiments de l'autre monde; la vie se retirait de lui et s'exhalait, en se retirant, en mélodies! Les génies précoces n'ont pas de soir; ils ont tout donné le matin. Au reste, les longues vies ne sont pas nécessaires aux grands artistes, dont le talent n'est que sensation; elles sont nécessaires aux poëtes, aux philosophes, aux historiens, aux orateurs politiques, parce que l'expérience et la pensée, ces fruits de l'âge, sont les produits de la maturité, souvent même de l'extrême vieillesse.
La mort de son père avait profondément attristé Mozart; il ne savait à qui offrir la joie de ses triomphes; il reportait sur sa femme, Constance, et sur ses quatre petits enfants toute sa tendresse; il vivait d'amour conjugal et d'amour paternel comme il avait vécu, plus jeune, d'amour filial et d'amour fraternel; il n'avait encore que trente et un ans, et déjà il ne tenait plus à la vie que par ses rejetons. Le caractère de sa musique devenait de plus en plus religieux; il préférait l'écho du sanctuaire aux applaudissements des théâtres: ses chants montaient d'avance à son Dieu.
XVII
Quant à son ami et à son collaborateur d'Aponte, il semble que la fréquentation de Mozart avait amélioré et comme converti ce don Juan de Venise. En lisant ses Mémoires, comparables aux pages des _Confessions_ de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels, moins sophistiqués et moins déclamatoires, on s'aperçoit qu'après ses relations avec Mozart, le goût, ou du moins le regret de la vertu, respire dans cet homme d'aventures qui a respiré de près l'âme d'un homme de régularité et de piété.
D'Aponte enlève à Trieste le coeur d'une jeune et belle Héloïse, fille d'un négociant anglais: les parents de son écolière lui accordent sa main. Il part avec elle pour Londres la première nuit de ses noces; il passe plusieurs années en Angleterre, attaché au théâtre italien de cette capitale en qualité de compositeur de _libretti_, poëte de commande chargé de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il fait une certaine fortune à ce métier; le directeur des théâtres, Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or, à la recherche des cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son administration théâtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne manque pas de trouver un prétexte pour passer par Venise et pour aller à _Cénéda_ surprendre sa famille, embrasser son vieux père, éblouir ses frères, ses soeurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa prospérité.
Nous ne pouvons résister au désir de traduire ce délicieux retour de Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'État de Venise: nos lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont inséparables dans la postérité; d'ailleurs même, dans les confidences de saint Augustin, si tendre et si pieux pour sa mère, il n'y a pas beaucoup de pages en littérature intime supérieures à ce retour d'un fils aventurier dans la maison paternelle. Lisez.
Mais supposez, de plus, qu'au lieu de lire dans ma traduction française, langue trop virile et trop peu souple pour ces mollesses efféminées de l'âme, vous lisez en vénitien, langue aussi balbutiante et aussi transparente que le murmure des lagunes sur le sable du Lido. Lorenzo part, il arrive à Hambourg, il traverse l'Allemagne et les Alpes; il arrive ivre d'amour pour le ciel retrouvé de sa patrie, à Castelfranco, non loin de Venise et de Cénéda, sa ville natale; laissons-le maintenant parler.
XVIII
«Arrivé à Castelfranco, dit-il, et désirant savourer de toutes les manières possibles les délices et les surprises du retour que je me promettais, je laissai ma jeune et belle compagne de voyage seule à Castelfranco, et je lui donnai rendez-vous pour nous rejoindre à Trévise. Trévise n'est distant que de douze milles de Castelfranco. Nous devions nous y retrouver le 4 novembre de bonne heure. Je partis, et j'arrivai dans la soirée à Conegliano, qui n'est qu'à huit milles de distance de Cénéda, ma chère patrie.
«En moins d'une heure je me trouvai à la porte de la maison paternelle; au moment où mes pieds touchèrent la terre où j'avais eu mon berceau et où je respirai les tièdes haleines de ce doux ciel natal qui m'avait nourri, et qui m'avait donné l'aliment de la vie pendant tant de jeunes années, je fus pris d'un tremblement de tous mes membres, et une telle sensation de reconnaissance et de piété courut dans mes veines, que je restai pendant un certain temps immobile et comme incapable de tout mouvement, et je ne sais combien de temps je serais demeuré dans cet état si je n'avais entendu tout à coup, du haut du balcon, une voix qui sembla m'ébranler doucement le coeur, et que je crus reconnaître pour une voix anciennement connue de mon oreille.
«J'étais descendu de la voiture de poste à quelque distance de la maison paternelle, afin de ne pas éveiller l'attention et de ne pas laisser soupçonner l'arrivée d'un étranger dans la ville par le bruit des roues et le pas des chevaux. J'avais enveloppé ma tête d'un mouchoir qui me retombait sur le visage, de peur qu'à la lueur des lanternes on ne me reconnût par les fenêtres; et quand, après avoir enfin frappé timidement à la porte, j'entendis répondre du haut du balcon: Qui est là? je m'efforçai de déguiser le son de ma voix, et je ne dis que: Ouvrez! Mais ce seul mot suffit à me faire reconnaître, au son de la voix, par celle de mes soeurs qui m'avait entendu et qui, jetant un grand cri de surprise et de joie, s'écria en parlant à mes autres soeurs: C'est lui! c'est Lorenzo! Elles se précipitèrent toutes avec la rapidité de la foudre par l'escalier, se jetèrent à l'envi à mon cou, m'étouffant presque de caresses, et, tout en me couvrant de leurs baisers, me conduisirent à mon pauvre père qui, en entendant retentir mon nom dans l'escalier, et surtout en me revoyant à ses pieds, était resté immobile et comme pétrifié pendant quelques instants.
«Outre le plaisir et la surprise de mon arrivée imprévue, il y avait une circonstance antérieure qui rendait cette surprise et ce bonheur infiniment plus frappants pour lui, car ce jour-là était précisément le second jour du mois de novembre ou le jour des Morts, fête funèbre particulièrement solennisée dans tous les pays catholiques.
«Ce jour-là tous les parents et tous les amis de la maison se réunissent dans la soirée pour passer quelques heures ensemble en veillées de famille et en divertissements innocents. En ce moment, mon père se trouvant donc à table, entouré de ses fils, de ses gendres, de ses petits-fils, de ses petits-neveux, venait de les convier à boire à ma santé, et en portant un _brindizi_ (un toast) il venait de se lever de sa chaise et de dire: _À la santé de notre Lorenzo, absent depuis tant d'années; et prions Dieu qu'il nous accorde la grâce de le revoir avant l'heure de ma mort!_ Les verres n'étaient pas encore vidés qu'on entendit frapper à la porte, et que les cris de Lorenzo! Lorenzo! avaient tout à coup retenti dans tous les coins de la maison.
«Il faudrait n'avoir point de coeur dans la poitrine pour ne pas concevoir l'état d'un vieillard qui passait de beaucoup quatre-vingts ans dans un événement si surnaturel. Quant à moi, je peux surtout le sentir par ce que j'éprouvai moi-même. Nous demeurâmes entrelacés (_avitichiati_) comme la vigne à l'ormeau pendant plusieurs minutes, et, après un échange à l'envi entre nous de baisers, de caresses, d'embrassements qui durèrent, cessèrent, reprirent jusqu'aux douze heures de nuit, j'entendis à la porte de la maison des hurlements de joie, des voix confuses qui appelaient à grands cris: Lorenzo! Lorenzo! cris qui, m'ayant attiré à la fenêtre, je vis, à la clarté de la lune, une foule de personnes demandant à entrer; la porte leur fut ouverte, et voilà tout à coup la chambre remplie de mes bons et chers amis de la ville, qui, à la nouvelle de mon retour, étaient accourus pour me voir. Je compris véritablement ce soir-là de quelles délices peut se remplir un coeur d'homme, et combien est vrai ce vers du poëte:
Dulcis amor patriæ, dulce videre suos.
_Il est doux, l'amour du pays; il est doux de revoir les siens!_
«Je laisse à penser à ceux qui savent aimer l'impression que fit sur moi la présence de tous ces amis plus ou moins chers, venant, après vingt ans d'absence, fêter mon arrivée au milieu de la nuit, comme si leur impatience n'avait pu attendre le jour. Après quelques heures de délicieux entretiens entre eux et moi, nous nous séparâmes. Alors mon père voulut que j'allasse enfin me reposer, et m'offrit la moitié de son lit pour dormir ensemble. Je me couchai un peu avant le bon vieillard, et je le vis s'agenouiller auprès d'un crucifix qui était attaché à la muraille au-dessus du second lit, pour dire ses prières accoutumées; elles durèrent près d'une demi-heure, et je l'entendis les terminer d'une voix de componction et d'attendrissement par ces paroles des psaumes:
«_Seigneur, congédiez maintenant votre serviteur, qui n'a plus rien à vous demander!_»
«Après sa prière il se mit au lit, et, me serrant dans ses bras: «Ô mon enfant! me dit-il, maintenant que je t'ai revu, je mourrai content!» Il souffla la lampe, et nous restâmes quelques moments en silence, attendant le sommeil; mais entendant soupirer plus fortement qu'à l'ordinaire ce tendre père, je le priai de me dire la cause de son insomnie. «Dors! dors! mon enfant, me répondit-il avec un nouveau soupir qu'il ne pouvait comprimer, nous causerons demain.»
«Un instant après il parut dormir, et je m'endormis enfin moi-même. En me réveillant le matin avec le soleil levant, je m'aperçus que j'étais seul dans le lit; il s'était levé doucement avant le jour, et il était allé de bonne heure au marché de la ville pour acheter à temps les plus beaux fruits et les mets les plus recherchés de la saison pour le déjeuner et pour la collation du jour. Mes jeunes soeurs, leurs maris, les enfants de celles qui étaient déjà mères, mes deux petits frères, Henri et Paul, étaient tous réunis en silence et attendant à la porte de la chambre, prêts à s'y précipiter au premier bruit qui leur annoncerait mon réveil; je ne sais si un mouvement, une respiration, un craquement du lit les avertit que je cessais de dormir, ce que je sais, c'est que je vis tout à coup et tout à la fois entrer une foule d'hommes, de femmes, de petits enfants, ouvrir les volets et se jeter confusément sur mon lit pour m'embrasser, me serrer dans leurs bras et presque m'étouffer d'embrassements, de baisers et de caresses. Peu après cette invasion dans la chambre, mon père rentra; ce bon vieillard était chargé, au delà de ses forces, de fruits et de bouquets dont mon lit fut à l'instant submergé par toute cette chère famille; ils m'en couvrirent littéralement des pieds à la tête en poussant des cris de joie. Dans ce tumulte de tendresse, pendant ce temps, une jolie petite servante, très-accorte, m'apporta le café; toute la compagnie fit cercle autour du lit; je m'assis sur mon séant, tout le monde s'assied et se met en attitude de prendre la collation en famille.
«En vérité, je ne me souviens pas d'avoir vu, ni avant ni après dans toute ma vie, une scène de gaieté et de félicité comparable à cette matinée de Cénéda. Je me figurais plutôt être au milieu d'un groupe d'anges du paradis que d'habitants mortels de ce bas monde. Ces jeunes femmes, mes soeurs, étaient toutes charmantes de visage; mais _Faustina_, la plus jeune de ces sept soeurs, était un véritable ange de beauté; je lui proposai, en badinant, de la conduire à Londres avec moi: mon père y consentait, mais elle, ne répondant ni oui ni non, je soupçonnai, non sans fondement, que bien qu'elle n'eût encore que ses quinze ans accomplis, elle ne fût déjà plus entièrement maîtresse de son propre coeur. On passa insensiblement à d'autres sujets d'entretien.
«Comme personne ne me parlait de mes deux autres frères chéris, Jérôme et Louis, enlevés par la mort à la fleur de leur âge, je me gardais bien d'en prononcer moi-même le nom, de peur d'attrister, par quelques douloureuses réminiscences, la joie de ce beau jour. Mais un nouveau soupir échappé de mon père me rappela ses respirations pénibles de la nuit, et je lui en demandai encore une fois la cause: il ne me répondit pas, mais moi, m'apercevant que ses yeux se remplissaient de larmes, j'en devinai trop la source, et je me hâtai de changer de discours. Comme je n'avais jusque-là parlé ni peu ni beaucoup de ma chère compagne de voyage, je pensai que c'était le moment opportun de faire mention de mon bonheur à la famille; et, pour ramener sur les lèvres la gaieté que les larmes mal contenues du père avaient contristée sur les visages, je parlai ainsi:
«Ne pensez pas pourtant, mesdemoiselles mes soeurs, que je sois venu seul de Londres revoir mon pays; j'ai amené avec moi une belle jeune femme qui a dansé comme vous sur ce théâtre, et que j'aurai probablement le plaisir de vous présenter, demain ou après-demain, comme une huitième soeur.--Est-elle vraiment aussi belle que vous la faites? me dit Faustina.--Plus belle encore que toi, lui répondis-je.--Nous verrons donc ce bijou,» reprit elle! Ce petit défi de beauté rappela la bonne humeur, on demeura encore quelque temps ensemble; à la fin, ils sortirent tous et toutes pour me laisser la liberté de m'habiller. Mon père resta seul près de moi.
«Comme son coeur avait besoin de se soulager, je pensai que c'était le moment de lui parler de ses deux fils perdus pendant mon absence. «Ah! si ces deux pauvres enfants étaient avec nous à présent, s'écria-t-il, quelle ne serait pas leur joie et la nôtre?» Nous pleurâmes ensemble, lui ses fils, moi mes frères; je parvins à le consoler en lui promettant qu'avant de partir de Cénéda je lui ferais voir une chose qui compenserait un peu les pertes de famille que nous avions faites (sa jeune femme).
«Nous revînmes insensiblement à la gaieté; j'allai rendre visite à toutes les personnes qui étaient venues nous visiter la veille au soir; je revis quelques-unes de mes anciennes amies de jeunesse, qui m'accueillirent avec une joie et une courtoisie tendre, pareille aux sentiments que j'éprouvais moi-même à les revoir; et ce ne fut qu'à l'heure du dîner, l'après-midi, que je prévins la famille et les amis que je devais partir, dès le lendemain, pour Trévise et peut-être pour Venise.