Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 16

Chapter 163,969 wordsPublic domain

«Nous avons reçu votre lettre du 12 avril. J'ai tardé à vous répondre, espérant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau relativement à nos affaires; mais je suis obligé de vous écrire sans avoir rien de certain, rien de positif à vous mander. M. Grimm m'a donné une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru. Le but de cette lettre était de me recommander à madame la duchesse de Bourbon (qui était alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et à l'intérêt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que j'entende parler de rien. Mais on m'avait engagé à revenir au bout de huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une demi-heure dans une pièce énorme, sans feu, sans poële, sans cheminée, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin qu'elle me montre, aucun des siens n'étant prêt; elle m'engage à l'essayer. «Très-volontiers,» lui répondis-je; «mais en ce moment cela m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gelés que je ne les sens plus.» Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une pièce ou il y aurait une cheminée et du feu. «Oh! oui, Monsieur, vous avez raison.» Ce fut toute sa réponse. Alors elle s'assit, se mit pendant une heure à dessiner en compagnie de quelques messieurs qui étaient réunis en cercle autour d'une table. Là j'eus l'honneur d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fenêtres étaient ouvertes. J'étais glacé, non-seulement des mains et des pieds, mais de tout le corps, et la tête commençait à me faire mal. Il régnait dans le salon _altum silentium_, et je ne savais plus que devenir de froid, de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller roide: je n'étais retenu que par la crainte de déplaire à M. Grimm. Enfin, pour abréger, je jouai sur ce misérable piano-forte. Le pire, c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles. Enfin, excédé, je perdis patience. J'avais commencé les variations de Fischer; j'en jouai la moitié et je me levai. Alors une masse d'éloges. Quant à moi, je leur dis ce qu'il y avait à dire, qu'avec un pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il me serait fort agréable de jouer un autre jour sur un meilleur instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse à rester encore une demi-heure pour attendre son mari.

«Celui-ci, à son arrivée, s'assit près moi, m'écouta avec la plus grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente, et, malgré le misérable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre, et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie, tout honneur à jouer. J'ai plus tard tout raconté à M. Grimm. Vous m'écrivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller à pied; tout est trop loin, et il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres par jour sur le pavé, et encore _pour rien_, car les gens se contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'écrie: _Oh! c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est étonnant!_ et puis: _Adieu._ En ai-je jeté ainsi par les rues, de l'argent, dans les commencements, le plus souvent sans même connaître les gens! On ne croit pas de loin combien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup changé.»

Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives était le Raphaël de la musique, l'auteur futur du _Mariage de Figaro_ et de la tragédie de _Don Juan_ dans un même homme, les yeux se mouillent et le coeur se crispe; de tous les déboires du génie en ce monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges.

«S'il y avait ici à Paris, s'écrie-t-il en versant tous ces déboires dans le coeur de son père, s'il y avait un coin seulement où les gens eussent de l'oreille pour entendre, un coeur pour sentir, du goût pour comprendre quelque chose à la musique, je rirais volontiers de toutes ces misères, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas que j'exagère, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu tout-puissant si j'en reviens avec le goût sain et sauf! Je le prie tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je fasse honneur à toute la nation allemande, que je gagne quelque argent pour être en état de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous réunissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos jours dans la paix et dans la joie.»

XV

Cette paix et cette joie, qu'il aimait à voir en perspective, se changèrent peu de jours après en larmes éternelles et en complet isolement: la seule joie de sa solitude, sa mère, malade de tristesse et d'exil, lui donnait de temps en temps des appréhensions sur sa santé; il la soignait comme le souffle de ses lèvres, il passait seul les jours et les nuits à composer, à prier, à espérer et à désespérer à son chevet.

Tout à coup la lettre du 3 juillet 1778 à l'abbé Bullinger de Salzbourg prépare la fatale nouvelle pour son pauvre père. La main de la religion lui paraît seule assez forte et assez douce pour la lui faire accepter sans mourir.

WOLFGANG MOZART À M. L'ABBÉ BULLINGER.

«Paris, 3 juillet 1778.

«Excellent ami (pour vous tout seul),

«Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.--Je vous écris à deux heures du matin.--Il faut que je vous le dise: ma mère, ma mère bien-aimée n'est plus! Dieu l'a rappelée auprès de lui. Il l'a voulu!--C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonné à la volonté divine. Il me l'avait donnée, il pouvait me la reprendre. Représentez-vous les inquiétudes, les angoisses, les tourments que j'ai éprouvés durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir conscience; elle s'est éteinte comme une lampe; elle s'était confessée trois jours auparavant, elle avait communié et reçu l'extrême-onction. Les trois derniers jours elle a eu un constant délire, et aujourd'hui, vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombée en agonie et a perdu en même temps tout sentiment. Je lui serrai la main, je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien, et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort, vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne auprès d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon père connaît, M. Haine, et l'hôtesse. Il m'est impossible de vous décrire aujourd'hui toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a ainsi voulu. Je n'ai d'autre prière à vous faire que de vous demander de préparer le plus doucement possible mon pauvre père à cette triste nouvelle. Je lui écris par ce même courrier qu'elle est dangereusement malade. J'attends sa réponse pour savoir comment j'aurai à lui écrire. Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que je suis préparé! J'ai, par une grâce toute particulière de Dieu, tout supporté avec fermeté et résignation. Lorsque le danger devint imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une mort bienheureuse à ma mère, et à moi force et courage; et le bon Dieu m'a exaucé et m'a départi ces deux grâces dans la plus grande mesure. Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver mon père; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et désoler lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma soeur de toute mon âme. Allez les voir sans retard, je vous en supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais préparez-les; tâchez que je puisse être tranquille, et que je n'aie pas à craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher père, ma soeur bien-aimée. Répondez-moi immédiatement, je vous prie.

«Adieu; je suis votre très-obéissant et reconnaissant serviteur,

«WOLFGANG-AMÉDÉE MOZART.»

XVI

Voilà le pauvre artiste étranger seul devant le lit vide de sa mère, dans une chambre haute et sombre d'une hôtellerie à Paris; et, pour comble de contraste entre son coeur et son art, tout en pleurant il faut chanter.

La lettre qui suit la sépulture fait frissonner. Le jour est pris pour un concert d'où dépend son pain et le pain de son père, et le payement des funérailles de sa mère; concert où l'on doit exécuter une de ses compositions et où il doit diriger lui-même l'orchestre! Écoutez le récit fait le lendemain à son père. «Je priai Dieu d'y suffire, et voilà! La symphonie commence; Raff était à côté de moi, et dès le milieu du premier allegro il y avait un passage que je savais devoir plaire. Tous les auditeurs furent ravis, et il y eut un immense applaudissement; mais comme je savais en l'écrivant quel effet produirait ce passage, je l'avais fait reparaître à la fin, puis répéter encore; les mains partirent, et les bravos s'unirent au choeur des instruments. Aussitôt après la fin j'allai dans ma triste joie au jardin du Palais-Royal. Je dis le chapelet, comme je l'avais promis à l'âme de ma mère, et je rentrai dans sa chambre vide!...»

Arrêtons-nous là, et, après avoir raconté le musicien, écoutons la musique.

LAMARTINE.

(_La fin au mois prochain._)

COURS FAMILIER

DE LITTÉRATURE

XXXe ENTRETIEN.

LA MUSIQUE DE MOZART.

(2e PARTIE.)

I

Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il lui faut emprunter, pour se faire entendre (au théâtre surtout et dans les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments ou une seule de ces voix discorde, son oeuvre manque son effet dans l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni instruments pour lui donner l'être, son oeuvre n'existe pas. Excepté à la poésie ou à l'éloquence, arts immatériels qui n'ont besoin que d'une parole ou d'une plume, il faut un matériel à tous les arts: des blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre; mais au musicien, il faut un monde d'exécutants. Voilà pourquoi on peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'âme d'un grand musicien dans son oeuvre.

Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y en a une pour toute autre chose. Pendant que nous écrivions ces pages sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous rafraîchir l'oreille dans l'audition de ces délicieuses mélodies entendues autrefois et restées en tronçons dans notre mémoire comme des échos de jeunesse et d'Italie, voilà que nous lisons par hasard, sur une affiche de théâtre, LES NOCES DE FIGARO, au Théâtre-Lyrique, sur le boulevard de Paris; et pour comble d'étonnement et de bonne fortune, voilà que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel et savant directeur de ce théâtre, M. Carvalho, un billet de loge pour la douzième représentation de ce chef-d'oeuvre. Il semble que le hasard m'avait inspiré d'écrire sur Mozart à la même heure où ce même hasard inspirait, aux artistes transcendants groupés dans ce petit sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix d'élite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de Paris.

Je n'étais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'âme qui fait rechercher ou savourer un plaisir théâtral; mais cette représentation n'était pas un plaisir pour moi: c'était un devoir de situation, une étude d'écrivain; ayant à parler ce jour-là du musicien de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespérée s'offrait à moi, me retremper dans cette musique dont j'avais à analyser le charme, et, pour ainsi dire, la divinité pour mes lecteurs. C'était là un à-propos que je ne pouvais méconnaître sans ingratitude envers le hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le long boulevard vers le Théâtre-Lyrique. Mon âme souffrait en moi de ce contraste forcé entre un homme qui entre au théâtre, pour y chercher l'ivresse d'une jouissance, et ce même homme qui, plongé dans une mer d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que personne ne pût lire sa tristesse sur son visage.

II

N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes: une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on sait l'opéra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparaître d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses, semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française, forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame _Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'exécution qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de son génie.

III

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jeune homme, Wolfgang Mozart (la plus prodigieuse organisation musicale qui fut jamais), c'est que la musique et l'homme en lui ne sont, pour ainsi dire, qu'un seul être; la musique est couchée avec lui dans son berceau, il balbutie à l'âge de trois ans, sur les genoux de son père ou de sa mère, des airs au lieu de paroles; la musique joue avec lui sur tous les instruments sonores comme avec les jouets de ses premières années; la musique écrit par sa main des sonates pour le clavecin, des fugues pour l'orgue des cathédrales ou des opéras pour les théâtres d'Italie dès son adolescence; elle voyage avec lui de Milan à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, de Vienne à Paris, enlevant à toutes ces langues, à tous ces climats, à toutes ces vagues, à tous ces vents, leurs harmonies, comme la brise, en parcourant la terre, lui enlève tous ses parfums pour s'embaumer elle-même. La musique sanglote avec lui au chevet du lit de mort de sa mère et s'associe à ses funérailles. La musique se mêle à ses amours; elle écrit avec lui de sa main mourante son angélique _Requiem_; elle note ainsi son premier et son dernier soupir; elle l'exhale avec son âme et va se joindre au concert céleste dont toute sa vie n'a été que le prélude ici-bas.

C'est le caractère de l'existence de Mozart: ce n'est pas un musicien, c'est la musique incarnée dans une organisation mortelle.

IV

Après la perte de sa mère à Paris, le pauvre artiste fut recueilli par Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame d'Épinay, cette amie célèbre de Grimm et de J. J. Rousseau.

Cette maison était située dans la rue de la Chaussée-d'Antin, sur le boulevard des Italiens. Il cherche à vendre ses oeuvres musicales à un éditeur; il ne parvient pas à en trouver quinze louis. L'archevêque de Salzbourg marchande le père et le fils aux appointements de 500 francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses concerts lui payent son voyage. «J'ai encaissé hier à Strasbourg trois louis!» écrit-il avec jubilation à son père.

Il fait représenter avec succès son opéra d'_Idoménée_ à Munich; il s'établit à Vienne comme musicien de l'archevêque de Salzbourg. Traité par ce prince de l'Église en domestique de l'ordre le plus inférieur, il mange avec les marmitons à la table de cuisine. Son brutal protecteur l'injurie grossièrement de parole et de geste; il est mis à la porte par les épaules et pourchassé jusqu'au bas de l'escalier avec les épithètes les plus abjectes.

Il donne des leçons et des concerts par souscription à Vienne; il se marie avec Constance Weber, soeur d'Aloïse Weber, artiste célèbre dont il avait demandé la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son génie à cause de son extérieur souffrant et timide. Sa soeur Nanerl se marie à peu près en même temps à Salzbourg; son pauvre père reste seul; Mozart se dévoue à ses vieux jours et l'appelle auprès de lui à Vienne.

C'est là qu'il compose son premier opéra triomphal, _les Noces de Figaro_. Son nom et son génie se répandent sur les mélodies divines de ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphère d'Allemagne, de France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires, NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les échos de l'Europe entière faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de Rossini, _Di tanti palpiti!_ L'oreille du monde n'est pleine que de l'âme du poëte de Salzbourg.

Mais ce succès populaire ne le satisfait pas: il veut s'élever, par un drame musical plus complet et plus tragique, jusqu'à ce point culminant de l'art où l'artiste, indifférent au jugement de la foule, parvient à se satisfaire lui-même: le succès dans l'élite, la popularité du petit nombre, voilà la popularité du génie. Il demande à son poëte un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous les cris de l'âme humaine. Son poëte lui propose le drame de _Don Juan_, Mozart accepte: le poëte écrit, le musicien compose.

V

Le poëte que Mozart s'était associé, pour lui donner les thèmes de ces compositions dramatiques pour le théâtre, était lui-même une espèce de _Don Juan_ subalterne qui voulait écrire et faire chanter sa propre histoire dans l'histoire de son héros, immoral, séducteur, impénitent, et puni par le ciel de ses amoureux forfaits.

Ce poëte était un certain _Lorenzo d'Aponte_, Vénitien de la race enjouée, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort récemment, pauvre et oublié, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux États-Unis, où le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait porté; il a écrit, dans ses dernières années, des Mémoires dignes de ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y trouver quelques traces justes et vives de son intimité artistique avec Mozart. Le poëte recevait le premier les confidences du musicien, en assistant à l'éclosion de ses accords, accoudé sur le dossier de sa chaise, devant le clavecin.

Ces Mémoires sont de vrais préludes de _Don Juan_, dans la jeunesse dissipée et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement.

D'Aponte, né dans la petite ville de CÉNEDA, dans l'État vénitien, est chassé de la maison paternelle par le second mariage de son père avec une jeune Vénitienne de dix-huit ans, que son père épouse en secondes noces. Les jalousies de cette belle-mère le forcent à chercher un refuge dans un séminaire de sa petite ville. Sa précocité d'esprit, la beauté de ses traits, son aptitude oratoire et poétique le font discerner par l'archevêque. Ses études achevées, il devient professeur à son tour dans le séminaire où il a été élevé. On lui offre tous les honneurs et tous les bénéfices de l'Église, s'il veut entrer dans l'état ecclésiastique; sa nature légère et libre se refuse à la gravité de cette profession. Il va chercher fortune à Venise; il trouve amour et fortune dans sa première liaison avec une belle courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence d'un frère de sa maîtresse l'obsèdent. Il croit leur échapper par une autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive de la maison d'un odieux époux; rencontré la nuit dans une gondole du grand canal, l'inquisition de Venise lui enlève cette conquête, jetée par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme.

Il revient à sa première passion; cette femme et son frère l'entraînent au Ridotto, sorte de club, où la république encourageait, pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord gagnés. Un vieillard mystérieux, qui avait amassé une fortune de cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la bonne grâce et la charité de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle dans sa maison, lui montre son trésor; il lui propose de lui donner en mariage sa fille unique, beauté accomplie qui vient de sortir du couvent, et qu'il fait apparaître devant lui dans toute la fraîcheur de son adolescence: d'Aponte est enivré à la fois par l'amour et par la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et qu'il redoute le fait hésiter. Il s'éloigne en gémissant de la chambre du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses désordres. Les représentations d'un frère aîné qui vient l'arracher à ses libertinages le ramènent à Trévise; il y professe les belles-lettres avec un applaudissement qui répand son nom dans Venise. Des vers satiriques contre le conseil des Dix le font arrêter par l'inquisition d'État: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et protecteur des lettres, le poëte raconte l'empire exercé sur ce vieillard par une jeune fille nommée Térésa qui finit par épouser le patricien. Les moeurs étranges de Venise sont peintes, dans ce récit de d'Aponte, en traits de Molière et de Pétrone. Un sonnet en patois vénitien contre les grands, chanté par les gondoliers, et dont il est l'auteur; un jambon mangé en carême dans une hôtellerie de la ville, servent de prétexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent à la fois; ses amis lui conseillent de prévenir sa condamnation par la fuite, il quitte Venise pour jamais.

VI