Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 15

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La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et de génie avec sa soeur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à toi, je t'embrasse un million de fois.»

Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le père à la mère.

«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose, dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir. Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini. Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda: N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi? Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus gracieux.

«Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estimé si haut qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence n'était nécessaire pour l'exécuter.»

L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: «Écris-moi comment se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours? Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples, l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.

Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme, comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.

«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de riz et quelques oeufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler, quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette mère, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux voyageurs.

«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu une messe à _Civita-Vecchia Castellana_, après laquelle Wolfgang a joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume. «Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il. Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé: c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»

Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous réunis heureusement ensemble.»

Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa soeur, une bonne heure après l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques _Pater_.»

«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre 1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la première _sera_, un air de la prima donna a été répété, tandis que d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais _fuora_; et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs _delle vecchine parti_, ont été couverts d'extraordinaires applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il maestrino!_

«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième représentation.»

Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.

Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale des sensualités de l'oreille.

«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo, Dolfin, Valier.

«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent. Tout cela me laisse dormir tranquillement.»

Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières amours remontent au coeur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de Moelk, écrit Wolfgang à sa soeur, que je me réjouis bien de revenir à Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _sérénade_ un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»

La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772, tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois, reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg. L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de second violon et de second maître de chapelle auprès du prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec le canari et le chien de la maison.

Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la mère avec la soeur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent, espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg. C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation, de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas. On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, pétri par toutes les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré seulement contre le coeur de sa mère, dut concentrer en soi de ces notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des musiciens heureux.

Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour cette famille de quatre coeurs.

La soeur Nanerl était déjà revenue à la maison auprès de son père. La mère et le fils allaient partir pour Paris.

LÉOPOLD MOZART À SA FEMME ET À SON FILS,

À MUNICH.

«Salzbourg, 25 septembre 1777.

«Lorsque vous fûtes partis, je montai péniblement l'escalier et me jetai dans un fauteuil. J'avais pris toutes les peines du monde pour me retenir au moment de nos adieux, pour ne pas les rendre plus douloureux, et dans mon trouble j'ai oublié de donner ma bénédiction à mon fils. J'ai couru à la fenêtre et je vous la donnai à tous deux de loin, mais sans pouvoir plus vous apercevoir; vous aviez probablement déjà traversé la porte de la ville, car j'étais resté longtemps assis sans penser à rien. Nanerl pleurait et sanglotait sans mesure, et j'eus bien de la peine à la consoler.

«Ainsi s'est écoulée cette triste journée, à laquelle je ne pensais pas être jamais destiné. Ce matin j'ai fait venir M. Glatz, d'Augsbourg, et nous sommes convenus que vous deviez descendre à Augsbourg chez Lamb, dans la rue Sainte-Croix, où vous dînerez à 1 f. par personne, où vous trouverez de belles chambres, et où descendent des personnes fort distinguées, des Anglais, des Français, etc. Vous y êtes tout près de l'église.»

XIV

Mais le chef-d'oeuvre de la piété paternelle est cette lettre admirable, véritable testament du coeur de Mozart le père, adressée comme une recommandation de l'âme à son fils pour le préserver contre les dangers de Paris, et pour faire en même temps devant Dieu, devant sa femme et devant ce fils, l'examen de sa conscience de père pendant les tribulations de son existence. Nous ne pouvons résister au désir de la reproduire ici tout entière. C'est une de ces pages déchirées du livre du coeur qui doivent être recueillies pour l'immortalité dans le manuel des vertus de famille.

L. MOZART À SA FEMME ET À SON FILS.

«Salzbourg, 16 février 1778.

«J'ai reçu votre lettre du 7 et l'air français qu'elle contenait. Ce morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si parfait.

«Tous ceux qui disent que tes compositions réussiront à Paris ont raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'écrire dans tous les genres. Tu n'as pas à t'inquiéter des leçons à donner à Paris. D'abord, personne n'ira dès ton arrivée renvoyer son maître pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est peut-être quelques dames qui jouent déjà bien, qui veulent perfectionner leur goût, et, dans ce cas, elles payeront bien. De plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout à Paris: elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent admirablement.--Ce sont là tes gens, et les compositions sont tes affaires; car tu peux acquérir gloire et argent en publiant des morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un recueil d'airs français avec accompagnement de clavecin, comme celui que tu m'as envoyé, et enfin des opéras.--Quelle difficulté vois-tu à cela? Tu t'imagines que tout doit être fait sur-le-champ, avant même qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les témoignages de nos anciennes connaissances à Paris. Ce sont tous, ou du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand suffirait) qui s'intéressent à toi; tu feras ce que tu voudras. Comme, selon toutes les probabilités, cette lettre est la dernière que tu recevras de moi à Manheim, elle s'adresse surtout à toi.

«Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi combien ce nouvel éloignement me pèse au coeur. Si tu veux prendre la peine de penser mûrement à ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux enfants, dans vos années les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de pusillanimité, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en tout temps j'ai été un homme ayant le courage de tout entreprendre. Seulement j'ai toujours agi avec toute la prévoyance et la réflexion que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu seul voit l'avenir. Nous n'avons été jusqu'à ce jour, en vérité, ni heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flotté entre les deux extrêmes. Nous avons tout tenté pour te rendre heureux et faire notre bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrière; mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu réussir. Notre dernière démarche nous a complétement abattus. Tu vois clair comme le jour que désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante soeur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assuré[2], une femme, sept enfants et ta grand'mère, pour supporter des frais de couches, de mort, de maladie, frais et dépenses qui, si tu veux y penser, te convaincront que non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grâce spéciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes amères privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la peine est si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et les siens; et, malgré cela, il faut être content et s'exténuer à parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or, non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre méfiance à ton égard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta filiale affection. Tout dépend de ta raison d'abord, et tu as certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas maître; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espère et je t'en prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu t'imagines que c'est par préjugé que je tiens Paris pour une ville si dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre expérience, aucun motif de considérer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors et ta position actuelle diffèrent comme le ciel et la terre. Nous demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans une maison privée. J'étais un homme fait, vous étiez des enfants. J'évitai toute connaissance, et surtout toute espèce de familiarité avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de même en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amitié que des gens d'un haut rang, et de ceux-là seulement qui étaient posés; jamais de jeunes hommes, quand ils eussent été de la plus haute volée. Je n'invitai personne à venir me voir chez moi pour conserver ma liberté, et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres quand cela me convenait; car, s'ils me déplaisent et si j'ai à travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en débarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent précisément me gêner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu n'as par conséquent pas le sérieux de l'âge qui peut empêcher de rechercher ta connaissance ou ton amitié tant de jeunes hommes de quelque rang qu'ils puissent être, tant d'aventuriers, de mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le monde de Paris. On se laisse entraîner on ne sait comment, et on ne sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas même parler des femmes, car là il faut une extrême retenue et toute la raison possible, puisque, sous ce rapport, la nature elle-même est notre ennemie, et que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modérer et se maintenir dans les bornes légitimes l'appellera en vain à son secours quand il sera tombé dans l'abîme: c'est là un malheur qui ne se termine ordinairement qu'à la mort. Avec quel aveuglement on se laisse d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux tout à fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre expérience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains, après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec ardeur, et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon coeur ma paternelle bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus sûr.»

[Note 2: 53 francs 50 centimes; ainsi 642 francs par an.]

* * * * *

Il n'y a pas de père qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans cette paternité divine du père et de la mère ici-bas.

Hélas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder à en perdre la moitié la plus présente et la plus adorée dans la personne de cette mère qui était devenue pour lui tout un univers pendant son isolement à Paris.

Il avait trouvé à Paris quelques leçons à donner et quelques concerts pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des protecteurs et ne trouvant que des indifférents. C'est l'histoire de tous les siècles. Lisez celle-ci:

LE FILS AU PÈRE.

«Paris, le 1er mai 1778.