Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 13

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Les Chinois racontent d'une manière fort ingénieuse comment a été fixée la série de sons qui constitue l'échelle musicale. Sous le règne de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était couverte d'une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n'était ni plus haut ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même lorsqu'il parlait sans être affecté d'aucune passion. Ainsi fut fixé le son générateur de la série. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expériences nécessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mâle et femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient les douze degrés de l'échelle chromatique. Le ministre, profitant de la leçon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés chromatiques qui sont contenus dans l'unité de l'octave.

Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique et à la constitution physique de l'échelle sonore, contient des vérités fondamentales qui ont été confirmées depuis par des expériences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquité par Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a été le sujet, il reste démontré qu'il fut le premier à soupçonner que le monde était soumis à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de trouver la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des corps sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont contenus dans les limites de l'octave. Par une expérience ingénieuse et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette belle pensée de Leibniz: «La musique est un calcul secret que l'âme fait à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue de Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de l'homme avec l'ordre absolu qui règne dans la nature.

On voit par ces trois définitions du ministre chinois, de Pythagore et de Leibniz, que, pour les trois peuples représentés par ces trois grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut demander ses lois à l'instinct et non à la science. Leibniz aurait mieux dit en disant: La musique est une géométrie de l'oreille. Quant à la tradition des deux oiseaux au sexe différent, dont l'un chanta six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion des Chinois était qu'il y avait des notes mâles et des notes femelles. C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon eux, la musique, cette ineffable _volupté de l'oreille_.

IV

Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'âme: la parole en a de plus précis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant. La gamme des sons, parcourue par des voix mélodieuses ou par des instruments habilement touchés, fait en un clin d'oeil parcourir à l'âme toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu'à la fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur nos fibres humaines s'éveille à la consonnance des notes qui vibrent dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'âme devient l'écho sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines natures prédisposées à l'effet de la musique que ces natures doivent se sevrer sévèrement de ce plaisir, qui dépasse leur puissance de sentir, afin de conserver l'équilibre de leur raison et l'empire sur leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrétienne commandée à quelques organisations trop musicales.

Quant à moi, je ne sais pas au juste à quel degré d'exaltation, d'ivresse ou d'héroïsme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en sevrais par sobriété de sensation. Le tambour même, au lieu d'être pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable à ces enfants qui le suivent dans les rues quand il précède nos bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous la pointe des baïonnettes ou jusqu'à la gueule de feu des canons sans voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre, c'est la musique métallique et militaire, qui lance les hommes sur le champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt à ces accents: le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, l'institution moderne du drame musical ou de l'opéra composé par des musiciens de génie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde de nos jours, et chanté par les Malibran, les hommes n'inventèrent jamais une effémination et une corruption plus délicieuses, mais plus dangereuses, de la virilité des âmes.

V

Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'âme a été célébrée par le poëte anglais Dryden dans la plus belle ode, selon _Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux que des pages de dissertation à vous attester la contagion du son sur les sens. Dryden représente dans cette ode le plus fameux musicien et compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis. L'ode est adressée à _sainte Cécile_, la grande musicienne sacrée du christianisme. Écoutez, et suppléez par la pensée aux rhythmes tantôt lents et tantôt rapides que le poëte emploie dans ses vers, et qui ne peuvent être rendus par la prose.

LE FESTIN D'ALEXANDRE,

OU LA PUISSANCE DE LA MUSIQUE,

ODE POUR LA FÊTE DE SAINTE CÉCILE,

Par Dryden.

«C'était au festin royal, pour célébrer la Perse conquise par le fils belliqueux de Philippe. Dans son imposante majesté, le héros, semblable à un dieu, siégeait sur son trône impérial; ses braves compagnons étaient rangés autour de lui, le front ceint de myrtes et de roses (c'est ainsi qu'on doit couronner l'héroïsme). La charmante Thaïs s'asseyait à ses côtés, belle comme une fiancée d'Orient, dans toute l'orgueilleuse fleur de la jeunesse et de la beauté. Heureux, heureux, heureux couple! Les braves seuls, les braves seuls, les braves seuls méritent d'obtenir l'amour de la beauté!

«Timothée, placé parmi le choeur harmonieux, de ses doigts agiles toucha la lyre; les notes tremblantes montèrent jusqu'au ciel en inspirant les joies célestes. Il chanta d'abord Jupiter, qui abandonna le séjour des dieux (_tel est l'empire du tout-puissant amour_). Ce fut la forme flamboyante d'un dragon que revêtit le dieu, lorsque, traversant les sphères lumineuses, il vola vers la belle Olympie pour créer à son image un souverain du monde!

«La foule attentive applaudit au chant orgueilleux et acclame sous les voûtes retentissantes la présence d'un dieu! D'une oreille ravie le monarque écoute, se pose en dieu, et en remuant la tête semble ébranler l'univers.

«Le mélodieux musicien chanta ensuite Bacchus, Bacchus toujours jeune et beau. Voici venir en triomphe le dieu de la joie! Sonnez les trompettes, et que le tambour résonne! Il montre son visage ouvert tout rougissant d'une grâce empourprée! Il vient! il vient! Bacchus, toujours jeune et beau, créa le premier les joies de l'ivresse. C'est le trésor de Bacchus, le plaisir du soldat. Riche trésor! Doux plaisir! Le plaisir est doux après la peine!

«Sous l'empire de ce chant, la vanité du roi s'éveille dans sa pensée; il livre de nouveau toutes ses batailles; trois fois il défait ses ennemis, trois fois il retue les morts! Le musicien vit la démence guerrière qui bouillonnait sur le visage d'Alexandre, il remarqua ses joues enflammées, ses yeux ardents, et, tandis que le héros défiait la terre et le ciel, il changea de ton et abattit son orgueil.

«Il invoqua une muse plaintive, inspiratrice de la tendre pitié. Il chanta Darius le Grand, le Bon, poursuivi par un destin trop sévère, et tombé, tombé, tombé, tombé du haut de sa grandeur et nageant dans son sang. Abandonné à l'heure de la peine par ceux que sa bonté avait nourris, il est couché sur la terre nue sans qu'une main amie lui ferme les yeux. Les regards éteints, le vainqueur attendri écoute et réfléchit aux vicissitudes de la fortune ici-bas; de temps en temps il exhale un soupir, et les larmes s'échappent de ses yeux.

«Le musicien sourit; il sait que l'amour doit être facile à éveiller à son tour; ce n'est qu'une note sympathique à faire résonner, car la pitié prépare à l'amour. Il chante mélodieusement sur le mode lydien et dispose l'âme au plaisir. La guerre, dit-il, n'est que labeur et tourments; l'homme est une bulle gonflée d'air; ne jouir jamais, recommencer toujours! toujours combattre, toujours détruire! Si la terre vaut qu'on la conquière, elle vaut bien qu'on en jouisse. Regarde la belle Thaïs à tes côtés; prends ce que les dieux t'envoient!

«La foule remplit l'air de ses acclamations. L'amour fut couronné, mais c'était la musique qui avait vaincu. Le prince, ne pouvant dissimuler son tourment, regardait la beauté qui causait sa peine; il soupirait et regardait, regardait et soupirait encore, jusqu'à ce que, succombant à la double ivresse du vin et de l'amour, le vainqueur vaincu s'affaissa sur le sein de Thaïs.

«Frappe de nouveau la lyre d'or, plus fort! et plus fort encore! Fais voler en éclats les chaînes qui retiennent Alexandre dans le sommeil, et réveille-le comme avec le fracas de la foudre. Vois comme à ce bruit formidable le héros soulève la tête comme s'il sortait du tombeau et regarde autour de lui avec étonnement. Vengeance! vengeance! crie Timothée. Vois se dresser les Furies! vois ces serpents qu'elles agitent! Comme ils sifflent et quelles étincelles s'échappent de leurs yeux! Vois cette troupe funèbre! Tous ceux qui la composent portent une torche; ce sont les ombres des héros grecs tués dans le combat, et qui gisent sans sépulture et sans honneur dans la plaine. Accorde à cette vaillante phalange la vengeance qu'elle réclame. Vois comme ces ombres agitent en l'air leurs torches en montrant du doigt les palais des Persans et les brillants temples des dieux ennemis! Les princes applaudissent avec fureur; le roi, transporté d'un zèle destructeur, saisit une torche, et Thaïs, montrant le chemin ainsi qu'une nouvelle Hélène, incendie une nouvelle Troie.

«Ce fut ainsi qu'autrefois, avant qu'on eût inventé le soufflet aux puissants poumons, lorsque l'orgue était encore muet, Timothée sut, à l'aide de la flûte et de la lyre sonore, éveiller tour à tour la colère et le tendre désir dans l'âme des hommes. Enfin parut la divine Cécile, qui inventa l'harmonieux instrument, agrandit le domaine restreint de la musique, et prolongea les sons graves par un art inconnu jusqu'alors. Que Timothée lui cède la victoire, ou plutôt qu'ils se partagent la couronne; car, s'il sut élever un mortel jusqu'aux cieux, elle fit descendre à sa voix le ciel sur la terre!»

VI

Il y a des hommes qui naissent avec une organisation innée pour entendre, comprendre, parler et inventer à un degré infiniment supérieur au reste des hommes cette langue de la musique, plus puissante encore sur leurs propres sens que sur les sens d'autrui: ce sont les poëtes du son. De tous ces hommes privilégiés de l'oreille, le plus précoce, le plus complet et le plus divin, selon nous, jusqu'à Rossini, son seul rival, c'est Mozart. Nous avions tort de dire un homme; Mozart n'était pas un homme, mais un phénomène.

L'Allemagne le revendique pour son enfant. Nous ne voulons pas enlever cette gloire à un pays qui a produit _Gluck_, _Beethoven_ et _Meyerbeer_; mais, en réalité, Mozart est un enfant des Alpes italiques plus qu'un fils de l'Allemagne. Il était né à Salzbourg, charmante petite ville allemande qui tient plus du Tyrol que de la Germanie par le site, par la physionomie, par les moeurs et par la langue. On rencontre cette petite ville inattendue au tournant d'un rocher avancé d'une chaîne de montagnes alpestres qui se détachent du Tyrol et qui se prolongent, comme le bras d'un cap, dans la plaine; deux belles rivières confluent et serpentent autour de ses murs; la ville s'y baigne, d'un côté, en regardant des prairies; de l'autre côté elle se groupe et s'assombrit à l'abri d'un rocher perpendiculaire d'où suinte sur ses toits d'ardoise l'obscurité et l'humidité du roc; une aiguille de granit détachée et isolée de la montagne s'élève comme une borne gigantesque à la porte de la ville. Les aigles, les vautours, les corneilles des Alpes tournoient dans le ciel bleu autour de sa cime inaccessible. Des escaliers à rampes, incrustés dans la pierre vive, serpentent contre le flanc du plateau de roches contre lequel la ville est adossée; ils conduisent les habitants et les pèlerins pieux de la contrée à des pèlerinages de dévotion bâtis par les moines et les chevaliers du moyen âge sur la crête de la montagne. Les cloches y sonnent mélodieusement les heures des offices aux fidèles de la ville. Ces bruits, adoucis par la distance, chantent le soir et le matin, avec des mélodies vagues, au-dessus des toits de la ville, comme des volées d'oiseaux invisibles qui gazouillent en passant très-haut dans le ciel au-dessus de la vallée. Les murailles de pierre grise des maisons s'harmonisent merveilleusement par leur couleur avec la vive verdure des arbres et des prés baignés par les deux rivières. Le soleil, au lieu de s'y répercuter en blanc comme sur les murailles éblouissantes des villes neuves, s'y reflète en teintes légèrement azurées qui donnent de l'antiquité aux édifices et de la sérénité aux pensées. C'est une ville du soir, qu'il faut contempler au soleil couchant. Tout y respire le calme, le recueillement, la religion, l'amour contenu, le silence propice au chant intérieur que l'homme musical écoute en lui. Je n'ai vu en Europe que la ville de Chambéry, à l'issue des gorges de Savoie, disputant le bassin aux montagnes et aux lacs, avec ses toits d'ardoise, ses maisons de roche grise, son château et sa tour dominant ses rues et ses places, ses ruisseaux, dans les faubourgs ses jardins allant se fondre dans la verdure illimitée de ses vallées, qui rappelle Salzbourg. Le génie aime ces petites capitales recueillies, où l'âme ne s'évapore pas dans la foule et dans le bruit comme dans les Babels de l'industrie moderne. Elles sont presque toutes marquées par la naissance ou par la prédilection d'un grand artiste, Chambéry par J.-J. Rousseau, Zurich par Gessner, Salzbourg par Mozart; Mozart, à mon avis, plus grand artiste que ces enfants des Alpes; il n'a parlé qu'avec des sons, mais quelle est la chose divine qu'il n'ait pas exprimée dans cette langue dont la nature lui avait donné en naissant la clef?

VII

Donc, vers la fin du siècle dernier vivait à Salzbourg un pauvre maître de musique, organiste de la cathédrale, aux appointements de quelques écus par an, donnant des leçons en ville, et, en cumulant ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vêtissant et élevant sa chère famille, composée de sa femme, d'une fille et d'un fils.

Le chant était toute la providence de ce petit nid humain abrité sous l'ombre du clocher de la cathédrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu à un clou au bord de la fenêtre d'une couturière, un bouvreuil mâle chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau dont sa maîtresse récompense ses symphonies, puis porter en voltigeant au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet à ses petits encore sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture.

Le père du plus grand génie qui ait jamais fait rendre au son tout ce que le son contient de consonnance pour l'oreille était lui-même un génie de pressentiment; il n'avait pas toute la création, mais il avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la passion. Le fils devait être le génie, le père était l'instinct; c'est presque toujours ainsi que procède la nature: la séve est dans le tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du génie longtemps élaboré de génération en génération ne mûrit et ne tombe qu'à la dernière; après ce phénomène l'arbre devient stérile et le progrès humain dans la famille s'arrête; car, s'il continuait indéfiniment, comme le prétendent certains philosophes, la famille ne produirait plus un homme, mais un Dieu.

VIII

Il n'existait que trois choses au monde pour le père de Mozart: Dieu, sa famille et la musique. La vive piété dont il était animé lui venait sans doute encore de sa passion innée pour la musique; car, quand on aime un art avec passion, cet amour qu'on a pour cet art ne tarde pas à s'élever jusqu'à l'infini, et, quand on s'élève, l'infini de l'art touche à l'infini de la création, c'est-à-dire à Dieu. L'amour que ce modèle des époux et des pères portait à sa femme, à son fils et à sa fille, devait être aussi dans son coeur une cause incessante de sa tendre piété; car il fallait une providence à cette pauvre et sainte famille de l'art, et le père, sans cesse préoccupé du soin de la nourrir et de la rendre heureuse, ne pouvait trouver cette providence secourable qu'en Dieu. Cette piété, assujettie à de petites pratiques de dévotion, avait sans doute quelque chose d'un peu féminin; mais la touchante superstition qui vient des tendresses et des anxiétés du coeur d'un père ou d'une mère pour leurs enfants est sacrée comme le sentiment d'où elle émane. Si la raison des philosophes ne cherche son Dieu que dans l'infini, il faut pardonner à la famille pieuse et indigente de chercher le sien dans son coeur et dans son foyer domestique. C'était le caractère de cette piété tendre du père, de la mère et des enfants, dans la maison de Mozart, à Salzbourg.

IX

Le Ciel, qui récompense nos vertus plus que nos idées, parut exaucer visiblement ces voeux, ces prières et ces saintetés du père de Mozart, en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien d'analogue sur la terre par la précocité du génie humain, fut la naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, dès les premiers mois de son existence, ne parut pas être un enfant des hommes, mais, selon la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale revêtue d'organes humains. Le père et la mère, qui s'en aperçurent les premiers, tombèrent à genoux pour remercier le Ciel de leur avoir donné pour fils un véritable ange de la musique. Ils s'étudièrent, avant même que l'enfant pût parler, à cultiver son oreille plus encore que sa parole. La maison du père de Mozart était un atelier des sons, depuis le clavecin jusqu'à la guitare, depuis le violon jusqu'à la basse, depuis la flûte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de musique, également familiers au père et à la mère, étaient les seuls meubles épars sur le plancher ou contre les murs. C'étaient les outils, les gagne-pain et les délassements du père. Ces instruments devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne s'éveillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du violon de son père. Quand il sortait de la maison, la main dans la main de sa mère, c'était pour aller s'enivrer des vibrations majestueuses de l'orgue de la cathédrale ou des couvents de Salzbourg, touché par son père dans les cérémonies religieuses des fêtes cathédrales. Son père le conduisait dès l'âge de deux ans avec lui chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville auxquelles il donnait des leçons; et l'enfant, tout en recevant leurs caresses, profitait à son insu des enseignements répétés de son père à ses élèves. Les règles mêmes de la composition entraient dans sa frêle intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et comprenait la grammaire des sons; à l'âge de quatre ans et quelques mois il jouait du petit violon de poche à la proportion de sa taille, et il étudiait par imitation le doigté de l'orgue sur les genoux de l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphaël, accoudés aux pieds de sainte Cécile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir rien appris.

Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du maître de chapelle, et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de précocité, racontait, il y a peu de jours, à un de nos amis une anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait été témoin. L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-même du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient à exécuter ensemble des duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que l'enfant rentrait à la maison après un de ces concerts, le père, prenant son propre violon sur la table, s'amusa à donner maestralement quelques coups d'archet sur les cordes. «Comment trouves-tu ces sons de mon instrument? dit-il à son fils; valent-ils ceux du violon de ton ami le serrurier?--Ces deux instruments, répondit l'enfant, ne pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste d'un demi-ton plus bas que le tien.»

Le père, étonné du discernement exquis de l'oreille d'un enfant, voulut s'assurer si la différence d'un demi-ton entre son violon et celui du serrurier était réelle; il descendit, l'archet à la main, chez son voisin, et, s'étant assuré par lui-même que la dissonance était précisément du demi-ton perçu par son fils, il embrassa l'enfant les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bénit Dieu en famille en s'extasiant sur l'organisation précoce et miraculeuse du grand homme futur dont la Providence avait doté leur humble foyer. Le vieillard de Salzbourg, témoin de la scène, s'attendrissait encore lui-même en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les génies avec lesquels leurs vieillards ont vécu dans la familiarité du voisinage sont les grâces de l'histoire; elles rendent aux froids souvenirs la vie, l'intimité, la naïveté et la chaleur de la famille. Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus palpitant dans les commerces épistolaires des membres de la famille entre eux.

X

La renommée du jeune prodige musical de Salzbourg éclos dans la maison du pauvre maître de chapelle s'était répandue dans toute l'Allemagne avant que le petit Wolfgang eût atteint sa septième année. Le père, sollicité par la misère et par la curiosité des princes et des villes, fut obligé de conduire son fils dans plusieurs cours, petites ou grandes, de l'Allemagne. La cour impériale de Vienne désira, une des premières, jouir de cette merveille de précocité et de génie.

La première lettre du père de Wolfgang, datée du 16 octobre 1762, rend parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques cadeaux son phénomène vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes. La naïveté de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus ou moins admiré sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une inimitable candeur. La première de ces lettres est adressée à un ami de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux pèlerins de l'art et de la gloire. Mozart le père venait d'arriver à Vienne avec l'enfant. Lisez: