Cours familier de Littérature - Volume 05
Chapter 11
C'est ce torrent qui séparait le camp de Saül du camp des Philistins. On se rend parfaitement compte, à l'aspect des lieux, de la situation des deux armées et de la stratégie très-militaire de Saül, pour couvrir les villes et les pâturages de son petit peuple. De légers monticules, entre lesquels les Philistins, venant du côté de la Syrie, cherchaient à se glisser, font onduler la vallée au delà du lit du torrent. Plus loin l'horizon se noie dans la brume lumineuse que le soleil de Judée fait rejaillir des rochers, des flancs des collines et des pierres roulées des fleuves taris.
Cette scène des premiers exploits de l'enfant poëte surgit devant moi comme une pastorale de Théocrite. Je la vois encore aujourd'hui, et j'y vois l'enfant près du térébinthe, avec sa harpe d'écorce et avec sa fronde de berger.
X
Cependant l'immobilité des deux armées se prolongeait; l'une n'osait pas avancer, l'autre ne pouvait pas reculer sans livrer le peuple. Tout se bornait à des insultes et à des bravades entre les postes avancés. Un guerrier colossal, un bâtard de Geth, une espèce d'Achille asiatique, nommé Goliath, défiait et immolait tous les jours les plus valeureux guerriers de Saül.
Le père de David, Isaï, qui avait ses trois fils les plus avancés en âge à l'armée, dit un jour au petit David: «Va au camp, et porte à manger, à tes frères, ces pains d'orge et ces dix fromages; tu me rapporteras de leurs nouvelles.»
David obéit, remet son troupeau à un berger et va dans le camp. On ne s'y entretenait que du géant, l'effroi de l'armée et du peuple; on n'y parlait que des récompenses promises par Saül à celui de ses guerriers qui abattrait l'insolence du bâtard de Geth.
Le berger laisse ses dix pains et ses dix fromages aux mains des gardes des bagages, aux barrières du camp. Il s'avance jusqu'aux avant-postes pour voir la bataille; il y rencontre l'aîné de ses frères. Celui-ci le gronde de sa curiosité. «Pourquoi es-tu venu? Et pourquoi as-tu laissé ce peu de brebis abandonnées au désert? Je reconnais bien là ton orgueil et la malice de ton coeur. Tu es descendu pour regarder la bataille!»
L'enfant se détourne humblement et continue à s'informer du prix que l'on propose à celui qui réprimera les outrages du bâtard de Geth. Il va enfin s'offrir à Saül pour accomplir cet exploit.
«Tu n'es qu'un faible adolescent,» lui dit le roi avec incrédulité, «et ce Philistin est un guerrier consommé dès sa jeunesse!»--«Quand l'ours ou le lion venait pour enlever un mouton du troupeau de mon père, j'ai tué l'ours et le lion,» répond David.
XI
On revêt le berger de la cuirasse, du casque, des armes du roi.--«Je ne puis marcher sous cette armure,» dit-il, «car je n'en ai pas l'habitude.»
Il dépouille ces armes; il ne prend que son bâton de berger, sa fronde et cinq pierres polies et aiguës dans le lit du torrent.
On connaît le combat. Le bâtard tombe sous la fronde du berger. David lui coupe la tête et la rapporte au roi, au milieu des bénédictions de la multitude.
Quelle scène pastorale, quelle scène héroïque et quelle vérité! quelle simplicité, quelle naïveté de moeurs et de dialogue dans ce chapitre de la Bible! Homère est emphatique à côté. Excepté dans l'_Odyssée_, il n'a point d'invention poétique comparable à cette histoire des anciens jours.
Ajoutons: et quel début pour la vie d'un poëte et d'un héros!
XII
Cette fois Saül garde David dans son camp. Le fils du roi, Jonathas, s'attache au jeune berger de l'amour d'un frère, d'un _amour de femme_, dit la Bible, pour en exprimer la tendresse.
Après la bataille remportée par les Israélites, l'armée rentre en Judée aux acclamations de la multitude. Le peuple, qui aime surtout le merveilleux, et qui préfère partout les Jeanne d'Arc et les _Dunois_ aux vieux rois, s'enthousiasme pour ce berger; il l'élève au-dessus de Saül lui-même dans ses bénédictions sur la route.
Le roi prend ombrage de cette popularité naissante. Il se souvient qu'il a été appelé au trône lui-même par Samuel, qui l'avait rencontré cherchant les ânesses de son père. Il soupçonne dans ce favori du peuple un instrument des prophètes. «De quelle famille est sorti cet enfant?» demande-t-il à son général _Abner_, et que lui faut-il de plus pour être roi?»
XIII
Saisi d'un accès de son mal sur la route, il veut frapper de sa lance le jeune harpiste qui chante et qui joue de son instrument auprès de sa couche. La lame mal dirigée est détournée par la Providence, ce hasard des grands hommes; elle ne perce que le mur. Cette préservation divine étonne et intimide de plus en plus le roi. Il cherche à lier l'enfant par la reconnaissance à sa famille, il lui donne sa fille Michol pour femme; mais il la lui donne pour sa ruine, dit-il lui-même, car il lui demande pour dot cent dépouilles d'ennemis, espérant qu'il périra dans tant de combats.
Deux cents dépouilles sont apportées. La popularité du héros s'accroît de tant de gloire; avec la popularité, la jalousie du roi. Saül propose à Jonathas, son fils, de le délivrer de David par l'assassinat. Jonathas avertit son ami, le fait cacher, intercède pour lui, le justifie, obtient sa grâce.
Mais cette réconciliation, ouvrage de l'amitié désintéressée du fils de Saül, ne dure pas. Une seconde fois Saül, saisi d'une fureur réelle ou simulée, pendant que son poëte l'endort aux sons de ses vers et de sa harpe, cherche à le percer de sa lance.
David s'enfuit.
Le roi le fait poursuivre et envelopper dans sa maison par ses gardes, pour le tuer quand il en sortira le matin.
La tendresse de sa jeune épouse, Michol, veille sur lui, découvre les assassins, fait descendre David par la fenêtre et place une statue revêtue d'un casque sur sa couche, afin de faire croire aux gardes que son mari dort et de lui laisser, par ce subterfuge, plus de temps pour la fuite.
XIV
David fuit, en effet; il va trouver Samuel, qui a prophétisé sur lui à Bethléem.
Saül l'y poursuit; mais, au lieu de frapper, Saül se couche à terre, vaincu par on ne sait quel esprit de terreur du sacerdoce, et il prophétise, c'est-à-dire il tombe en extase devant le prophète.
David revient en secret à Jérusalem. Jonathas et lui se jurent alliance dans un champ hors de la ville.
La manière dont Jonathas promet à son ami de le prévenir des dispositions du roi à son égard est tout à fait pastorale. «Cache-toi à cette place,» lui dit-il, «près de cette pierre. Je viendrai demain avec mes serviteurs tirer de l'arc sur la colline; je tirerai trois flèches comme pour atteindre la pierre; j'enverrai un de mes serviteurs pour me les rapporter. Si je dis à mon serviteur: Les flèches sont en deçà de la pierre, cela voudra dire: Reviens avec assurance; je te le jure par le Dieu vivant, il n'y a pas de danger; mais si je dis à mon serviteur: Les flèches sont au delà de la pierre, alors sauve-toi, car le roi t'aura disgracié.»
«Fils d'une courtisane,» dit Saül à Jonathas son fils, «pourquoi aimes-tu le fils d'Isaï de Bethléem? Tant qu'il vivra sur la terre il n'y aura de sûreté ni pour toi ni pour le royaume. Amène-le-moi donc, car il est le fils de la mort.»
XV
Mais tout se passa comme il avait été convenu entre Jonathas et son ami. Les flèches furent lancées, le but dépassé; l'enfant qui les rapportait fut écarté, sous prétexte de rapporter l'arc à la ville. David et son ami pleurèrent en s'embrassant et en se séparant.
Quelle scène pathétique que cette double amitié entre laquelle s'interpose vainement la compétition d'un royaume! Aucun poëme épique ne présente une plus touchante contradiction entre l'ambition et le coeur dans la destinée de deux adolescents qui s'aiment, pendant que leur destinée s'abhorre!
XVI
David, réduit au désespoir, s'en va vers Bethléem.
Dans une caverne, ses frères, ses amis, les bergers, les proscrits de la contrée se rassemblent autour de lui, au nombre de quatre cents hommes. Ils s'arment pour sa défense, et pour vivre non en factieux, mais en aventuriers, sur les frontières du royaume.
Le jeune chef va demander asile au roi voisin des Moabites.
La fureur contenue de Saül fait enfin explosion contre les prêtres qui favorisaient David; il en fait massacrer quatre-vingt-cinq par ses gardes iduméens, Arabes du désert qui ne respectent pas le sacerdoce hébraïque.
Ce coup d'État sanglant de Saül contre ceux qui l'ont élevé à la souveraineté ne fait qu'exaspérer la situation.
David grossit sa bande de tous les partisans du sacerdoce. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, il erre dans les forêts des bords du Jourdain qui servent de limites au désert.
Saül le poursuit avec trois mille hommes au désert d'Engaddi; le roi entre pour se reposer dans une de ces immenses cavernes creusées par les eaux dans les flancs des roches d'Engaddi. Nous y avons souvent dormi nous-même, poëte sans harpe et sans épée de l'Occident.
XVII
Cette caverne avait deux branches ramifiées sous la montagne.
David et ses soldats étaient abrités sous l'une pendant que Saül dormait sous l'autre.
La vie du roi était dans les mains du proscrit.
Le proscrit, toujours respectueux envers le persécuteur, se contente de couper pendant son sommeil le bord du manteau de Saül pour lui montrer qu'il aurait pu aussi impunément lui couper la tête. Puis il se repent même de cette légère atteinte au respect dû à la royauté.
Quand Saül s'éveilla et sortit de la caverne, David le suivit de loin avec ses compagnons de guerre, le bord du manteau coupé dans la main.
«Et il s'en allait, dit la Bible, l'invoquant de loin par derrière et disant: «Mon maître mon roi! mon maître et mon roi!»
«Et Saül se retourna; et David, touchant la terre de son front, l'adora!
«Voyez dans mes mains le pan coupé de votre manteau! Quand vous dormiez dans la caverne je n'ai point voulu porter ma main sur vous!...
--«Oui, je vois que tu es meilleur que moi,» répondit Saül. «Tu régneras certainement sur Israël! Jure-moi seulement par Jéhova que tu ne feras pas périr ma famille après moi! que tu n'effaceras pas mon nom de la maison de mon père!»
Et David jura. Puis il remonta sur les hauts lieux avec ses compagnons de guerre.
David paraît avoir été à cette époque un des premiers exemples de cette chevalerie errante et héroïque, toujours pratiquée en Arabie, redressant les torts, protégeant les faibles, punissant, pillant, tuant les oppresseurs, et se faisant ainsi parmi les tribus des campagnes une renommée de tuteur ou de vengeur du peuple qui devait inévitablement le porter au trône ou au supplice.
Le Tasse et l'Arioste n'ont rien d'aussi romanesque dans leurs aventures de chevalerie que la rencontre de David et de la belle Abigaïl, son second amour, sur la montagne du Carmel. Nous avons vu de nos yeux des scènes presque aussi pittoresques, aussi patriarcales, entre les Arabes de notre caravane et les femmes du pays, dans le sentier entre la mer et les bois, sur les flancs de cette même montagne.
Voici la rencontre, d'après la Bible.
XVIII
David, sachant qu'un homme riche, nommé Nabal, habite sur le plateau du Carmel, ordonne à ses compagnons mourants de faim de respecter ses troupeaux; puis il lui envoie demander des vivres pour lui et pour eux.
L'avare Nabal refuse.
David choisit quatre cents hommes d'élite parmi les siens pour aller arracher par la force ce qu'il n'a pu obtenir par des services.
La belle Abigaïl, épouse de Nabal, apprend, en l'absence de son mari, que David s'avance vers sa demeure.
Elle prend deux cents pains, deux outres de vin, cinq moutons cuits, cinq corbeilles d'orge, cent grappes de raisin, deux cents corbeilles de figues, et elle en charge ses ânes. Montée sur une ânesse, elle descend, accompagnée de ses serviteurs, au pied de la montagne, au-devant de David, à l'insu de son mari.
«Lorsqu'elle aperçut David, dit le poëme, elle descendit de son âne, s'inclina, agenouillée sur la pierre du chemin, et, adorant le jeune chef, elle lui dit: «Remettez à Nabal son iniquité et sa démence, et, s'il s'élève un jour un homme qui vous persécute et qui recherche votre vie, votre âme sera préservée parmi les âmes des vivants, et l'âme de vos ennemis sera agitée comme la pierre tournoyante lancée en l'air par la fronde!
«Et alors, quand vous serez roi, souvenez-vous de votre servante!»
David, frappé de la beauté d'Abigaïl et touché de son éloquence, accepta les présents et renonça à sa vengeance. Abigaïl, revenue en sa maison, trouve son mari ivre au milieu d'un festin; elle lui raconte le danger qu'il avait couru. Il en mourut de peur. David, apprenant sa mort, demanda par ses envoyés Abigaïl pour épouse: «Laquelle, se levant, dit le verset, se prosterne à terre, adore Jéhova et dit: «Voici votre servante; que je sois comme une servante pour laver les pieds des serviteurs de mon maître!»
Et elle monta sur une ânesse, et cinq jeunes filles la suivirent, et elle épousa le héros.
Saül avait enlevé à David sa première épouse Michol; il l'avait donnée à un autre de ses favoris, Phalti, fils de Laïs, qui était de Gallim.
XIX
Poursuivi de nouveau par Saül, le jeune chef ose descendre une nuit dans le camp avec Abisaï, un de ses plus intrépides compagnons. Ils entrent dans la tente du roi endormi. Abisaï veut profiter de l'occasion pour le frapper; David, toujours fidèle et respectueux, retient encore sa main; il se contente d'emporter la lance et la coupe du roi.
On voit que sa seule pensée est de fléchir son maître à force de preuves de fidélité.
Saül enfin succombe avec Jonathas, après une bataille perdue contre les ennemis d'Israël, et il se perce de son épée.
On apporte ses armes et ses habits à David, émigré alors chez les Amalécites. Il pleure sur le roi et sur Jonathas; il chante un chant funèbre. On y sent la sincérité de la douleur et le remords du patriotisme, au milieu des nations étrangères qui se réjouissent de leur victoire sur son pays.
Il rentre en Judée et habite Hébron en attendant que la nation et les prêtres se décident entre les fils de Saül et lui.
Abner, le général le plus accrédité de Saül, soutient pendant sept ans la cause de la famille royale. À la fin, il cède à l'amour que lui avait inspiré _Respha_, jeune concubine de Saül, et il l'épouse. On lui reproche cette audace. Il s'indigne et jure de se venger de cet outrage en reconnaissant David.
Abner est tué en trahison pendant sa négociation perfide avec David. Bientôt le fils de Saül lui-même est assassiné pendant son sommeil. Le peuple entier se précipite vers Hébron pour reconnaître roi son héros expatrié.
Son règne, qui commence alors, n'est qu'une vicissitude d'exploits et même de crimes. La souveraineté l'enivre, le sang l'allèche, l'amour le corrompt; mais il ne perd point son génie poétique avec sa vertu; il est à lui-même son propre barde. Enfin il aggrave ses crimes par l'ingratitude et la perfidie la plus odieuse dans ses amours avec Bethsabée, qu'il aperçoit au bain, qu'il arrache de sa demeure, et dont il fait tuer le mari pendant que ce guerrier se dévoue pour lui sur le champ de bataille.
Le prophète Nathan, courageux vengeur du crime, force David à se condamner lui-même par la parabole de la brebis unique dérobée à son pauvre possesseur.
«Mais le pauvre n'avait qu'une petite brebis qu'il avait achetée en nourrice, et qui avait été élevée sous son toit avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans son écuelle et dormant sur son sein, et il l'aimait comme sa fille!»
Quel poëte épique a de pareils accents sortis du coeur? Quelle justice parle au coeur en pareilles images? Quel talion de miséricorde demande ainsi au coupable des larmes pour du sang?
XX
De ce jour, en effet, le poëte-roi est frappé par la main de Jéhova dans sa vieillesse; il est témoin des déchirements de sa maison, des outrages de ses enfants à leur propre soeur, des révoltes et des compétitions au trône de ses fils entre eux. Il erre, chassé et poursuivi comme un proscrit, sur ces mêmes hauteurs et dans ces mêmes forêts d'où il est descendu pour anéantir la dynastie de Saül. Il n'a d'autre consolation que sa harpe, qui se trempe de ses pleurs et qui sanglote sous la main de ses repentirs.
Nous le demandons à Homère, à Virgile, à Dante, à Milton, au Tasse, y eut-il jamais une vie d'homme qui fut aussi naturellement un poëme épique? y eut-il jamais pour un poëte une source plus abondante, dans son propre coeur, d'émotions, d'hymnes ou de larmes? Et si Dieu lui-même a voulu se façonner, dans un coeur d'homme, un instrument capable de crier, de chanter ou de pleurer pour l'humanité tout entière, Dieu lui-même aurait-il pu pétrir autrement le coeur de cet homme?
Aussi David est-il devenu le poëte des âmes et le poëte des temples.
Lisons maintenant ses chants, et essayons de recomposer cette vie avec ses hymnes ou avec ses gémissements immortels. Le poëte et la poésie sont ici une seule chose. Il n'y a pas une note de cette harpe qui ne soit un homme; il n'y a pas une fibre du coeur de cet homme qui ne soit une note! Et, pour comble de merveille, tout ce chant monte à Dieu, et toute cette poésie est un holocauste, une prière, une humilité ou une sanctification.
XXI
Maintenant, pour nous faire une idée juste de ce qu'est la poésie lyrique, écoutons chanter dans un même homme d'abord ce pauvre petit berger des montagnes de Bethléem; puis cet adolescent armé de sa fronde, libérateur de son pays; puis ce musicien favori de Saül assoupissant avec sa harpe les convulsions d'esprit de son roi; puis ce proscrit cherchant asile dans les cavernes de Moab; puis ce chef de bande et de parti courant les aventures sur les frontières de la Judée; puis ce roi choisi par les prêtres et acclamé par le peuple pour éteindre la race de Saül et pour fonder sa propre dynastie; puis ce souverain exalté par sa haute fortune, ne refusant rien à ses intérêts ni à ses amours, et ternissant ainsi sa vieillesse après avoir couvert d'innocence et de gloire ses jeunes années; puis le vieillard puni, repentant, rappelé à Dieu par l'extrémité de ses châtiments, et convertissant encore ses sanglots en cantiques pour fléchir et pour attendrir son juge là-haut.
On voit qu'aucune note de la vie humaine ne manque à cette harpe, dont les vibrations résonnent encore jusqu'à nous.
XXII
Mais pour sortir du style figuré, qu'était-ce en réalité que cette harpe dont les poëtes hébreux, et surtout David, accompagnait ses chants?
Il paraît, d'après l'Écriture, que David, tout à la fois musicien et poëte, avait deux instruments, l'un pour la _mélodie_, l'autre pour l'_accompagnement_ de ses vers. L'Écriture, en effet, nous parle d'abord d'un petit berger, fils d'un nommé Isaï, de Bethléem, que les officiers de la tente de Saül ont entendu jouer délicieusement de la flûte sur la colline en gardant les brebis de son père. C'est pour cela qu'on songe à lui et qu'on le fait venir la première fois au camp, afin d'amuser et de calmer la maladie mentale du roi.
Mais, indépendamment de ce talent de joueur de flûte, quand l'âge eut développé le génie poétique et la valeur héroïque du jeune berger, il paraît, par le langage subséquent de l'Écriture, que David, comme les autres prophètes de la Judée ou de l'Arabie, rejeta la flûte et prit la harpe, instrument plus viril, aux cordes graves, qui inspirait ou accompagnait toujours les vers en ces temps-là. Cette harpe hébraïque était sans doute un instrument à deux ou trois cordes, semblable à celui que les Grecs appelaient _lyre_, et dont Achille s'accompagne pour pleurer Briséis sous sa tente ou au bord des flots de la mer, au ravissement de son ami Patrocle.
XXIII
Et quelle était la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le mètre de ces chants poétiques, de ces vers sacrés? Avaient-ils l'hémistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers?
Il paraît que la langue hébraïque, quoique déjà très-imagée et très-savante, n'était pas encore arrivée à cette invention parfaite des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style comme une musique à laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse précision. Il paraît que la forme poétique et versifiée de cette langue alors consistait principalement dans la _répétition_ ou dans l'_écho_ de la même pensée, se retrouvant dans la même phrase, à peu près dans le même nombre de mots, de manière à se faire consonnance à elle-même, comme l'écho fait consonnance au cri qu'on lui jette.
Cette prosodie de la consonnance de deux pensées se répondant, comme deux voix, du commencement du vers et à la fin de la strophe, avait sans doute été inspirée aux premiers poëtes ou prophètes hébreux par la nature de leur contrée. La forme creuse des vallées et des ravins, la sonorité des rochers qui percent partout la terre, le retentissement des nombreuses cavernes qui déchirent partout aussi le creux de ces roches, y multiplient les échos. Les pasteurs de cette nation pastorale, frappés sans doute de la symétrie avec laquelle ces ravins, ces rochers, ces cavernes répétaient leurs flûtes ou leur voix, cherchèrent naturellement à imiter cette répétition musicale dans leur prosodie. De là ce que les érudits appellent le _parallélisme_, dans les chants épiques ou lyriques de la Bible; parallélisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la véritable origine dans l'imitation de l'écho. Et ce n'est pas seulement l'oreille qui est frappée et instinctivement charmée par cette consonnance du mot avec le mot; c'est l'âme. S'il y a écho dans nos oreilles, il y en a un également dans nos pensées; l'esprit de l'homme aime à se répéter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme pour s'affirmer davantage à lui-même ce qu'il a pensé ou ce qu'il a senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre faculté de penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-même dans nos langues modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant écho dans le second?
Cette répétition de la même idée dans la première partie du verset, et se reproduisant presque en mêmes termes dans la seconde partie, avait chez les anciens et chez les Hébreux évidemment une autre cause.
Cette cause, c'était la facilité que cette répétition donnait au peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du poëte, en répétant après lui ce qu'il avait déjà dit ou chanté. Cette intention de prêter ainsi une espèce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reçoit sur les lèvres et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel.
Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flûte, de la harpe et de la prosodie du berger musicien et du roi-poëte. Écoutons-le chanter.
XXIV
Mais, d'abord, pourquoi écoutons-nous chanter de si loin ce lyrique Hébreu, et pourquoi n'écoutons-nous _Pindare_ que dans nos académies et dans nos écoles? Pourquoi n'écoutons-nous Anacréon ou Horace que dans nos loisirs voluptueux d'esprit?