Cours familier de Littérature - Volume 05

Chapter 10

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La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes nationales, les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute cette partie des populations qui vit des émotions de la rue et qui court à tous les spectacles publics, volaient à la rencontre des Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de poussière des routes, leur coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et marcher, sous la figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces couplets, alternés par le bruit réguliers de leurs pas sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux choeurs de la patrie et de la guerre, répondant, à intervalles égaux, au cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux combats.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie dévorant les palais et les chaumières; puis les coups sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ de bataille. Elles faisaient frémir, mais le frémissement qui courait avec ses vibrations sur le coeur était intrépide. Elles donnaient l'élan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'était l'eau de feu de la Révolution qui distillait dans les sens et dans l'âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix, la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le coeur. L'homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire. L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus. Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et qu'on n'en sort qu'à certains jours, on garde le chant national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui le rend à la fois plus solennel et plus sinistre: la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprécation de la fureur; il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos victimes à l'échafaud. Le même fer défend le coeur du pays dans la main du soldat et égorge les victimes dans la main du bourreau.

XXVII

_La Marseillaise_ conserve un retentissement de chant de gloire et de cri de mort; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle rassure la patrie et fait pâlir les citoyens. Voici son origine.

Il y avait alors un jeune officier du génie en garnison à Strasbourg. Son nom était Rouget de Lisle. Il était né à Lons-le-Saulnier, dans ce Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Révolution comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de musicien et de poëte, il fréquentait familièrement la maison du baron de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette et maire de Strasbourg. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution, qui palpitait surtout aux frontières, comme les crispations du corps sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier; elles inspiraient son coeur, sa poésie, sa musique; elles exécutaient les premières ses pensées à peine écloses, confidentes des balbutiements de son génie.

C'était dans l'hiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La maison de Dietrich, opulente au commencement de la Révolution, mais épuisée de sacrifices nécessités par les calamités du temps, s'était appauvrie. Sa table frugale était hospitalière pour Rouget de Lisle. Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un frère de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Dietrich regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit: «L'abondance manque à nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas à nos fêtes civiques et le courage aux coeurs de nos soldats? J'ai encore une dernière bouteille de vin du Rhin dans mon cellier; qu'on l'apporte!» dit-il, «et buvons-la à la liberté et à la patrie! Strasbourg doit avoir bientôt une cérémonie patriotique; il faut que de Lisle puise dans ces dernières gouttes un de ces hymnes qui portent dans l'âme du peuple l'ivresse d'où il a jailli.» Les jeunes femmes applaudirent, apportèrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et du jeune officier jusqu'à ce que la liqueur fut épuisée. Il était tard. La nuit était froide. De Lisle était rêveur; son coeur était ému, sa tête échauffée. Le froid le saisit; il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantôt dans les palpitations de son âme de citoyen, tantôt sur le clavier de son instrument d'artiste, composant tantôt l'air avant les paroles, tantôt les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pensée qu'il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou des vers était né le premier, et qu'il était impossible de séparer la poésie de la musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et n'écrivait rien.

XXVIII

Accablé de cette inspiration sublime, il s'endormit, la tête sur son instrument, et ne se réveilla qu'au jour. Les chants de la nuit remontèrent avec peine dans sa mémoire comme les impressions d'un rêve. Il les écrivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bêchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La femme du maire patriote n'était pas encore levée; Dietrich l'éveilla; il appela quelques amis, tous passionnés comme lui pour la musique et capables d'exécuter la composition de de Lisle. Une des jeunes filles accompagnait. Rouget chanta. À la première strophe, les visages pâlirent; à la seconde, les larmes coulèrent; aux dernières, le délire de l'enthousiasme éclata. Dietrich, sa femme, le jeune officier se jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la patrie était trouvé! Hélas! il devait être aussi l'hymne de la Terreur. L'infortuné Dietrich marcha peu de mois après à l'échafaud, au son de ces notes nées, à son foyer, du coeur de son ami et de la voix de sa femme.

Le nouveau chant, exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour être chanté au commencement et à la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais le répandirent en France en le chantant sur leur route. De là lui vint le nom de _Marseillaise_. La vieille mère de de Lisle, royaliste et religieuse, épouvantée de la voix de son fils, lui écrivait: «Qu'est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que chante une horde de brigands qui traverse la France et auquel on mêle votre nom?» De Lisle lui-même, proscrit en qualité de fédéraliste, l'entendit, en frissonnant, retentir comme une menace de mort à ses oreilles en fuyant dans les sentiers du Jura. «Comment appelle-t-on cet hymne?» demanda-t-il à son guide. «_La_ _Marseillaise_,» lui répondit le paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait semé derrière lui. Il échappa avec peine à la mort. L'arme se retourne contre la main qui l'a forgée. La Révolution en démence ne reconnaissait plus sa propre voix!

LAMARTINE.

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

XXVIIIe ENTRETIEN.

4e de la troisième Année.

POÉSIE SACRÉE.

DAVID, BERGER ET ROI.

I

La poésie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les langues, la manifestation de ce besoin mystérieux de chanter qui saisit l'âme toutes les fois que l'âme est saisie elle-même par ces fortes émotions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu'à l'inspiration ou jusqu'à ce délire, délire poétique, religieux, amoureux, patriotique. Cet état de l'âme est appelé par l'antiquité le délire sacré. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus généreuses émotions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent à Dieu l'hymne ou la prière sont les premiers de tous. L'amour est l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre, mais la prière est l'enthousiasme de Dieu.

Bien qu'il soit impossible de diviser les facultés indivisibles de notre nature pensante, on appelle _âme_, dans les langues des idées, cette partie de notre être immatériel qui est la plus distincte de nos sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine.

On appelle aussi âme, dans la langue des lettres, cette partie de notre être immatériel qui touche le plus près à l'organe de nos affections, le coeur, c'est-à-dire la partie pathétique, aimante, passionnée de l'intelligence.

L'âme, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complète, la plus sentante, et par là même la plus émue et la plus expressive de nos facultés pensantes. C'est par elle que la pensée a du coeur, et c'est par ce coeur immatériel de la pensée que l'émotion de l'âme devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous.

Aussi les seuls livres véritablement immortels sont-ils les livres qui sont écrits avec de l'âme, et plus il y a d'âme dans un livre, dans un poëte, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le poëte, l'orateur, l'historien sont sûrs de ce que nous appelons l'immortalité sur la terre. L'esprit, l'imagination, le génie même (si le génie n'est pas de l'âme) n'y peuvent rien; l'âme seule fait vivre, parce que seule elle fait sentir. Or l'humanité est sentiment bien plus qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'âme est chaude; voilà pourquoi elle est seule féconde! C'est le secret du succès prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains livres; mais c'est un secret qu'on ne peut dérober: c'est le secret de Dieu. L'âme, pour bien résumer ici notre pensée, est le génie du coeur.

L'âme est par conséquent le génie essentiel du poëte lyrique ou de l'orateur, car le poëte ou l'orateur ne produiront d'émotions religieuses, amoureuses ou patriotiques qu'à proportion de ce qu'ils auront été eux-mêmes émus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes.

Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathétique de l'univers littéraire, _David_, disons un mot de la littérature sacrée. La poésie lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les livres sacrés sont presque universellement composés de chants, comme si le chant était la forme du langage qui descendît le plus naturellement du ciel et y remontât le plus naturellement aussi.

II

Nous ne prétendons pas discuter ici pour ou contre la nature d'inspiration directe ou indirecte de ces livres sacrés; ce n'est ni la place, ni le sujet de ces controverses dans un Cours de littérature. Si Dieu s'était déclaré l'auteur de ces livres ou de ces chants, l'historien de ses propres mystères, le poëte de ses propres oeuvres, quel serait donc l'insecte assez superbe, assez insensé et assez sacrilége pour se poser en critique du Créateur de la pensée et de la parole? Admirer, dans ce cas, serait presque aussi insolent et aussi impie que critiquer. Il n'y aurait qu'à s'abîmer devant le Barde suprême dans le silence et dans la poudre! La langue blasphémerait contre le palais! l'argile en remontrerait au potier!

Nous pensons à cet égard comme _La Harpe_ dans son Cours de Littérature ou plutôt de rhétorique sacrée.

«Quand les poëmes de Moïse, de David, d'Isaïe, ne nous auraient été donnés que comme des productions purement humaines, ils seraient encore, par leur originalité, par leur antiquité, dignes de toute l'attention des hommes qui pensent, et, par les beautés littéraires dont ils brillent, dignes de l'admiration et de l'étude de ceux qui ont le sentiment du beau.»

Lisons donc ces chants inspirés; ils ont passé par des bouches humaines, et, sous ce point de vue au moins, ils ressortent du jugement humain.

III

Les livres sacrés ou divinement inspirés tiennent une place immense dans la géographie littéraire du globe, et surtout du globe antique. L'imagination, plus impressionnable, jouait, dans ce monde antique, un plus grand rôle que dans les temps modernes; la critique n'y existait pas. Les _Védas_ chez les Indiens, les _Kings_ chez les Chinois, le _Zend-Avesta_ chez les Persans, les _Chants orphéiques_ chez les Grecs, les feuilles même de la _Sybille_ chez les Romains, la Bible et les Psaumes chez les Hébreux, sont les principaux monuments sacrés de ces différentes zones de la terre. Toute civilisation, toute religion reposent sur un livre. Les livres sont les pyramides des pensées de l'homme, ou plutôt les livres sacrés sont les temples intellectuels qui semblent avoir poussé d'eux-mêmes et sans architectes du sol, pour contenir les idées de l'humanité sur Dieu ou les dieux. Les poëtes lyriques (ceux qui chantent), les auteurs des hymnes, des cantiques, des psaumes, des prophéties, étaient alors les inspirés d'en haut, les oracles vivants, les prophètes.

Plus tard cette inspiration de l'enthousiasme chanté, descendit plus bas dans les littératures purement profanes, et, de sacrée qu'elle était, cette inspiration devint purement littéraire. Alors naquirent les lyriques patriotes, comme Tyrtée, les lyriques philosophes, comme Orphée ou Solon, les lyriques érotiques, comme Anacréon et Sapho, les lyriques purement poétiques, comme Horace (chantant pour chanter et pour plaire); enfin les lyriques académiques de nos derniers siècles, comme Hafiz en Perse, Pétrarque en Italie, Dryden en Angleterre, Klopstok, Göthe, Schiller en Allemagne, Malherbe, Racine, Jean-Baptiste Rousseau, Lefranc de Pompignan et les grands chanteurs contemporains de notre pays, au sommet desquels chantait Victor Hugo, enfant, ce Benjamin de la tribu de la lyre.

Aujourd'hui nous ne parlons que des lyriques hébreux, et principalement de David, le poëte berger, le poëte guerrier, le poëte roi, le plus complet, le plus pathétique, le plus religieux de ces prophètes. David n'est pas seulement le plus inspiré, mais le mieux inspiré de tous ceux qui écoutèrent chanter en eux l'inspiration humaine en s'accompagnant d'une harpe. David fait éternellement couler les larmes de son coeur dans le coeur d'autrui, avec le doux murmure du suintement de la source du Siloé dans la vallée des Lamentations.

IV

Parlons d'abord de sa harpe, symbole sans doute, mais instrument réel aussi de son inspiration.

«À cette époque, dit le philosophe allemand Herder dans sa belle Histoire de la Poésie des Hébreux, à cette époque de l'âge du monde, la poésie et la musique étaient étroitement unies; les poëtes et les musiciens n'étaient presque toujours qu'une même personne. _Asoph_ et _Hémon_ prophétisaient, c'est-à-dire poétisaient en faisant résonner les cordes de leur harpe. Élysée fit venir un joueur d'instrument pour qu'il éveillât en lui le don de prophétie ou l'inspiration. La puissance poétique s'accroît quand elle est soutenue par la musique.»

Moïse avait donné à ce don de prophétie ou d'inspiration une immense autorité, en faisant de son peuple, gouverné par Dieu même, une république théocratique dont la tribu de Lévi avait exclusivement le sacerdoce, organe alors de la souveraineté divine.

«Ce gouvernement d'une république fédérative par une théocratie sacrée et centrale, continue le philosophe allemand, était le plus idéal des gouvernements. Quant à moi, j'avoue que je souhaiterais pour tous une telle Constitution, car elle seule réalise ce que tous les hommes désirent, ce que tous les politiques sages ont cherché à leur donner, ce que Moïse seul sut concevoir et exécuter, c'est-à-dire une organisation sociale qui fait comprendre au peuple que c'est «la loi, et non l'homme, qui règne, que la nation doit librement accepter ce gouvernement divin de la raison et de la loi, et l'exercer sans tyrannie, que nous n'avons pas été créés pour être enchaînés et contraints comme des esclaves, mais pour être guidés et conseillés par une puissance invisible, sage et providentielle.»

Telle était la Constitution théocratique de Moïse. La loi régnait seule; fondée sur la volonté de Dieu, et soutenue par la voix unanime du peuple, elle avait son trône dans le temple national. Ce temple était la tente du Dieu du pays. Il appartenait aux douze tribus qui, en s'y réunissant pour recevoir ses oracles, ne formaient qu'une seule famille, la famille de Jéhova! Les affaires publiques s'y traitaient par la décision des _Juges_ et par les exhortations des prophètes.

V

Les prophètes étaient donc non-seulement des poëtes, des inspirés, mais des tribuns sacrés qui enseignaient le peuple par la parole, qui réchauffaient, qui l'entraînaient par l'éloquence. Seulement, dans ce peuple de l'enthousiasme, l'éloquence et la poésie fondus ensemble n'étaient qu'une seule puissance, la puissance de la parole inspirée ou de ce qu'on appelle la parole de Dieu! La langue, imagée, mais monotone comme la solitude, était oratoire et éloquente comme la liberté. C'était de l'arabe concentré, une langue forte et brève, qui n'exposait pas la pensée, mais qui la lançait au ciel ou aux hommes. On voyait qu'elle avait été construite, comme celle de Job, pour un dialogue quelquefois familier, quelquefois âpre et terrible, entre la foudre humaine et la foudre divine. C'était par conséquent l'idiome le plus lyrique qu'un poëte pût trouver tout préparé pour lui; car tout homme inspiré était prophète, tout le peuple était choeur, et Jéhova lui-même prenait la parole à chaque instant, souverain poëte qui parlait par le tonnerre et l'éclair dans les nuées.

VI

Telle était la langue que David allait avoir à faire chanter, prier, pleurer pour toutes les prières, pour tous les hymnes et pour tous les sanglots des siècles.

Mais s'il avait la langue toute faite par Isaïe, où allait-il prendre les inspirations et les sentiments?

Dans sa propre vie.

Y en eut-il jamais une où le poëte et l'homme aient été plus confondus en un seul cri? Y en eut-il jamais une à la fois plus lyrique, plus épique et plus dramatique?

Nous venons de la relire, cette vie, avec une attention que nous ne lui avions jamais donnée, dans la Bible. Nous avions en même temps Homère sous notre oreiller, comme Alexandre; nous passions des nuits récentes d'insomnie à feuilleter tantôt l'_Iliade_ d'Homère, tantôt la vie de David dans la Bible. Nous confessons que la vie du prophète berger et du poëte roi dans la Bible est par elle-même un poëme mille fois plus riche en aventures, en pittoresque, en intérêt, en pathétique, en drame, que l'_Iliade_. Il y a dans une telle vie de quoi faire vingt poëtes, si David n'avait pas été déjà poëte en naissant. Qu'on en juge par l'esquisse abrégée de cette existence.

VII

L'orageuse liberté du gouvernement républicain, sous les Juges, a fatigué le peuple d'Israël. Les prêtres, pour s'appuyer sur un pouvoir unitaire qui leur sera à la fois secourable et asservi, à l'imitation du gouvernement égyptien, ont donné des rois au peuple.

Saül, leur instrument, est sacré par eux.

Il règne, il combat, il est un grand homme; mais ce grand homme est, comme Jules César, sujet aux infirmités mentales du génie. Il a des accès d'épilepsie ou de démence.

Ces accès assombrissent et enveniment par moments son caractère.

Il flotte dans une anxiété tragique entre la nécessité de servir les prêtres qui l'ont fait roi et la crainte de perdre sa couronne avec la victoire.

Il lui faut des auxiliaires héroïques dans son armée, et dans chaque héros qu'il suscite il redoute de rencontrer un compétiteur à la souveraineté. Fils du prophète, il déteste en secret les prophètes de lumière, et il cherche à leur opposer les devins, prophètes de ténèbres.

Samuël, le roi du sacerdoce, s'en aperçoit et rejette Saül de son coeur; ce prophète reçoit de l'inspiration l'ordre de sacrer secrètement un roi plus docile. Il se rend, sous des apparences de paix, à Bethléem, qui était la ville sainte (le Reims de la Judée). Il fait comparaître devant lui les chefs de la ville et leurs enfants, pour que Jéhova lui désigne sur place le roi futur, et pour qu'il le sacre lui-même au nom de la prophétie. La scène est plus qu'homérique, elle est patriarcale et sacerdotale à la fois.

Les chefs amènent leurs fils, les premiers nés, les plus beaux, les plus forts, devant le prophète. Il les écarte l'un après l'autre au nom de Jéhova. Enfin un chef de pasteurs, un père de famille, nommé Isaï, de Bethléem, lui amène ses sept fils; ils sont rejetés.

«Et le prêtre dit à Isaï, le père de famille: Sont-ce là tous tes fils?

«Isaï répondit: Il y a encore un tout petit garçon qui garde les brebis.

«Et Samuel dit à Isaï: Envoie-le chercher et présente-le-moi.»

Le petit berger vient, amené par son père par pure obéissance, et Jéhova parle dans le coeur du prophète. «Il lui dit: Lève-toi et répands de l'huile sur sa tête, car c'est celui-là!»

VIII

Pendant que cela se passait à Bethléem, à l'insu de Saül et de l'armée, le roi est saisi d'un de ces accès de démence que la musique seule, ce remède de l'âme, a le don de calmer. On cherche un musicien, on n'en trouve pas dans le camp.

Quelqu'un dit: «J'ai entendu un petit berger des montagnes de Bethléem, fils d'Isaï, qui joue merveilleusement de la harpe en gardant ses brebis.»

On fait venir le jeune musicien.

Il endort en effet par les sons de sa harpe les convulsions du roi.

Saül s'attache à cet enfant, comme le malade à celui qui le soulage; il le garde quelques jours au camp; puis l'enfant retourne à son troupeau, vers Bethléem.

IX

Nous avons parcouru nous-même, non loin de Bethléem, cette charmante vallée du Térébinthe.

Saül y était alors campé devant les Philistins pour leur fermer l'accès des groupes de montagnes et des plateaux élevés de Judée qui portent Sion et Bethléem.

C'est une vallée de Grèce cachée entre les âpres montagnes de Chanaan. Les flancs abaissés en larges degrés de ces montagnes descendent comme des plis de terre grisâtre vers le fond du vallon; les pentes sont tachées çà et là de groupes de grands arbres noirs, cyprès, cèdres, sapins. Ces arbres rares gardent un pan de leur ombre aux troupeaux sur ce sol calciné.

Un torrent traverse la vallée en serpentant à peine; son lit, desséché à l'époque où je le traversai, semble rouler des galets et des rochers au lieu d'ondes. Mes chevaux et mes ânes n'y trouvèrent pas une flaque d'eau pour y tremper leurs langues.