Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 9
À l'extrémité de cette chambre, près des fenêtres, une porte basse, que vous ouvriez vous-même, vous introduisait dans la chambre habitée par l'ermite. Un lit, un canapé, une table ronde où les journaux et les brochures du jour faisaient place à leur heure à la bouteille de verre noir et au frugal repas du matin, une cheminée au fond de laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une ou deux gravures pendues à des clous contre la muraille, représentant les amis de sa jeunesse, dieux lares de son coeur: _Manuel_, le favori de ses souvenirs, près de qui il doit lui être doux de reposer dans son tombeau d'emprunt; _Laffitte_, le Mécène bienfaisant des factions, dans un temps où les factions vendaient et achetaient la gloire; _Chateaubriand_, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les morosités monarchiques pour des convictions républicaines; _Lamennais_, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le caractère; un masque mort du premier Napoléon couché sur le grabat de Sainte-Hélène, relique obligée chez ce dévot railleur à la grande armée: ce masque est moitié pathétique et moitié lugubre. On y lit dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le jugement irréfléchi des multitudes et l'inquiétude sur les jugements de Dieu, qui pèse le sang répandu contre l'ambition satisfaite. Enfin un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre, buste qui n'était pour Béranger ni celui d'un poëte, ni celui d'un orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernière heure: ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus inattendus, et que, s'étant rencontrés tard, ils se donnent rendez-vous dans l'éternité pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas.
Voilà le portrait, voilà le séjour, fidèlement copiés d'après nature, de l'homme caché que tout un peuple allait découvrir sur son matelas, à son cinquième étage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait les funérailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement les funérailles d'un Washington gaulois.
Cet homme, c'était Béranger!
V
Or, à quoi tient cette popularité fabuleuse, posthume, et par conséquent sincère, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et qui s'obstine au nom et à l'amour de Béranger jusque sous la terre? Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se fasse de soi-même l'exécuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, père de la patrie, cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras en masse pour porter cette dépouille au tombeau plus près de son coeur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionné d'ardeur funèbre, piétine si fortement cette cendre au cimetière, comme pour la sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait, de vingt millions de Français?
Mystères des inconstances et des constances populaires! s'écriera-t-on.--Mystère, oui; mais le métier de l'écrivain philosophe est précisément de sonder par sa sagacité ce qui paraît mystère à la foule, et de mettre à nu ce coeur du peuple, pour lui dire: Tiens! lis toi-même dans tes caprices ou dans tes fidélités mystérieuses; comprends pourquoi tu abandonnes cet homme qui t'a servi, et pourquoi tu conserves à cet homme qui t'a plu une inexplicable et inaliénable popularité.
VI
La popularité persistante et désormais immortelle de Béranger s'explique, selon nous, par trois causes:
Les circonstances de sa patrie;
Son talent;
Son caractère.
Nous allons examiner rapidement avec vous et à coeur ouvert ces trois explications de sa gloire et de la tendresse d'un peuple pour lui.
Hélas! nous nous étonnons le premier que ce soit nous qui fassions ici cette commémoration pieuse de Béranger? Qui nous l'aurait dit il y a vingt-sept ans, quand les rois de nos pères, rentrés de longs exils et sacrés pour nous par le sang de Louis XVI, régnaient, le testament de leur frère dans une main, une charte libérale dans l'autre main, sur un peuple frémissant, mais à demi libre? quand nous gémissions de ce sophisme, machine de guerre qu'on renverse après l'assaut, sophisme qui représentait l'armée de Brumaire, de Moscou, et du 20 Mars 1815, comme une collection de tribuns du peuple, comme une tribu de Mahomets de la liberté? quand les vers de Béranger faisaient explosion sous le trône comme la poudre dans la mine? quand ses chansons grondaient comme la foudre des coeurs entre les dents des soldats et du peuple? quand les éclats de rire que ces chansons soulevaient dans les multitudes précédaient et présageaient les éclats du tonnerre qui allaient pulvériser la dynastie des Bourbons?
Nous aimions ces Bourbons à cause de leurs malheurs et de leurs services; nous avions dans les veines un sang qui avait coulé pour eux; on nous avait appris leur histoire comme un catéchisme de famille; nous avions dans l'âme un vif instinct de liberté presque républicaine qui trouvait sa satisfaction dans la presse démuselée, dans la tribune éclatante dans l'opinion cosouveraine avec la royauté; nous faisions des voeux d'honnête jeunesse pour que les incitations du parti militaire d'alors ne parvinssent jamais à semer la zizanie entre les Bourbons légitimes et la liberté, plus légitime encore par son droit que les Bourbons ne l'étaient par nos sentiments.
Voilà nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas même aujourd'hui. Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les préférences. Qu'on juge, d'après ces dispositions, ce qu'était pour nous, à cette époque, le nom de Béranger. Nous admirions ses vers, comme la victime admire l'éclat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la gorge. Plus cela était beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore une fois, si on nous avait dit dans les jeunes années: «Vous aimerez un jour cet homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais d'estime; vous l'aimerez passionnément d'une de ces passions tardives et réfléchies de l'âge mûr qui ne meurent plus qu'avec nous,» nous aurions dit: Non, jamais!
Eh bien! nous l'avons aimé, nous l'avons estimé, nous l'avons chéri comme un père et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce lui ou vous qui avez changé, nous dira-t-on, pour que ces antipathies devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre peut-être; mais les choses, les temps, les hommes, avaient changé autour de nous. Vous allez voir.
Ceci me ramène à l'explication des causes de la popularité de Béranger.
VII
J'ai dit que la première de ces causes était dans les circonstances de notre patrie au moment où il commença à chanter, comme on dit, mais, en réalité, à démolir par le rire.
Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que ce qui échappe çà et là à un vieillard dans des conversations à propos interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est qu'en 1814 Béranger, consterné, comme tout le monde, des désastres que l'esprit de conquête avait accumulés sur la France, était d'autant moins partisan des conquêtes qu'il était meilleur Français. Je ne répondrais pas même qu'à l'avènement de Louis XVIII ramenant la paix nécessaire et présentant la liberté future à la nation, un soupir involontaire d'humanité et de bonne espérance ne se soit échappé de la poitrine du poëte citoyen. J'en trouve la preuve dans la première préface de ses oeuvres; lisez-la.
Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poignée d'hommes héroïques de l'île d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui aboutit à Sainte-Hélène en passant par Waterloo, tentative qui fit bouillonner _Benjamin Constant_, pâlir Laffitte, frémir La Fayette, ces patrons et ces amis de Béranger; je ne pense pas que ce retour du régime militaire ait eu les voeux, les honneurs, les applaudissements secrets du coeur jeune et républicain de Béranger. Je suis certain du contraire. Tyrtée eût fait, non une chanson, mais une Némésis contre la guerre civile venant exposer la Grèce à une seconde invasion des Perses.
Mais, 1814 et 1815 passés, et passés dans des flots de sang dont les soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les opinions populaires.
Nous ne pensons pas non plus que la conquête universelle, que la civilisation subordonnée à l'armée, qu'une volonté sans réplique à ses décrets, qu'un concordat rétablissant légalement un sacerdoce d'État sur les consciences, que la résurrection des noblesses, des baronnies du moyen âge, des majorats, des substitutions, des principautés, des féodalités recrépies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres institutions du premier empire fussent des articles du programme philosophique et républicain de Béranger et de ses amis politiques de 1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de militarisme et de libéralisme qui caractérise, à dater de ce jour et pendant quinze ans d'équivoque ou d'inconséquence, la poésie à double refrain et à double entente de Béranger.
L'esprit d'opposition à toute arme peut seul expliquer ce malentendu du poëte et de ses principes.
Or, d'où venait cet esprit d'opposition à toute arme? Il venait des malheurs récents de la patrie, et par cela seul il était excusable. Le malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. Telle était, après 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les torts de la guerre. C'était naturel, mais était-ce juste?
Le culte de la gloire et le dénigrement de la paix étaient-ils bien l'évangile du progrès véritablement rationnel du monde? Était-ce bien au son des tambours qu'on pouvait élever et conduire ce peuple à la liberté? Était-ce bien même à coups de canon qu'on pouvait faire entrer notre philosophie dans la tête des peuples? Béranger avait trop de sagacité pour le croire. Quinze ans d'entretien à coeur ouvert avec lui, et son applaudissement sans réserve à des doctrines tout opposées, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre doute sur ses vraies opinions à cet égard.
Le culte de la gloire rétrospective, c'était la guerre; ce n'était pas la révolution. La guerre, en présentant aux peuples l'ambition de la France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu de l'apostolat des principes, la guerre devait paraître un outrage français à l'indépendance des nations; la guerre devait, tôt ou tard, les rallier dans l'intérêt d'une défense désespérée. Les nationalités ne pouvaient manquer de se soulever contre une liberté imposée par les armes. Les rois devaient profiter de ce soulèvement d'orgueil blessé de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier empire arma, de son côté, en proportion des forces levées contre lui; il chercha même des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations du continent. Cette guerre fatale les empêcha de se reconnaître et de fraterniser dans la même foi. Les victoires de la France humilièrent ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France même l'engouement pour les généraux popularisés dans les camps se substitua trop aisément, dans le peuple, à l'enthousiasme de la liberté; la révolution philosophique et tous ses principes furent jetés comme en dérision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent retournées contre la révolution de 89, qui avait excité ce noble patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pensée en France et en Europe.
VIII
La guerre défensive, qui avait été le caractère des guerres de la République, est le triomphe de la Révolution, parce que le patriotisme et le libéralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent les forces en centuplant le sentiment du droit et de la légitimité de la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le piége de la Révolution. La Révolution est idée, et n'est pas conquête. Ce sont les idées, invisibles et invulnérables de leur nature, qui doivent combattre pour elle dans l'esprit des peuples; mais, pour que ces idées se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut désarmer ces idées. Une vérité présentée à la pointe des baïonnettes n'est plus une vérité: c'est un outrage.
Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne refusons pas de lui rendre.
IX
Voilà la véritable philosophie politique de la révolution de 89, sainement comprise et pratiquée. C'était certainement celle de Béranger, comme ce fut la nôtre, comme ce sera celle de tout homme sensé et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au progrès naturel et spontané des peuples. C'était aussi la philosophie politique de la grande majorité des hommes de bien en France en 1814 et en 1815. Ils étaient libéraux, ils étaient patriotes, ils étaient affligés du passé, ils étaient résignés au présent, expiation logique, quoique douloureuse, du passé. Ils étaient pleins d'espoir dans un meilleur avenir pour la révolution régulière, mais ils ne confondaient pas une conquête héroïque avec une philosophie.
X
Cependant, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva à la France après les désastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des larmes de sang. Il lui en coûtait de rentrer dans ses limites territoriales, après avoir tant débordé sur le monde. Ce peuple, à qui on avait donné, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers, trouvait la France bien petite pour sa taille de géant de la guerre; et encore cette France si petite était occupée et rançonnée par les garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre! On ne se résigne pas à la servitude chez soi, bien qu'on ait porté soi-même son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire humiliée se venge par la colère et par la menace. On demande une revanche, un autre coup de dé au dieu des armées; on reproche Moscou, Leipsick, Waterloo à Louis XVIII, et l'on dit dans son délire à ce malheureux gouvernement: «C'est toi qui m'as blessé! C'est toi qui m'enchaînes dans les fers forgés par mes vainqueurs! C'est toi qui m'empêches de lever mes armées de 1792, d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, et de reconquérir toutes ces capitales!» Et l'on oublie que toutes ces armées de morts héroïques sont couchées au nombre de quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les flots de la Bérézina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs de bataille d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo! hélas! couchées, où ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du Tyrtée de la France ne les réveilleront de leur sommeil!
XI
Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces états-majors survivant à ces armées licenciées au delà de la Loire, s'élève un immense murmure: «Nous nous étions promis, sur les pas de ce conquérant de capitales, les dépouilles opimes de l'univers! Beaucoup devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et maintenant, nous voilà rentrés jeunes encore dans le village paternel, sans autre perspective qu'une épée pendue au mur et une demi-solde à dépenser dans un indigne loisir! À qui nous en prendre? Aux Bourbons, qui sont là pour recevoir toutes les imprécations de la gloire trompée, de l'ambition déçue! «Haine aux Bourbons! Vive l'armée! Napoléon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui? Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre gloire et de notre fortune!»
Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que l'esprit de conquête l'avait fauché comme un pré, finit par s'y associer sans le comprendre, par la puissance d'une éternelle répétition. Les récits villageois de batailles, de conquêtes, d'exploits nationaux, faits à tous les foyers et à toutes les tables populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes, dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorité de l'héroïsme à l'aigreur du mécontentement, fanatisèrent peu à peu de gloire posthume la France irréfléchie des campagnes et des villes.
XII
Un troisième élément d'irritation vint se joindre à ce murmure sourd de l'armée disséminée dans ses foyers: ce fut l'opposition inattendue d'une ligue inexplicable entre le militarisme humilié, le républicanisme impatient, et l'orléanisme encore irréprochable, mais qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dans la main! Ces ambitions coalisées, ayant besoin de recruter des forces dans le peuple qui ne comprend que les idées simples, s'avisèrent de raviver l'esprit de conquête éteint, de souffler sur la gloire assoupie, de verser des larmes très-hypocrites sur les cendres de l'empereur, dont les libéraux avaient été les premiers déserteurs et les plus acharnés blasphémateurs en 1814. Ces hommes construisirent à l'envi ce sophisme, qui jure à Dieu et aux hommes, de despotisme militaire, de républicanisme couronné, et de royauté révolutionnaire confondus dans la même équivoque d'opposition.
XIII
Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gré de ces ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui multipliât l'écho de l'opposition, depuis la table de l'opulente bourgeoisie jusqu'à la gamelle de la caserne et jusqu'à la nappe avinée de la guinguette. Ce porte-voix, c'était un chansonnier. Ce chansonnier devait réunir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la société française, l'élégance attique qui se fait entendre à demi-mot à l'homme lettré, l'accent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et rude peuple des champs. Ces trois génies, le génie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le génie patriotique et martial du corps de garde, le génie élégiaque et pastoral de la chaumière, étaient difficiles à rencontrer dans un même homme. Un Anacréon pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrtée pour les escouades, un Théocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un clairon, une flûte ou un flageolet dans la même main! quel prodige! mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrèrent, à l'heure où cela était nécessaire, dans Béranger.
XIV
Si le parti dut beaucoup au poëte, le poëte, il faut le reconnaître, dut beaucoup au parti. Heureux les poëtes qui trouvent, à leur premier vers, un million d'échos échelonnés d'avance sur leur chemin, pour porter leur nom obscur et leurs vers prédestinés aux oreilles, à l'esprit, au coeur de tout un peuple! Ceux-là n'ont pas à se faire lentement, oreille par oreille, leur auditoire étroit et difficile, à conquérir, coeur par coeur, leur pénible renommée, à subir la critique et le dénigrement de leur siècle, pour jouir de cette renommée pendant quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec un nom déjà posthume, avant leur mort, à l'oubli définitif d'un froid tombeau. Un peuple, un gouvernement, une armée, ne se disputent pas la préséance dans leur cortège funèbre; une veuve, un enfant, un vieux serviteur, un chien fidèle, quelquefois suivent seuls leur convoi, à travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne sait pas leur nom. Un petit volume enlacé de deux ou trois feuilles de laurier de famille est le seul trophée de leur pauvre cercueil. Pour que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi, volontairement ou involontairement, les passions du monde!
XV
Béranger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de naître en pleine popularité, comme ces oiseaux qui éclosent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitôt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sébastiani, le républicain la Fayette, le _Crassus_ éloquent Casimir Perrier, l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'armée, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes des chansons de Béranger, ils ne s'y trompèrent pas (la haine est clairvoyante); ils s'écrièrent: Voilà notre homme!
Béranger ne les rechercha pas, ils le recherchèrent; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire.
«Faites-moi des échos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez,» leur répondit-il; «quant à moi, je ne chante qu'à mon heure et qu'à mon goût. J'aime la Révolution, je sers le peuple, j'honore l'armée, j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espère sa vengeance; je vois en perspective la république: je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarité entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-révolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indépendant, même de vous, en respect de moi-même. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez triomphé, pour ne pas être responsable de vos ambitions et de vos fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par l'abnégation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus près du peuple!»
Ces hommes, peu accoutumés à tant de vertu, crurent que cette vertu n'était qu'une affiche, que tant d'abnégation n'était qu'une prétention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rétributions le désintéressement de ce _Chansonnier du Danube_ céderait, comme tant d'autres, à la séduction du pouvoir et aux blandices de la fortune.
XVI
La campagne des chansons de Béranger contre les Bourbons commença. Nous savons comment elle a fini en 1830.
C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous le ferons sans prévention, sans flatterie à la mort, sans feint enthousiasme, sans hypocrisie d'amitié, car nous avons toujours trouvé dans Béranger l'homme immensément encore au-dessus du poëte.
En veut-on la preuve? Nous avons été quinze ans son ami, et, pendant les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui avons pas parlé une seule fois de ses chansons, de même qu'il ne nous a jamais parlé de nos oeuvres en vers. Entre nous, c'était l'homme qui aimait l'homme; le poëte était réservé.
Cette réticence était honnête des deux côtés. Il m'aurait fallu louer des chansons qui avaient renversé les dieux et banni les rois de ma famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raillés sans doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions manqué l'un et l'autre ou de sincérité ou de dignité. Le silence sous-entendu sauvait tout; il nous empêchait de nous apostasier, il ne nous empêchait pas de nous chérir.
Je suis donc très-libre aujourd'hui de parler de son talent poétique dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses oeuvres dans la balance de l'avenir.
XVII
On a beaucoup dit et écrit que le talent de Béranger était gaulois; nous croyons plutôt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualité indéfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet écrivain français. La grandeur de ce talent est dans sa finesse; c'est un poëte politique et philosophique, exquis dans ses proportions.
Qu'est-ce en effet qu'un poëte pindarique? C'est un homme possédé et souvent égaré par l'enthousiasme. Béranger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthousiasme; il possède son enthousiasme, il n'en est pas possédé; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sûr, partout où il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques, conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais dans la carrière:
«Rasant la borne, et ne la touchant pas.»