Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 8

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C'est par ces vers qu'il prélude à l'apparition de la Vierge Marie, à laquelle il chante, dans le vingt-troisième chant, un _Te Deum_ de l'amour. La maternité y est peinte dans un divin tercet:

«Comme un petit enfant qui tend encore ses bras vers sa mère après qu'il en a épuisé le lait, attiré vers elle par la puissance de l'amour qui émane du dedans jusqu'au dehors!»

Le mysticisme se change ensuite en véritable délire. Les feux conversent, les flammes chantent; le poëte lui-même, interrogé sur la foi, répond des choses plus dignes du pédantisme de l'école que des évidences célestes dans lesquelles il nage. «La foi,» dit-il, «est la substance des choses espérées et l'argument des choses invisibles, et cela en vérité me paraît la _quidité_, l'essence de la foi; et de cette foi il convient de _syllogiser_, sans en avoir d'autre vue, puisque l'intention y tient lieu de preuve. Et ce syllogisme-là conclut en moi avec tant de subtilité que toute autre démonstration me paraît stupide.» Il part de là pour chanter le _Credo_ de la Trinité dans ces trois vers:

«Et je crois en trois personnes éternelles; et je les crois si _triples_ et si _une_ à la fois qu'elles admettent à la fois pour les nommer _sunt_ et _est_ (elles sont ou elle est).»

Ici un poétique orgueil s'empare pindariquement du Dante, et il commence son vingt-cinquième chant par un triomphe anticipé qu'il se décerne à lui-même.

«Si jamais il arrive,» s'écrie-t-il, «que ce poëme sacré, auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui pendant tant d'années m'a exténué de maigreur, triomphe de la cruauté de ma _patrie_, qui me relègue hors du beau bercail où je dormis petit agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre; avec une autre voix alors, avec un autre vêtement reviendra le poëte, et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne!»

Il décrit, pendant trois autres chants, l'indescriptible nature des Anges, des Trônes, des Séraphins; puis, tout à coup, comme lassé lui-même de ces anatomies de l'invisible, il se retourne contre les arguties de la théologie et les flagelle en vers acerbes.

«Le Christ n'a point dit à son premier cénacle: Allez, et prêchez au monde ces bavardages; mais: Donnez un fondement solide à ma doctrine. Maintenant avec des quolibets et des bouffonneries on s'en va prêcher, et, pourvu qu'on fasse rire, le capuchon s'enfle, et on n'en demande pas davantage! Mais sous le capuchon se niche un tel oiseau que, si le vulgaire le voyait, il verrait aussi la niaiserie de ceux qui s'y fient! C'est de cela que le cochon de saint Antoine s'engraisse, et bien d'autres qui sont pires que des porcs, payant le monde en fausse monnaie!»

Après cette burlesque imprécation il rentre dans les contemplations extatiques du paradis. «Mais,» dit-il, «à ce pas difficile je me sens vaincu plus que ne le fut jamais, à aucun tournant de son poëme, aucun poëte ou tragique ou comique!»

XXV

En effet, jusqu'à la fin du dernier chant, son poëme, sans action, sans drame, et par conséquent sans dénoûment, n'est plus qu'un éblouissement d'étincelles, de feux, de flammes, de lueurs, d'ailes, de fleurs volantes, de trinités lumineuses, resplendissantes dans une seule étoile, de visages rayonnants d'auréoles, de cercles inférieurs se fondant dans d'autres cercles supérieurs, comme les plans superposés de bienheureux échelonnés par tous les peintres d'apothéoses dans les dômes des cathédrales; saint Bernard, la Vierge Marie, Rachel, Sara, Rebecca, Judith, saint Jean, saint Benoît, saint Augustin, saint Pierre, sainte Anne, Ésaü, Jacob, Moïse, sainte Lucie, patronne de Palerme, y chantent des _Hosanna_ éternels. La tête du poëte se trouble, les paroles lui manquent; il compare lui-même l'anéantissement de son esprit:

«À la neige qui fond et se distille au soleil, au vent qui expire dans les feuilles légères et immobiles, aux oracles de la sibylle qui se perdent dans leur obscurité. Je vis,» ajoute-t-il, «tout ce que l'univers renferme relié en un _volume_ par l'amour.»

Enfin il discerne, dit-il: «Dans la profonde et lumineuse substance d'un haut foyer, trois cercles de trois nuances et d'une même surface. Et l'une par l'autre paraissait se réfléchir comme _Iris_ dans une autre _Iris_, et le troisième ressemblait à un feu qui rayonne également d'ici et de là!

«Et je voulais voir, ajoute-t-il, comment _l'image s'adapte au cercle et comment elle s'y incorpore_. Mais déjà l'amour, qui donne le mouvement au soleil et aux étoiles, tournait mon désir et mon _velle_ (ma volonté) comme une roue qui circule sous une impulsion universelle.»

XXVI

Et ainsi finit par ce dernier vers le triple poëme, comme le rêve d'un théologien qui s'est endormi dans un cloître aux fumées de l'encens et aux chants du choeur, et à qui son imagination représente en songe les images incohérentes des tableaux de sacristie qu'il regardait sur les murailles en s'endormant.

Que l'Italie et la France du dix-neuvième siècle s'extasient à froid sur ces peintures monacales d'un paradis du treizième siècle; que le fanatisme du moyen âge compare de telles conceptions et une telle langue aux conceptions élyséennes ou chrétiennes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Fénelon, de Pétrarque, de Klopstock même dans sa _Messiade_, nous ne le comprenons que dans ceux qui jugent sur parole, et qui ne se sont pas donné, comme nous, la tâche rude de suivre vers à vers, pendant quatre-vingt-seize chants, ce rêveur immortel dans cet égarement mystique de son incontestable génie.

Quant à nous, lecteur de bonne foi et sans prévention, nous répétons hardiment en finissant ce que nous avons dit en commençant: sublime poëte, déplorable poëme, mais impérissable monument de l'esprit humain!

Ce monument, qu'il faudra compulser sans cesse toutes les fois qu'on voudra étudier, pour s'y modeler soi-même, l'empreinte d'un puissant génie d'expression dans une langue qui tient plus du Titan que de l'homme, n'est point un monument de conception, mais un monument de style. Le style, en effet, n'a été, ni avant, ni après, ni dans les vers, ni dans la prose, élevé par personne à une plus forte saillie sculpturale, à une plus éclatante couleur pittoresque, à une plus énergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est un bloc taillé en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de paroles; un coup de pinceau est un tableau vivant, où rien ne manque, parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste d'idées; chaque pensée tombe proverbe de chaque vers en sortant de cet esprit ou de ce coeur dont le contre-coup, aussi puissant que le coup du balancier sur le métal, frappe en monnaie ou en médaille tout ce qui passe par sa pensée d'airain. Pascal n'est pas plus profond, Bossuet n'est pas plus saillant, Platon n'est pas plus éthéré, Homère n'est pas plus resplendissant, Virgile n'est pas plus sonore, Théocrite n'est pas plus gracieux, Pétrarque n'est pas plus féminin, Eschyle n'est pas plus tragique; mais tout cela par moment, par pages, par demi-pages, par filons d'or ou de diamants, dans une mine de sable, de scories, et quelquefois de fange. Ce style me rappelle à chaque instant ce buste inachevé de Brutus, par Michel-Ange, compatriote du Dante, dans la galerie de Florence, bloc de marbre dont le ciseau effréné de l'artiste, en emportant à grandes déchirures le marbre, a fait un chef-d'oeuvre, mais n'a pu faire un visage.

XXVII

Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce Titan de la poésie, qui, en jetant derrière lui les cailloux du patois toscan, en a fait la divine langue de l'Étrurie. Nous convenons même avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littérature moderne que les poëtes qui sont venus après le Dante, tels que Tasse, Pétrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas collés davantage sur les traces du poëte de _la Divine Comédie_ pour conserver à leur langue l'énergie un peu fruste, mais plus simple et plus latine, de sa diction.

Mais nous ne conviendrons jamais que _la Divine Comédie_ soit une épopée comparable aux épopées antiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Italie elle-même, deux siècles après le Dante. Les antiquaires de style ont quelquefois les mêmes superstitions et les mêmes préventions que les antiquaires de monuments. Dante est une merveilleuse antiquité, mais il n'est pas à lui seul le génie italien.

Une nation qui a produit après lui, par la main du Tasse, un poëme épique moins irréprochable, mais plus enchanteur que l'_Énéide_; une nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel caprice de génie qui ait jamais déridé la muse sévère de l'épopée; une nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans Pétrarque, le Platon de l'amour céleste et de l'amour humain en un seul homme, pour faire parler à la fois à la piété, à l'imagination et au coeur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent et qui ne seront jamais chantés que dans le ciel; une telle nation est ingrate envers ses autres enfants en voulant être trop reconnaissante envers un seul. Dante fut l'aîné, mais il n'a pas emporté avec lui tout l'héritage. Nous le démontrerons bientôt en traitant de l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Pétrarque et des grands écrivains italiens de notre siècle, et en cela nous croirons faire une oeuvre de piété filiale envers cette Italie que nous reconnaissons comme la mère du génie moderne européen.

Elle a des Galilée pour philosophes, des Machiavel pour historiens, des Tasse pour poëtes épiques, des Arioste pour poëtes chevaleresques, des Pétrarque pour poëtes mystiques, des Dante pour poëtes créateurs de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent après elle les fanatiques engoués de la scolastique, elle n'a dans _la Divine Comédie_ qu'une apocalypse de génie rêvée dans _Patmos_ et écrite dans Florence, par le saint Jean du moyen âge, avec la plume de l'aigle toscan.

LAMARTINE.

XXIe ENTRETIEN.

9e de la deuxième Année.

LE 16 JUILLET 1857

OU

OEUVRES ET CARACTÈRE DE BÉRANGER.

I

Le 16 juillet 1857 sera une date pour la France! Ce fut le jour où, dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poëte favori dans la personne de Béranger, et où elle parut tout à coup ressusciter elle-même avec tout son coeur national et tout son esprit public, pour dire à ceux qui l'accusent d'une somnolence irrémédiable: Détrompez-vous! je palpite encore! Je suis encore la nation des grands sentiments, le peuple des grands réveils, la terre des grands sursauts de l'humanité! Dans ma capitale seule, cinq cent mille âmes tressaillent au premier glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un homme de gloire et d'un homme de bien.

J'avoue que peu de choses, depuis que je vis, m'ont autant consolé de vivre et m'ont rendu plus d'estime pour mon pays, et surtout pour la saine multitude de mon pays, que cette émotion de Paris et que ces funérailles!

Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur à force de temps et d'oubli, un homme retiré de toute scène par sa modestie, et retiré presque de la vie par sa vieillesse; un homme caché sous les toits, dans une maison muette d'une rue éloignée du coeur de la ville; un homme qui n'affectait pas, comme Diogène ou comme J. J. Rousseau, l'orgueilleuse nudité du tonneau ou du haillon pour se faire un trophée de sa misère; mais un homme dont la médiocrité sans apparat ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre, ni la pitié du riche; un homme qui n'avait rempli, pendant sa vie, aucun de ces rôles éclatants ni occupé aucune de ces fonctions puissantes qui laissent à ceux qui en sont sortis ou déchus de vieux clients de leur puissance ou de jeunes clients de leur renommée; un tel homme meurt dans sa petite chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques amis. La nouvelle de sa mort se répand de bouche en bouche depuis le palais jusqu'à l'échoppe, dans tous les quartiers de Paris: aussitôt la vie publique et la vie privée paraissent suspendues dans une vaste capitale; le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers. L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant, et lui demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Béranger soit mort. Les groupes se forment entre inconnus pour s'entretenir à voix émue des circonstances de cet événement. Un serrement de coeur universel oppresse cette multitude; elle n'a rien à espérer personnellement, rien à redouter de cette respiration de moins dans la poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et éternellement renouvelée de tout un peuple: n'importe; elle donnerait un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi dire collectif, respirât un jour de plus l'air de la France. Elle l'aimait: l'amour est aussi une puissance! Elle apprend que ses funérailles auront lieu le lendemain; elle se promet de se trouver debout, chapeau bas, tout entière, dussent les rues être trop étroites, à la suite de son convoi, non pas pour que la famille du vieillard note la présence d'un million de visages anonymes dans le cortége, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de conscience, de respect et de patriotisme à ce cercueil qui lui semble renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un jour ouvrable; le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table frugale de la famille de l'ouvrier: n'importe encore; elle sacrifiera volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose pour chômer en l'honneur de ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus, elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle fouille dans les coffres de ses mansardes pour y trouver la veste noire, le chapeau de feutre, le morceau de crêpe qu'elle réserve aux tristes solennités de ses propres convois; elle les étale sur le lit; elle se promet de les revêtir en masse au lever du soleil, pour que la ville ait changé de couleur pendant cette triste nuit. Ce ne sera pas le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil!

De son côté, le Gouvernement lui-même, craignant que ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve jalousement l'initiative, prépare ses armes, ses drapeaux, ses temples, ses pompes. Une armée entière prend position ou poste depuis la porte de la maison jusqu'à la porte de l'éternité, dans le champ des morts. Le convoi s'avance à travers une haie de troupes et une muraille de peuple; pas un pavé qui ne porte un homme attendri, pas une fenêtre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui ne vocifère son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du ciel d'où ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles, fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes, et qui n'ont de parfum que dans le souvenir et dans l'éternité!

Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il faut l'adorer pour ses fidélités et pour ses retours! Qu'on dise ce qu'on voudra, l'âme de cette terre est mobile, mais c'est une belle âme parmi toutes les âmes populaires de l'antiquité ou du temps présent. On peut se plaindre quelquefois d'y vivre, mais il faut se féliciter au moins d'y mourir!

II

Or quel était donc cet homme si immense qu'un peuple tout entier se trouvait trop peu nombreux encore pour suivre et pour illustrer son convoi? Écoutez!

C'était un petit vieillard à visage sans distinction au premier coup d'oeil, à moins qu'on ne pénétrât ce visage avec le regard divinatoire du génie, tant il y avait de simplicité sur sa finesse. Il portait le costume d'un Alcinoüs rustique, sous lequel il était impossible de soupçonner sa presque divinité dans la foule: des souliers noués par un fil de cuir, à fortes semelles sonores dont j'aimais tant le bruit lourd (hélas! que je n'entendrai plus dans mon escalier); des bas gris ou bleus de filosèle, souvent mouchetés d'une tache entre le soulier et le pantalon; le pantalon relevé pour le préserver de la boue ou de la poussière de la rue; un gilet d'indienne propre, mais commune, un peu débraillé sur sa large poitrine, et laissant voir un linge blanc, mais grossier, tel que les ménagères de campagne en filent avec leur propre chanvre pour le tisserand de la maison; une redingote de drap grisâtre, dont le tissu râpé montrait le fil sur les coudes, et dont les basques inégalement pendantes battaient très-bas ses jambes à chaque pas sur le pavé. Enfin un chapeau de feutre gris aussi, à larges bords et sans forme ou déformé, tantôt posé de travers sur la tête, tantôt profondément enfoncé sur le front et laissant flotter quelques boucles de cheveux incultes, mais presque blonds encore, sur son collet ou sur ses joues, complétait ce costume. Il portait à la main un bâton de bois blanc sans pommeau et sans douille; ce n'était pas un bâton de vieillesse, mais une habitude de la main: il ne s'y appuyait pas; il décrivait du bout de cette branche de houx des cercles capricieux sur le parquet, sur le pavé ou sur le sable.

Voilà l'homme extérieur: personne ne se retournait après l'avoir vu passer inaperçu dans la foule. C'était une des apparences d'artisan retiré dans l'oisiveté d'une modique aisance, allant visiter, le dimanche, ses enfants établis dans la banlieue, comme vous en coudoyez cent mille par semaine dans les rues de Londres ou de Paris.

Mais si par hasard vous le reconnaissiez, et que, selon sa cordiale et gracieuse habitude, il vous mît sa grosse main sur l'épaule, et qu'il vous retînt par le collet de votre habit, à la manière de Socrate, pour vous sourire ou pour causer un moment avec vous, alors ce geste, ce sourire, ce regard, cette physionomie, ce son de voix, vous révélaient un tout autre homme, et, si vous étiez le moins du monde physionomiste, c'est-à-dire sachant lire les caractères de Dieu sur le livre du visage humain, vous ne pouviez vous empêcher de regarder et de regarder encore cette délicieuse laideur transfigurée par l'intelligence, qui, de traits vulgaires et presque informes, faisait tout à coup, à force de coeur et d'âme, un visage qu'on aurait voulu embrasser!

III

Ses traits étaient ébauchés à grands coups de pouce dans l'argile, comme dans la rude et fidèle statuette en bas-relief que le jeune sculpteur Adam Salomon nous a pétrie de lui. Le front large et bossué, l'oeil bleu et à fleur de front, le nez gros et arqué, les pommettes relevées, les joues lourdes, les lèvres épaisses, le menton à fossette, le visage rond plutôt qu'ovale; le cou bref, mais relié par de beaux muscles à la naissance de la poitrine; les épaules massives, la taille carrée, les jambes courtes; la stature pesante en apparence, mais souple au fond, tant il y avait de ressort physique et moral pour l'alléger; mais ce front était si pensif, ces yeux si transparents et si pénétrants à la fois, le nez si aspirant le souffle de l'enthousiasme par ses narines émues, les joues si modelées de creux et de saillies par la pensée ou par les sentiments qui y palpitaient sans cesse, la bouche si fine et si affectueuse, le sourire bon, l'ironie douce et la tendresse compatissante s'y confondaient tellement pour plaisanter et pour aimer sur les mêmes lèvres; le menton si téméraire, si sarcastique, si défiant et si gracieux tout ensemble en se relevant contre la sottise; de si belles ombres tombées de ses cheveux, et de si belles lumières écoulées de ses yeux flottaient sur cette physionomie pendant qu'elle s'animait de sa parole; l'accent de cette parole elle-même, tantôt grave et vibrante comme le temps, tantôt sereine et impassible comme la postérité, tantôt mélancolique et cassée comme la vieillesse, tantôt badine et à double note comme le vent léger de la vie qui se joue le soir sur les cordes insouciantes de l'âme! tous ces traits, toutes ces expressions, toutes ces intonations diverses, avaient un tel charme qu'on se sentait retenu, fasciné, ravi de contemplation par ce visage, et qu'on se disait intérieurement ce qu'Alcibiade disait de Socrate après l'avoir entendu parler des choses divines et des choses humaines: «Il faut qu'une divinité se soit répandue à notre insu sur ce visage. Cet homme si laid est le plus beau des hommes!»

IV

Son logement n'était pas plus fait que sa personne pour attirer l'attention de la foule indifférente, qui ne se prend ordinairement que par les sens. À l'extrémité la plus reculée de la rue de Vendôme, une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes hôtels des anciennes familles du parlement. L'herbe y croît dans les cours; des jardins, épargnés par le constructeur de l'édifice à cause de l'éloignement du centre, conservent encore, dans leurs allées tirées au cordeau, quelques arpents de silence et quelques éclaboussures du soleil sur le sable, sous les fenêtres des appartements. C'est là que le solitaire s'était caché pendant ces dernières années, comme l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures.

En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle façade à grand porche et à grands appartements, habités par des familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la dignité et la responsabilité de gardienne du repos d'un philosophe favori du peuple, vous avait indiqué sa demeure, vous tourniez, à droite en entrant dans la cour, sous une petite voûte conduisant à des écuries; vous rencontriez sous la voûte le premier degré d'un escalier de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des marches douces, comme il convient à l'âge essoufflé, jusqu'au dernier palier, sous les toits, où vous n'aviez plus au-dessus de vous que les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables à des portes de cellules dans les cloîtres d'un monastère ou à des portes d'infirmeries séparées dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue à l'appartement du sage. C'était là sans doute que, dans le temps de l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille logeait les intendants, les aumôniers, les précepteurs des enfants de la maison. L'appartement était tout au bout du long corridor. On sonnait. Une femme âgée d'environ quatre-vingts ans, dont la figure conservait des traces de noblesse et de beauté pâlies par la souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente, d'où l'on communiquait par l'intérieur avec sa chambre à elle. Elle vous ouvrait elle-même cet appartement contigu, mais séparé extérieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait à vous; vous le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la lumière répercutée d'une pièce éclairée par le soleil. La porte en restait toujours ouverte. Cette pièce était vaste et nue; elle n'avait pour tout ameublement que deux larges fenêtres sans rideaux, une cheminée antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de hasard, amoncelés sous la poussière sur des rayons de sapin.