Cours familier de Littérature - Volume 04
Chapter 7
On ne peut invoquer plus clairement l'invasion de sa patrie par l'étranger. L'exil peut dénaturer jusqu'au patriotisme dans les âmes qui ont plus de vengeance que de vertu. Tel était Dante.
Il faudrait autant de pages de commentaires que de vers pour expliquer les innombrables allusions des chants qui suivent. Cependant le huitième chant s'ouvre par des stances aussi suaves que le soir d'été, aussi mélancoliques qu'un adieu sans retour. Traduisons-les.
«C'était l'heure qui reporte le regret des navigateurs vers le rivage et qui attendrit leurs cours à la fin du jour où ils ont dit l'adieu à ceux qu'ils aiment!--l'heure qui poigne d'amour le voyageur à peine parti, s'il entend résonner dans le lointain la cloche qui semble pleurer le jour mourant! etc.»
La description du matin, au neuvième chant, n'est pas moins vive, quoique moins connue.
«À l'heure où, près du matin, l'hirondelle commence à gazouiller ses tristes _lais_, peut-être en souvenir de ses premiers malheurs, heure pendant laquelle notre âme errante pleure dégagée du corps, et, plus reprise par la pensée pour ses visions, est presque élevée à sa nature divine,--je vis en songe un aigle aux ailes d'or, etc.»
On retombe bientôt dans les ténèbres d'un texte obscur et incohérent, où brillent, par moments, quelques vers de diamant comme ceux-ci:
«Orgueilleux chrétiens! déjà fatigués de vos misères, vous qui, à demi privés de la vue de l'intelligence, n'avez foi que dans les pas en arrière,--ne savez-vous donc pas que nous ne sommes que des vers de terre nés pour devenir l'angélique papillon qui vole invincible au-devant de l'éternelle justice?...»
XVII
Après plusieurs autres chants où le poëte, de plus en plus inintelligible, fatigue le lecteur de ses innombrables rencontres avec des personnages plus ou moins inconnus de la Bible, de la fable ou de l'histoire florentine, il se ressouvient enfin de _Béatrice_, qui semble représenter pour lui l'amour et la foi.
«Mon fils,» lui dit Virgile, «entre ta Béatrice et toi il n'y a plus de mur.»
«De même qu'au nom de sa chère Thisbé Pyrame prêt à mourir rouvrit sa paupière et la regarda à l'heure où le mûrier devint vermeil, ainsi, ma sécheresse s'amollissant tout à coup, je me tournai vers le sage guide en entendant le nom qui me reverdit éternellement dans la mémoire!»
Une scène, d'autant plus ravissante qu'elle est plus rare dans ce poëme, est décrite ici par le Dante en vers empruntés aux églogues de son maître.
«Les trois sages s'étendent pour dormir au coucher du soleil sur les gradins de la montagne.
«Telles que les chèvres, indociles et vagabondes avant d'avoir brouté sur les cimes, deviennent apprivoisées et paisibles en ruminant leur nourriture,--et se rangent silencieuses à l'ombre pendant que le soleil darde ses rayons, sous la garde du berger debout, qui s'accoude sur sa houlette, et qui veille à leur sûreté, et tel que le pasteur, qui couche en plein air, immobile, passe la nuit auprès de son troupeau, attentif à ce que la bête féroce ne vienne pas le disperser;--tels nous étions tous les trois en ce moment, moi comme la chèvre, eux comme les bergers rangés de ci et de là sous la caverne.--On voyait de là peu de chose du dehors; mais par ce peu d'espace je voyais les étoiles plus scintillantes et plus grandes qu'à l'ordinaire. Ainsi rêvant et regardant, le sommeil me prit, le sommeil qui souvent, avant que les choses soient, sait les choses qui vont être!»
Il s'endort, un songe le visite.
«Il me sembla, dit-il, voir en songe une femme jeune et belle aller et venir dans une lande en cueillant des fleurs et en chantant. Elle disait:
«Que ceux qui me demanderont mon nom sachent que je suis _Lia_, et j'égare çà et là mes belles mains dans l'herbe pour me faire une guirlande;--pour que mon miroir me présente une image qui me charme ici, je me pare.--Mais ma soeur Rachel, elle, ne s'éloigne jamais du miroir, et tout le jour elle y reste assise;--elle se complaît délicieusement à contempler ses beaux yeux, comme moi à m'embellir avec mes mains. Voir est son bonheur, agir est le mien.»
XVIII
«Et déjà, à travers les lueurs du crépuscule, d'autant plus douces aux voyageurs qu'ils sont plus près de leur demeure, les ténèbres s'enfuyaient de tous les côtés de l'horizon, et le sommeil s'enfuyait de mes yeux avec elles. Je me levai, et voyant les sages déjà debout, etc.»
Virgile lui annonce métaphoriquement qu'il touche au bonheur de revoir Béatrice; il brûle d'y atteindre.
«Tant de désir sur tant de désir,» dit-il, «me vint de m'élever plus haut qu'à chaque pas de plus je sentais des ailes sortir de moi pour voler.»
«Vois le soleil qui te frappe au front,» dit Virgile, «vois l'herbe tendre, et les fleurs, et les arbrisseaux que cette terre enfanta d'elle-même,--tandis que les beaux yeux (de Béatrice), dont les larmes m'attendrirent pour me prier de venir à toi, deviennent maintenant sereins et joyeux à ton approche.--Tu peux maintenant t'asseoir ou errer à ton gré dans ces bocages, etc.»
Cette délicieuse halte au milieu des plus fraîches et des plus amoureuses images rappelle le chantre de Francesca de Rimini, le disciple de Virgile, le précurseur de Pétrarque. C'est une oasis dans ce désert de scolastique; mais, hélas! l'oasis y est rare et ne s'étend jamais au delà de quelques vers. On retombe bientôt dans les aridités et dans les froideurs de l'allégorie.
Cependant, à mesure que le pressentiment de l'approche de Béatrice le réchauffe, ses vers reprennent de plus en plus l'accent de ses premières poésies amoureuses. À la fin, au sortir d'une forêt enchantée, peuplée des plus charmantes apparitions féminines,--Béatrice elle-même lui apparaît de l'autre côté d'un ruisseau.
«Regarde-moi bien, regarde-moi bien,» lui dit-elle; «oui, c'est bien moi, oui, c'est bien moi qui suis Béatrice. Tu as donc enfin daigné gravir cette montagne? Ne savais-tu point qu'ici l'homme est heureux?»
«Mes yeux,» continue le poëte, «tombèrent sur la claire fontaine; mais, en m'y reconnaissant, je les reportai sur l'herbe, tant la honte me chargea le front.--Telle qu'une mère paraît sévère à son fils, telle elle me paraissait alors, parce que la saveur d'une compassion supérieure est mêlée d'une certaine amertume;--comme la neige soufflée et amoncelée par les vents du nord se congèle sur les épaules de l'Italie,--puis, liquéfiée, se fond sous elle-même, lorsque la terre qu'elle ne recouvre plus l'amollit de sa respiration, comme la cire se fond à la flamme;--ainsi restai-je sans larmes ni soupirs avant d'avoir entendu le chant de ceux qui accompagnaient toujours de leur harmonie les évolutions des astres éternels. Mais, après que j'eus compris que ces esprits célestes me témoignaient par leur accent une plus tendre compassion que s'ils avaient dit: «Ô dame, pourquoi le gourmandes-tu ainsi?»--la glace qui s'était resserrée autour de mon coeur se fit à l'instant eau et souffle, et sortit avec angoisse de mes yeux et de mon sein!»
XIX
Béatrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable à celle des anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilité des purs esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans l'immortelle, et elle reproche sévèrement à son amant les distractions amoureuses qu'il a laissées empiéter dans son coeur sur le souvenir sacré de leur premier amour.
«L'aspect de mon visage le soutint quelque temps,» dit-elle aux âmes attentives, «et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le guidai dans le droit chemin.--Mais si tôt que je fus au seuil de mon second âge et que j'eus changé de vie en ces lieux,--celui-ci,» ajoute-t-elle avec un geste de reproche, «se détacha de moi pour se donner à d'autres.»--(Allusion poignante aux nombreux amours profanes que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante après la mort de Béatrice.) Puis elle reprend:
«Quand de la chair je fus transfigurée en esprit pur, et que ma véritable beauté se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins chère et moins séduisante.--Il tourna ses pas vers de fausses voies, fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent.--Et rien ne me servit de demander pour lui des inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le rappelais à moi, tant il en avait peu de mémoire.--Il tomba si bas que tous les moyens de le sauver étaient épuisés et qu'il ne restait qu'à l'épouvanter en lui montrant la race perdue des damnés.--C'est pour cela que je visitai la porte des morts, et que mes prières et mes larmes furent adressées à _celui_ qui l'a conduit ici en haut!--Le décret suprême de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de l'oubli, et si l'on goûtait la manne céleste en ces lieux sans avoir versé une larme de pénitence, en signe d'absolution!»
Ainsi finit le trentième chant du _Purgatoire_. Les olympes et les enfers d'Homère, de Virgile, de Milton, de Fénelon, n'ont ni une plus belle scène, ni une rencontre plus pathétique, ni un plus divin langage. La sainteté de l'âme béatifiée, le ressentiment amoureux de la femme, la honte silencieuse de l'amant infidèle, la foi du chrétien repentant, la joie du poëte qui retrouve sa jeunesse, son innocence et sa vertu dans la première créature qu'il a aimée, y sont fondus dans une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de larmes, d'adoration, qu'ils rendent à la fois le drame aussi divin qu'humain dans l'âme des deux amants sur les confins des deux mondes. Il est impossible de ne pas reconnaître que Pétrarque s'est inspiré de ce platonisme précurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que Milton a imité, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues dans ces scènes d'Éden entre la première des femmes, et le premier des époux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait réuni à la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave innocence de la palette du Corrége.
XX
Béatrice, au début du trente et unième chant, semble jouir un peu, comme d'une vengeance, du silence et de la confusion de son amant.
«Dis donc si cela est vrai,» poursuit-elle. «À une si grande accusation il faut que ton aveu se joigne!» Dante ne peut trouver de voix pour répondre. «Que penses-tu?» lui dit-elle encore. «Est-ce que tes honteux souvenirs n'ont pas déjà été effacés par l'eau de ton coeur?...» Le _oui_ que balbutie le poëte fut si imperceptible à l'oreille qu'il ne put être entendu que par les yeux au mouvement de ses lèvres.
«Quels charmes, quelles chaînes t'ont donc lié?» continue l'amante, moitié femme, moitié allégorie de la foi.
«Hélas!» répond le coupable, «les choses présentes égarèrent mes pas par leurs faux attraits, aussitôt que votre visage me fut voilé!»
«Écoute!» reprend Béatrice encore impitoyable dans ses reproches, «jamais la nature ou l'art ne t'offrit un attrait comparable à l'attrait de cette forme mortelle dans laquelle je fus incarnée, et qui maintenant n'est que poussière; et si cet attrait te manqua lorsque je mourus, quelle autre forme mortelle devait désormais t'attirer par un tel désir?--Devais-tu appesantir tes ailes pour aller chercher si bas d'autres blessures ou de quelque autre jeune fille ou de quelque autre vanité d'une si courte jouissance?--Le petit oiseau à peine éclos se trompe deux ou trois fois avant de connaître le danger; mais à ceux qui sont déjà emplumés on présente en vain le piége ou on lance en vain la flèche.»
«Tels que de petits enfants, muets de honte et les yeux en terre, restent immobiles, se reconnaissant coupables et regrettant leur faute,--tel j'étais; et elle me dit alors: «Puisque tu éprouves une telle douleur à entendre, lève la barbe, et tu en sentiras bien plus en me regardant!»
«Je levai, à son ordre, le menton; et, quand elle avait désigné mon visage par la barbe, j'avais bien compris la malignité vénéneuse de l'intention.» (Elle voulait signifier par là qu'il n'était plus un enfant, mais un homme d'âge mûr, quand il avait commis ces fautes.)
«Elle m'apparut,» poursuit le poëte, «de l'autre côté du ruisseau verdi par l'ombre de ses bords; elle m'apparut à travers son voile, et elle effaçait sa beauté première par sa beauté présente autant que jadis elle effaçait toutes les autres beautés d'ici-bas.
«Et l'ortie du remords me piqua si cruellement au coeur que, plus j'avais aimé les autres choses qui m'avaient détourné d'elle, plus je les pris en dégoût.»
XXI
Ici l'allégorie toujours froide et confuse de la foi représentée par une femme et de la vertu représentée par l'amour recommence. Béatrice passe son bras d'amante autour du cou de son amant; elle lui plonge la tête dans les eaux purifiantes du ruisseau. Le ruisseau représente sans doute la _grâce_. Puis elle l'introduit dans la société de quatre belles femmes qui chantent: «_Ici nous sommes nymphes, et dans le ciel nous sommes étoiles. Avant que Béatrice fût descendue du ciel, nous lui fûmes données pour suivantes._
«Tourne, ô Béatrice, tourne les yeux vers ton fidèle, qui, pour te revoir, a fait tant de pas! Accorde-nous, par grâce, de dévoiler devant ses yeux ta bouche, afin qu'il contemple la seconde beauté que tu lui dérobes encore!»
Un griffon, un char où montent avec le griffon ces nymphes, un arbre qui mue ses feuilles, un aigle qui sème ses plumes sur le char, un dragon qui en sort et qui y replonge sa queue, sept têtes qui sortent ensuite du timon et des quatre coins du char, un géant qui embrasse une courtisane impudique dont je n'ose traduire ici le nom obscène, un vaisseau brisé par un serpent, des naïades qui trouvent le mot des énigmes, les _sept nymphes à l'extrémité d'une ombre pâle_, des dialogues prophétiques et inintelligibles entre Béatrice et son amant, une eau salutaire bue à grands flots par le Dante et par Virgile et Stace, ces guides, sont les dernières visions du poëme.
«Mais parce que mon papier est plein,» dit le poëte, «que j'avais destiné à ce second cantique, le frein de l'art m'interdit de le continuer plus longtemps. Je me sens pur et disposé à monter jusqu'aux étoiles.»
Voilà le poëme du _Purgatoire_, plein d'allégories glaciales, d'allusions obscures, d'inventions étranges, de rencontres touchantes, de vers surhumains.
Montons avec le Dante au Paradis, où les fortes ailes de son génie étaient faites pour le porter sur des imaginations plus sensées.
TROISIÈME PARTIE.
LE PARADIS.
Dès les premiers vers on reconnaît le même poëte, poëte des limbes, entre les fantômes du moyen âge et les crépuscules de la Renaissance.
«À la gloire,» commence-t-il, «de celui qui meut toute chose (_mens agitat molem_), qui pénètre de son essence l'univers entier, et qui resplendit avec plus d'évidence dans certaines parties de son oeuvre, avec moins de clarté dans d'autres; je suis monté, moi, dans le ciel, et j'y ai vu des choses qu'on ne peut redire quand on est redescendu ici-bas!»
Puis il invoque, aussitôt après, le bon Apollon et le Parnasse au double sommet, afin que ce dieu de l'Olympe le tire, comme il tira Marsyas, de la gaîne de ses membres. Cette fois, c'est Béatrice qui vole devant lui; elle fixait la lumière des soleils, et lui regardait cette lumière en elle.
«Je m'absorbai tellement dans son essence,» dit-il, «que je devins semblable à _Glaucus_, qui, en se repaissant de l'herbe marine, devint de la nature des autres dieux.
«Amour qui gouvernes le ciel, tu le sais, toi qui me soulevas par ta lumière!»
Cette idée de s'ouvrir le ciel par l'amour et de voir Dieu par les yeux de la femme qu'il a tant aimée rappelle sans cesse l'amant dans le théologien. On pressent Pétrarque et Abailard dans le philosophe et dans le poëte toscan.
Il s'épouvante des océans de lumière qu'il traverse; il interroge Béatrice; elle rectifie ses idées. «Avec un soupir de tendre compassion,» dit-il, «elle abaissa ses regards sur moi avec ce visage d'une mère qui se penche sur son petit enfant en délire.» Elle lui explique, dans un admirable langage, les lois de l'ordre matériel et de l'ordre moral. C'est Aristote et Platon en vers.
«Ô vous,» s'écrie alors le poëte saisi d'enthousiasme, «vous qui, sur une trop petite nacelle, désirez suivre mon navire qui chante en voguant,--rebroussez chemin vers les bords, ne vous lancez point sur cette vaste mer; car, si vous veniez à me perdre de vue, vous resteriez égarés!--Les ondes sur lesquelles je m'aventure ne furent jamais parcourues. Minerve m'inspire, Apollon me conduit, des muses nouvelles me montrent l'étoile de l'Ourse!--Vous ne pouvez affronter la haute mer qu'en suivant le sillon que je trace dans ces vagues qui se referment derrière moi!»
Après ce second exorde lyrique il vogue.
«Béatrice,» dit-il de nouveau, «regardait en haut, et moi je regardais en elle!»
Il entre avec elle dans la première étoile. Écoutez le poëte.
«La perle éternelle nous reçut dans son sein, comme l'eau reçoit, sans se rider, le rayon de lumière!»
Ici une leçon d'astronomie scolastique et mystique qui reporte malheureusement dans la poésie toutes les subtilités de l'école.
Dante rencontre là une religieuse de Florence, nommée _Piccarda_; il lui demande si les âmes reléguées à ce dernier rang du ciel désirent monter plus haut pour mieux comprendre et mieux aimer. Elle lui répond que la conformité à la volonté divine est le vrai ciel, et que, si l'âme désirait s'élever plus ou aimer davantage, elle cesserait d'être en conformité avec celui qui lui assigne ces bornes de félicité et d'intelligence.
«Dans sa volonté est notre paix!»
On croit lire l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui allait paraître bientôt après, poëme moral plus chrétien et plus pathétique que celui de Dante. C'est là que M. Ozanam et ses disciples devraient chercher les titres de la philosophie chrétienne du moyen âge.
XXII
Béatrice explique à son amant, à cette occasion, tant bien que mal, l'équilibre des deux désirs dans le coeur des bienheureux.
Les chants suivants sont une série de définitions de casuistes plus que de philosophes et de poëtes. Il y a là une charmante comparaison, à propos des controverses du chrétien discutant sa soumission à l'Église.
«Ne faites pas comme l'agneau qui abandonne la mamelle et le lait de sa mère, en s'amusant, simple et folâtre, à jouter lui-même avec elle!»
Un chant tout entier est consacré à un récit des destinées politiques de l'Italie et à la gloire de Justinien;
Un autre à expliquer le mystère de Dieu sacrifiant son fils innocent représentant d'une nature coupable. Le poëte s'y perd dans la métaphysique la plus subtile et la moins poétique. Cypris et Cupidon reparaissent dans la planète Vénus, qui inspire le fol amour. Béatrice y est revêtue par cette influence d'un surcroît de beauté. Des lueurs s'y meuvent en rond. Ce sont les esprits habitants du troisième ciel; il faudrait une clef historique à chaque nom pour comprendre ce que ces esprits disent au Dante. Des soleils y chantent, des roues y argumentent, les chefs des ordres monastiques y défilent devant le poëte; le pape et les cardinaux y sont injuriés comme des déserteurs de cette crèche de Nazareth où l'ange de Dieu replia ses ailes. Saint Thomas d'Aquin, saint François d'Assise, saint Dominique y sont exaltés en vers, pleins d'allusions toutes claustrales. On entre ensuite dans les véritables ténèbres palpables du poëme. On s'y éblouit de nuit en y regardant. Dante y fait parler tantôt saint Thomas, tantôt Béatrice. On ne croirait pas à ces fantasmagories du ciel scolastique si je les traduisais ici.
«Celui-ci,» dit une des lueurs, «est _un_, _deux_ et _trois_, qui toujours vit et règne en _trois_ et _deux_ et _un_ non circonscrit, mais tout circonscrivant.
«Bénis sois-tu, _toi trin_ et _un_, qui dans ma semence fus si généreux!--Tu crois que ta pensée vient à moi de celui qui est le premier, comme de l'_un_, si on le sait, procède le _cinq_ et le _six_!»
Voilà sur quoi s'extasient les fanatiques déchiffreurs de ces quinze chants d'hiéroglyphes!
XXIII
Un retour de l'esprit du poëte vers l'ingrate Florence, au dix-septième chant, ramène enfin à quelque chose d'humain et de réel l'esprit du lecteur. Ces vers seront l'éternelle complainte et l'éternelle consolation des exilés.
«Tel qu'Hippolyte sortit d'Athènes par le crime de sa perfide et impitoyable marâtre, tel il te faudra partir de Florence!--La rumeur publique, comme à l'ordinaire, s'acharnera sur l'innocent persécuté; mais la vérité, qui dispense la vengeance, s'élèvera un jour en témoignage!--Tu quitteras tout ce que tu aimes le plus tendrement, et ceci est le trait que l'arc de la proscription décoche le premier!--Tu éprouveras combien le pain de l'étranger est âpre à la bouche, et combien c'est un rude effort que de monter et de descendre l'escalier d'autrui!»
Béatrice interrompt son amant dans le récit de son infortune, de ses exils et de ses asiles.
«Change de pensée,» lui dit-elle, «et songe que je m'approche de celui qui soulage de toute iniquité et de toute injure.
«Et regarde au-dessus de toi, car le paradis n'est pas seulement dans mes yeux.»
«Et comme, à mesure que l'homme sent plus de satisfaction à bien faire, il s'aperçoit de jour en jour que sa vertu s'accroît en lui,--ainsi m'aperçus-je que la circonférence du ciel sous lequel je planais s'était élargie devant moi et m'offrait ses prodigieuses extases!»
XXIV
Après ces belles strophes Dante retombe dans les plus singulières trivialités de style, faisant figurer par les danses des âmes heureuses les lettres de l'alphabet.
Or _d_, or _i_, or _l_ in sue figure.
Puis il décrit des contredanses des voyelles et des consonnes; puis des lueurs descendant comme des lampions pour couronner un _m_ et s'y reposer en chantant; puis un bec qui parle et qui dit _io_ et _mio_, _je_ et _moi_, pendant que dans sa pensée il y avait _noi_ et _nostro_, _nous_ et _notre_; puis des images bénies, qui entr'ouvrent leurs cils et qui battent des ailes; puis des stances descriptives aussi neuves et aussi resplendissantes que celles-là sont opaques et grotesques, telles que ce début du vingtième chant:
«Quand l'astre qui allume de ses splendeurs le monde descend de notre hémisphère et qu'il éteint le jour sur tous nos horizons, le ciel, qui tout à l'heure ne s'embrasait que de ses reflets, redevient tout à coup transparent de plusieurs lumières, parmi lesquelles une seule resplendit entre toutes. Ainsi il me sembla entendre le murmure d'un fleuve dont l'écume étincelle en courant de rocher en rocher, en témoignant de l'inépuisable fécondité de sa source; et de même que le son prend sa forme et sa note dans le cou de la harpe, et de même que l'air sonore s'insinue par les trous du chalumeau attaché à la musette, ainsi ce murmure du fleuve monta par le cou de l'aigle comme s'il eût été creux; et là il devint voix, et de son bec sortirent des paroles telles que les attendait mon coeur, où je les écrivis!» etc., etc.
Le mysticisme ici submerge la poésie. Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que tantôt le poëte exalte, tantôt il objurgue les ordres monastiques, dont «les membres,» dit-il grossièrement, «jadis maigres et les pieds nus,
«Couvrent maintenant leurs palefrois de leurs vastes manteaux fourrés, en sorte que sous une même peau cheminent deux bêtes:
«Si che due bestie van' sott' una pelle!»
Des _perles_ qui parlent se présentent à lui, et il entend des paroles saintes dans l'intérieur de leurs écailles. Elles l'entretinrent des vices des moines. Il retrouve tout à coup sa palette d'amant en revoyant Béatrice.
«Comme l'oiseau parmi les feuilles dont il aime l'ombre, étendu sur le nid de ses deux nouveau-nés pendant la nuit qui nous voile toute chose, pour jouir de la vue de ses chers petits, et pour chercher la nourriture dont il les embecque, soins qui lui font trouver douces les plus dures fatigues, devance l'heure matinale sur la plus haute branche nue et attend avec une ardente impatience le soleil, regardant fixement le côté où l'aube se lève...»