Cours familier de Littérature - Volume 04

Chapter 6

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«Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, à l'étage inférieur de la tour, la seule porte par laquelle on y pénétrait, d'où je regardai au visage mes pauvres petits enfants sans révéler d'un mot mon angoisse.

«Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans pétrifié d'horreur; ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: «Pour nous regarder de ce regard, mon père, qu'as-tu?»

«Mais ni je ne pleurai, ni je ne répondis pendant toute cette journée et pendant toute la nuit d'après, jusqu'au moment où l'autre soleil se leva de nouveau sur l'horizon.

«Quand un peu de clarté eut pénétré dans le cachot de douleur, je parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec horreur l'image du mien.

«Dans l'excès de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux, pensant que c'était la faim qui me faisait chercher à manger ma propre chair, se levèrent en sursaut et me dirent: «Père, ce sera moins affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as revêtus de ces misérables chairs, c'est à toi à nous en dépouiller s'il le faut.»

«Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour et tout le jour suivant nous restâmes muets les uns devant les autres. Ô terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir?

«Quand nous eûmes atteint ainsi le quatrième jour, Gaddo vint s'étendre à mes pieds en me disant: «Mon père, pourquoi ne viens-tu pas à mon secours?»

«Il mourut là, et, de même que tu me vois là devant toi, je vis tomber et mourir successivement les trois autres, un à un, entre le quatrième et le sixième jour.

«Moi-même, déjà presque aveuglé par la faim, je me traînai en chancelant de l'un à l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux après qu'ils étaient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la faim l'acheva.»

X

En écartant les dégoûtantes images du commencement de ce récit, la poésie ou l'émotion par le beau ne peut aller plus loin. Quel beau? me dira-t-on. Le beau dans la douleur; le pathétique, le serrement de coeur par la pitié au spectacle de la douleur d'autrui; la consonnance sublime entre le sanglot d'autrui et notre propre sanglotement intérieur; la jouissance douloureuse, mais enfin la jouissance morale, de notre sympathie humaine pour la peine d'un être humain comme nous, l'_homo sum, humani nihil a me alienum_ du poëte latin; cette sympathie désintéressée qui fait à la fois la nature, la vertu et la dignité de l'être humain, sont partout dans cette scène poétique.

Ils sont dans ce père infortuné, enfermé avec ses quatre fils dans les demi-ténèbres de cette tour.

Ils sont dans l'enfance et dans l'innocence de ces quatre fils punis pour le crime de leur père.

Ils sont dans l'angoisse muette qui saisit le père jusqu'à le pétrifier au bruit inusité des verrous de la porte basse qu'on scelle et qu'on rive pour jamais.

Ils sont dans ce regard effaré et énigmatique que le père attache sur ses pauvres enfants à ce bruit qui renferme cinq condamnations à une mort lente.

Ils sont dans l'étonnement du plus jeune de ses fils, qui, voyant ce regard et n'en comprenant pas encore la signification, demande à son père: _Padre, che hai (qu'as-tu, ô père)?_

Ils sont dans cette lueur du jour qui pénètre tous les matins par le soupirail dans le cachot pour marquer aux condamnés un espace de moins, un supplice de plus, et pour leur rappeler qu'un soleil de vie, de joie et de liberté, éclaire pendant leurs ténèbres le reste du monde.

Ils sont dans ce songe sanglotant des petits enfants endormis qui rêvent la faim avant de la sentir, et qui demandent en songe cette nourriture que la crainte de déchirer le coeur de leur père les empêche de demander éveillés.

Ils sont dans ce second regard du père, après la troisième nuit, qui interroge avec terreur le visage de ses fils, et qui reconnaît sur ces quatre _suaires vivants_ de sa passion l'empreinte de son propre visage.

Ils sont dans ce silence des deux jours et des deux nuits suivantes, où les cinq victimes se taisent de peur que le son de leur voix ne porte un coup de plus au coeur les uns des autres.

Ils sont dans ce plus jeune et plus aimé des enfants qui se jette et s'étend pour mourir aux pieds de son père, et qui lui adresse dans le délire de l'agonie ce mot plus cruel que mille morts, ce reproche déchirant du mourant au mourant: «Mon père, pourquoi ne me secours-tu pas?»

Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le père se ronger les mains de rage, croient qu'il veut dévorer sa propre chair et lui offrent celle qu'il leur a donnée avec la vie;

Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher et mourir aux pieds du père, un à un, dit le poëte, et le faisant mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort.

Le beau moral, le beau humain égale dans ce récit l'horreur pathétique. C'est ce qui en fait la poésie.

Placez là quatre scélérats mourant de faim dans les convulsions et les imprécations de rage: vous détournez les yeux avec dégoût; vous n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire.

Mais le père est beau quand il frémit au bruit de la clef, et qu'il pense non à lui, mais à ses fils;

Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y mesurer les progrès de la faim;

Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le désespoir d'avoir entraîné ses enfants innocents et adorés dans sa peine;

Il est beau quand il les voit, comme Niobé, former lentement à ses pieds le groupe de la famille morte avant le père.

Il ne manque là que la mère ou le souvenir de la mère absente; mais le poëte a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait écarter la mère de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le coeur se serait brisé à son premier sanglot ou seulement à sa première mémoire. Ni le père ni les enfants ne la rappellent, de peur de s'entre-déchirer par ce souvenir. Divine réticence de ces cinq coeurs!

Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux, beaux dans leur songe quand ils rêvent la nourriture, beaux dans leur silence pour ne rien reprocher à leur malheureux père, beaux dans leur cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient, à dévorer; beaux dans leur délire quand, s'adressant encore à lui comme à une Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie qui les rapproche de lui et les pousse à se coucher sur ses pieds pour mourir à son ombre.

Si l'immense poëte n'est pas là, où est-il? Ni Homère, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il eu que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux.

XI

Le reste du poëme de _l'Enfer_ ne contient pas d'autres beautés de composition de ce genre; mais il éclate toujours en beautés et en horreurs alternatives de style.

Ici ce sont des damnés dans l'enfer du froid, dont les larmes se glacent en coulant des yeux; là des âmes déjà torturées dans l'enfer pendant que les corps de ceux qui portent leur apparence et leurs noms sur la terre continuent à y vivre; ailleurs le roi des démons broyant trois damnés à la fois dans ses mâchoires: ces trois damnés sont _Judas_, _Brutus_ et _Cassius_. La partialité de Dante pour le césar d'Allemagne explique le supplice des meurtriers du césar romain. Puis Virgile et Dante remontent de l'abîme, en se servant, en guise d'échelle, _des poils du corps de Lucifer_, précipité du ciel la tête en bas!

«Nous montâmes ainsi, moi le premier, lui le second, jusqu'à une ouverture ronde par où nous aperçûmes les belles choses qu'enveloppe le ciel!»

Ainsi finit, par une grotesque ascension plus digne de _Gulliver_ que de Virgile, le poëme de _l'Enfer_ du Dante; poëme dont les conceptions sont au-dessous des _Mille et une Nuits_ arabes, mais dont le style (aux cynismes près) est la plus robuste nudité de poésie qui ait jamais manifesté la force des muscles intellectuels sur les membres d'un Hercule de la pensée!

Passons aux deux autres poèmes de _la Divine Comédie_.

DEUXIÈME PARTIE.

LE PURGATOIRE.

C'est une des idées philosophiques les plus naturelles à l'humanité que celle d'un lieu d'épreuve continuée après cette vie, et d'achèvement de la destinée des âmes dans un séjour de purification et d'initiation appelé _Purgatoire_.

On a toujours eu une peine, pour ne pas dire une impossibilité, d'esprit à admettre une éternité de supplices infinis et irrémédiables en punition de fautes temporaires, bornées dans leur durée, dans leur portée comme dans leur criminalité même; on n'a pu, sans une répugnance invincible de l'esprit et du coeur, associer à l'idée de la bonté divine du Rémunérateur suprême une continuité et une éternité de supplices qui excluraient de l'Être divin une partie essentielle et nécessaire de cet Être, la miséricorde. La plus douce vertu de la terre, la pitié, exclue ainsi du ciel, a révolté les coeurs tendres; les supplices indescriptibles de ses créatures faisant partie de la félicité du Créateur ont rendu le dogme des enfers à perpétuité un des textes de la foi moderne les plus difficiles à inculquer dans le coeur des chrétiens les plus orthodoxes. Beaucoup de commentateurs des dogmes chrétiens ont cherché par des définitions et par des distinctions atténuantes à réduire les enfers à une privation douloureuse de la présence et de la lumière de Dieu dans des climats éternels toujours chargés de nuages; beaucoup d'autres écrivains ou prédicateurs religieux ont déclaré ne comprendre le mot _éternel_ appliqué à ce supplice que comme expression d'une longue durée; mais ils n'ont pas interdit au rayon de la miséricorde infinie de traverser une fois ces cachots des mondes surnaturels, et d'apporter aux crimes expiés le pardon divin. M. de Chateaubriand lui-même, dans son poëme chrétien des _Martyrs_, cite l'autorité des Pères de l'Église pour expliquer en ce sens l'éternité des peines et pour effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante:

ABANDONNEZ TOUTE ESPÉRANCE, VOUS QUI ENTREZ!

XII

Cette répugnance de l'esprit humain à admettre l'irrémédiabilité et l'éternité des peines a tourné de préférence toutes les imaginations du côté de cet _enfer à temps_ qu'on appelle le _Purgatoire_. Là entrent avec le coupable le crépuscule de la félicité future, l'espérance, le repentir, la prière, non-seulement la prière de celui qui expie, mais la prière des compagnons qu'il a laissés sur la terre, et dont l'amitié, prolongée au delà du tombeau, le suit d'un monde à l'autre et paye par ses voeux et par ses pénitences la rançon de son âme.

Ce divin commerce, cette touchante communauté, cette communion des vivants et des morts, cette violence faite à la clémente justice de Dieu par l'amour de ceux qui prient en faveur de ceux qui expient, cette parenté efficace enfin que la mort ne rompt pas entre les âmes de la terre et les âmes du Purgatoire, sont une des plus ravissantes conceptions de la poésie surnaturelle. Cette conception semble avoir attendri, amolli tout à coup l'âme du Dante, et avoir donné à son vers l'accent suave et quasi céleste de l'écho des âmes qu'il va visiter dans ce vestibule souterrain du paradis.

Pour qui a visité l'Italie, cela n'est pas étonnant; le Purgatoire est la grande popularité de la religion chrétienne chez ce peuple à grandes passions et à grands repentirs. La page du Purgatoire, poëme de toutes les âmes veuves et aimantes ici-bas, est écrite ou peinte sur toutes les murailles de ses églises, de ses chapelles, de ses monastères, de ses ermitages, et jusque dans les carrefours de ses grands chemins. Le premier monument qu'élève la piété italienne à son premier deuil, c'est une peinture murale en l'honneur ou au soulagement des âmes du Purgatoire; les rochers mêmes de ses Alpes, de ses Apennins ou de ses Abruzzes, en sont sanctifiés. Combien de fois, en voyageant à pied dans ces montagnes, n'ai-je pas été étonné et attendri par la rencontre inattendue d'un de ces monuments invocatoires dans des sites inaccessibles aux pas des voyageurs, mais non à la pieuse commémoration des veuves, des fiancées, des enfants, des frères, des amis! Le souvenir d'un de ces monuments de larmes, de ces pierres milliaires du pèlerinage de la vie au ciel, se représente avec tous ses accidents de lumière, d'ombre et de nature pittoresque à ma mémoire.

XIII

Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers éblouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons répercutés d'un soleil d'été. Des chênes verts, au tronc tortueux, aux branches bizarrement coudées, aux noirs feuillages, des pins-liéges et quelques pins-parasols au dôme aplati dentellent çà et là la corniche des escarpements. Quelques chèvres noires se posent sur les blocs détachés de la montagne comme des statues égyptiennes d'animaux symboliques sur des piédestaux de marbre. Elles regardent passer le voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzées vers le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger du regard.

Le sentier, en s'élevant vers le sommet, s'enfonce tout à coup dans une fente de la montagne. Là chaque muraille forme une dent qui se perd en s'ébréchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente ou ce ravin, tenu à l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapissé de châtaigniers en taillis. La feuille lustrée ruisselle de l'humidité d'une cave.

Tout à coup le défilé s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la surface, frappée par les rayons du soleil couchant, présente tantôt la blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantôt les teintes roses de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande mer ensuite apparaissent à perte de vue à l'ouverture du défilé. De grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent çà et là d'une tache triangulaire la vaste étendue de la mer. Les deux azurs de l'onde et du ciel se confondent tellement à l'horizon qu'on ne sait si ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament.

Pendant que vous contemplez tout ébloui ce spectacle, vous croyant seul entre ciel et terre à mille pas au-dessus des séjours humains, une musique vague, ou plutôt une brise psalmodiée, entremêlée d'un bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive, à travers les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre à gauche dans les vastes échancrures du rocher taillé à main d'homme.

On s'approche en se glissant à travers les blocs d'une carrière de marbre abandonnée; on voit une chapelle grossièrement ébauchée sous la concavité du pan de la montagne.

Quelques âmes en peine, représentées sous des traits de femmes avec des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupières, se dégagent à demi des langues de flammes qui lèchent la muraille. Un ciel pur et bleu, où quelques ailes d'anges traversent l'éther, brille au-dessus.

Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est agenouillée entre deux petites filles d'âge inégal. C'est la veuve et ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces montagnes, écrasé trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il détachait de la carrière.

Derrière la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze à treize ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les notes pastorales et prolongées accompagnent sous le rocher les litanies psalmodiées par sa mère en mémoire de son père. Une vieille femme, l'aïeule sans doute, se tient à quelques pas en arrière, accroupie la tête dans son tablier; ses cheveux blancs découverts remuent, légèrement agités par le vent de la musette, comme des duvets de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute à côté. Je m'arrête à quelque distance, sans être aperçu même du chien, attentif à l'instrument de son jeune maître. Je me découvre, par respect pour cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le coeur toute la poésie du _Purgatoire_.

Ce sont ces images, si fréquentes en Italie, ce sont ces oratoires, ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prières, dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirèrent, je n'en doute pas, des images si suaves et des vers si féminins au Dante dans son poëme du _Purgatoire_. L'âme bucolique de Virgile, son maître, semble véritablement cette fois avoir passé en lui. Jugez-en par les citations que je puise, non au hasard, mais presque à toutes les pages de ce délicieux pèlerinage à travers les larmes, que la prière console et que l'espérance essuie. On ne peut prendre dans ce poëme du _Purgatoire_, comme dans celui du _Paradis_, que des citations. Il n'y a pas de sujet, pas d'unité, pas de composition; c'est une revue, c'est une _épopée à tiroir_, pour me servir d'une expression de la scène. Il y a des scènes et point de drame. Mais quels exordes ravissants à toutes ces scènes!

XIV

Et d'abord il faut renoncer à comprendre l'architecture fantastique de la montagne idéale sur laquelle le poëte place son _Purgatoire_ et où il est accueilli par Caton d'Utique, qu'on s'attend peu à trouver là. Caton, qui n'a, dit-il, rien su refuser à Marcia, son épouse, pendant qu'il vivait, reçoit Dante en commémoration de cette Béatrice dont le poëte se réclame.

La lumineuse sérénité d'un jour semblable à une aurore frappe le Dante en abordant dans ce séjour d'attente:

Dolce color d'oriental zaffiro, etc.

«Une douce teinte de saphir oriental, qui se répercutait dans la sérénité d'un air transparent jusqu'au premier cercle, rendit la joie à mes regards, aussitôt que je sortis de l'air mort qui m'avait si longtemps contristé les yeux et le coeur.

«La belle planète qui invite à aimer faisait sourire l'Orient tout entier, etc., etc.»

Un ange à qui ses ailes servent de rames lui fait traverser la mer qui entoure l'île des âmes en suspens.

«Les âmes qui se préparaient à m'accueillir, s'apercevant à ma respiration que j'étais encore vivant,» dit le poëte, «pâlirent du prodige.

«Et, de même qu'un messager de paix qui porte la branche d'olivier à la main entraîne sur ses pas la multitude pressée d'apprendre les nouvelles sans que personne s'inquiète s'il foule autrui, de même, etc.»

Une de ces âmes le reconnaît et l'embrasse; sans la connaître il veut lui rendre son embrassement; mais, ô surprise! «Trois fois,» dit-il, «je passai mes bras derrière elle pour la serrer contre mon coeur, et trois fois mes bras vides revinrent frapper ma poitrine.» Cette âme est celle d'un musicien de ses amis qui lui chante un des vers amoureux de la jeunesse de Dante:

_Amour, qui dans le coeur me parles!_

Les âmes ravies écoutent. Caton les gourmande sur leur indolence.

«Telles que des colombes groupées autour du froment ou de l'ivraie qu'on leur jette, tranquilles et sans montrer leur turbulence accoutumée, si quelque chose apparaît qui les inquiète, laissent soudain là leur nourriture, parce qu'elles en sont distraites par un plus grand souci;--ainsi vis-je cette nouvelle foule d'âmes abandonner l'attention qu'elles donnaient à ce chant et s'enfuir sur la plage, semblables à quelqu'un qui va machinalement sans savoir où ses pas le mènent!»

Ce sont de pareilles peintures, véritablement homériques, qui éblouissent ou charment à chaque instant les yeux, presque à chaque page du _Purgatoire_. La fibre irritée du poëte de _l'Enfer_ s'était détendue dans un plus long exil, et son talent avait évidemment grandi avec ses années.

XV

Plus loin Dante demande son chemin aux âmes pour escalader le rocher, et il représente encore ici par une naïve comparaison pastorale l'empressement des âmes à le lui indiquer.

«Telles que les brebis enfermées sortent de l'étable, d'abord une, puis deux, puis trois, pendant que les autres s'arrêtent tout intimidées sur le seuil, baissant l'oeil et le museau à terre,--et ce que fait la première les autres le font, s'adossant à celle-ci si elle s'arrête, naïves et soumises, et ne sachant pas elles-mêmes le pourquoi; telles, etc.»

L'expression des choses métaphysiques, les définitions et les distinctions de la philosophie transcendante ne sont pas rendues par le poëte avec moins de vigueur et de clarté que les scènes de la nature visible. Il peint l'âme du même pinceau qu'il peint la matière. Écoutez ces quatre stances du quatrième chant. Aristote ou saint Thomas d'Aquin n'auraient pas plus rigoureusement défini ou distingué en prose; et cependant quelle poésie ajoutent la concision, la saillie, la couleur, la vibration, la vie, à cette métaphysique!

«Quand notre âme se recueille et se concentre fortement en elle-même sous une impression de plaisir ou de douleur qui s'empare tout entière d'une de ses facultés, il nous semble que toute autre faculté en nous est absorbée, et ce phénomène réfute l'erreur de ceux qui croient qu'au-dessus de notre âme unique une seconde âme nous anime!--Et aussi, quand on voit ou qu'on entend quelque chose qui tient puissamment notre âme tendue par l'attention vers un seul objet, la perception du temps nous échappe, et l'homme ne s'aperçoit pas de sa fuite;--parce que autre est la faculté qui regarde ou qui écoute, et autre est l'ensemble des facultés qui composent l'âme tout entière. La première est enchaînée, tandis que la seconde reste indépendante!»

XVI

Ailleurs il peint, avec l'énergie laconique de Pascal, la séparation de l'âme et du corps sous le fer d'un assassin:

«Et je tombai et ma chair demeura seule!»

«Caddi et rimase la mia carne sola.»

Des accents pathétiques interrompent çà et là, par un contre-coup donné au coeur humain, les visions surnaturelles et souvent apocalyptiques de ses chants. Six vers lui suffisent pour attendrir toute l'Italie sur le sort de _la Pia_, femme de _Nello della Pietra_, qui, sur un soupçon de son mari, avait été précipitée du balcon dans les fossés de son château. Dante la rencontre; elle le reconnaît.

«Ah! quand tu seras remonté dans le monde des vivants et reposé de ton long voyage,» lui dit-elle, «souviens-toi de moi, qui suis _la Pia_. Sienne m'enfanta, la Maremme me détruisit! Il le sait celui qui en m'épousant m'avait passé le premier son anneau nuptial au doigt.» Cette réticence accusatrice et vengeresse est plus sinistre que le récit tout entier de l'assassinat.

Une âpre et sublime imprécation à l'Italie, imprécation devenue immortelle dans la bouche de tous les patriotes, éclate tout à coup au sixième chant; mais c'est l'imprécation d'un _Gibelin_ qui gourmande son peuple pour avoir rejeté son César.

«Ah! Italie esclave! hôtellerie de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, non reine des provinces, mais lieu infâme de prostitution!

«Et pas un de ceux qui vivent maintenant dans ton sein n'est en paix au milieu de tes guerres civiles! Et ceux qu'enferment dans la même ville un même rempart et un même fossé se mangent entre eux.

«Regarde, misérable! sur tous les rivages que baignent tes mers, et puis regarde dans l'intérieur de tes provinces s'il y a une seule parcelle de toi qui soit en paix!

«À quoi bon Justinien ressaisit-il les rênes, si la selle est vide? Sans cela, peut-être moins mérité serait ton opprobre!

«Ah! peuple qui devrais être plus dévoué à ton vrai maître et laisser ton César s'asseoir sur ta selle, si tu comprenais mieux ce que Dieu veut de toi!

«Regarde comme cette bête féroce est devenue indomptée depuis qu'elle n'est plus mutilée par l'éperon et que tu as porté la main à l'étrier!

«Ô Albert l'Allemand qui l'abandonnes à elle-même et qui la laisses devenir rétive et sauvage, tandis que tu devrais enfourcher l'arçon!

«Qu'un juste châtiment tombe des étoiles sur ta race, et que ce châtiment soit nouveau et évident, afin qu'il fasse trembler ton successeur!

«Viens! viens! Vois ta Rome qui pleure, veuve de toi, solitaire, et qui te crie la nuit et le jour: «Mon César, pourquoi t'éloignes-tu de moi!»